ATTROUPEMENTS
« Ministre de F intérieur à Préfet de police.
• i décembre, 1 h. 55 m.
« Surveillez de très près M. de Girardin qui a déjà essayé, dit-on, d'embaucher la troupe.
« DE MORNY
J'avais bien été informé de l'attitude de M. de Girardin ; mais elle ne me semblait pas de nature à motiver une mesure de rigueur. Je n'avais donc pas donné suite h cette dépêche et je n'y avais pas répondu. Toutefois cette question, si peu importante qu'elle fût, paraissait préoccuper le ministre de l'intérieur, et nous échangions, dans la soirée, les dépôches suivantes :
i Ministre de l'intérieur à Préfet de police.
- i décembre, 6 ti. 10 m. soir.
■ Le ministre signale au préfet M. Emile de Girardin et le prie de le faire arrêter à la première occasion.
« DE MORNY
« Préfet de police à Ministre de l'intérieur. • 2 décembre, 6 h. 15 m. eoh'.
« Croyez-vous qu'il n'y ail pas d'inconvénient à prendre cette mesure?
« de Maupas. »
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« Minisire de l'intérieur à Préfet de police.
% décembre, e h. 26 m. soir.
f S'il est hostile, comme on le dit, il ne faut pa& hésiter.
« DE MORNY
Je n'hésitai pas, en eflet ; je laissai M. de GirardÎQ en liberté. Son arrestation, à ce moment, eût été une mesure excessive ; nous en avions bien assez d'indispensables à prendre pour ne pas nous engager dans la voie du caprice. Je me bornai donc à faire continuer la surveillance dont M. de Girardin était l'objet, et j'en restai le.
Disons en passant, au stget de cet incident Girardin dont parle M. Véron dans ses Mémoires d'an bourgeois de Paris, disons que les dépêches qu'on vient de lire y sont ainsi traduites :
* Ministre de l'intérieur au Préfet de police.
« Le ministre a de graves raisons pour qu'on n'inquiète pas M. Emile de Girardin.
« DR MORNY
On ne pouvait travestir la vérité avec plus de sansgêne. Mais quand on invente, on se donne toute liberté, et ce « bourgeois de Paris > ne s'en est pas fait faute dans le cours de son roman.
Nousavonsdit ce qu'était l'état réel de la situation. La vérité, à cet égard, n'était pas encore connue de
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la population de Paris dans la ournée du Deux- Décembre. On y parlait vaguement de tentatives de résistance de la part des ex-représentants, d'arrestations en masse ; mais rien n'était précis dans les nouvelles colportées. Le seul fait de résistance légale sur lequel le doute ne paraissait pas possible, c'était l'arrêt de la haute cour de justice. On en faisait circuler des copies écrites à la main et ainsi conçues i
« Arrêt de la haute eour de justice.
* En vertu de l'article 68 de la Constitution, la haute cour de justice déclare Louis-Napoléon prévenu de crime de haute trahison.
< Convoque le haut jury national pour procéder, sans délai, au jugement. Elle charge M. le conseiller Renouard des fonctions du ministère public près la haute cour.
• Fait à Paris, le S décembre 1851 .
e Hardouis, Président,
( Delaplace, Pataille, Moreau (de la Seine), Gauchy, Quesnault, juges. >
Cet arrêt était écrit en forme de placard ; il devait, dans la nuit du â au 3, être affiché sur les murs de Paris.
Dans l'état d'incertitude relative où se trouvait la masse de la population, elle se tenait sur la réserve. Nous avons dit ce qu'avait été, dans la matinée, la physionomie de Paris; elle était satisfaisante. Des dispositions moins favorables se révélaient à mesure
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qu'on avançait dans la journée. Il devenait certain qu'il se préparait un orage ; on en voyait les signes précurseurs ordinaires.
Vers onze heures, les groupes devenaient compacts; leur attitude n'était déjà plus qu'exceptionnellement sympathique; un certain nombre d'entre eux témoignaient de leur hostilité. Les péroreurs y étaient assez nombreux et excitaient à la révolte. Dans les quartiers où dorainaitTélément démagogique, les ouvriers quittaient leur travail.
A deux heures, des rassemblements étaient dissiyés par les sergents de ville dans le septième arrondissement.
A deux heures et quart, une bande de cent individus parcourait la rue Saint-Antoine en chantant la Marseillaise, elle se heurtait, à son arrivée sur le boulevard Beaumarchais, contre un poste de sergents de ville et se dispersait sans résistance.
A quatre heures et demie,' on se portail en masse sur le carré Saint-Martin, sur la me du Temple et sur les portes Saint-Denis et Saint-Martin.
A sept heures, les cris de : A bas les traîtres! à bas Napoléon! Vive la République! se faisaient entendre et des arrestations étaient opérées sur les boulevards. Un peu plus tard, douze cents individus à figures sinistres descendaient la rue Saint-Martin en chantant la Marseillaise et en proférant des cris menaçants. Pareille manifestation se produisait rue Chapon et rue du Temple; la Marseillaise y était remplacée par le Chant du Départ. Partout le refrain de ces hymnes, dits patriotiques, était le même. On
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hurlait à tue-tête : A bas le dictateur ! à bas les traîtres! Vive la République
Que signifiaient ces promenades tapageuses, menaçantes sans doute, mais non encore agressives? Leur but était facile à comprendre. On cherchait ainsi adonner à Paris, un aspect révolutionnaire; on espérait, en parcourant les quartiers habités et fréquentés par les ouvriers, secouer leur indifférence et faire naitre en eux une ardeur jusque-là absente. Rien oe manquait à la mise en scène pour atteindre ce but, et, derrière ces colonnes bruyantes, qui à défaut d'enthousiasme excitaient la curiosité, venaient des orateurs de carrefour haranguant les groupes que le tumulte avait formés et expliquant au peuple que le moment était venu de prendre les armes. On ne se cachait pas pour fixer au lendemain 3 décembre, à sept heures du matin, le rendez-vous au pied de la colonne de la Bastille.
A neuf heures du soir, les rassemblements hostiles gagnaient les quartiers mieux habités. Au boulevard Bonne-Nouvelle, les sergents de ville avaient dû dissiper des groupes très menaçants; des arrestations avaient été faites et plusieurs des gens arrêtés étaient armés.
A dix heures, sur le boulevard des Itahens, réservé d'ordinaire à l'élégance plutôt qu'à l'émeute, un groupe d'individus avinés chantait la Marseillaise et appelait aux armes. Dans la rue du Sentier, l'agression commençait, et nos sergents de ville n'arrachaient qu'à grand'peine un sous-ofGcier de gendarmerie des mains des insurgés.
Enfin, de dix heures el demie à onze heures du soir, les rassemblements prenaient une attitude des plus mauvaises, principalement entre l'Hôlel de Ville et la Bastille. Près de la porte Saint-Martin, un régiment était sifflé à son passage. L'emploi de la force devenait nécessaire, et on pouvait s'attendre, d'un moment à l'autre, à voir s'élever des barricades. Mais le mot d'ordre n'était pas encore de commencer l'action; on ne se sentait pas en nombre. On espérait utiliser la nuit pour stimuler les indiniérents et constituer une force qui permit de commencer le ccmbat.
De fortes patrouilles parcourant les boulevards avaient facilement raison des derniers groupes qui s'y étaient attardés. Les grandes voies devenaient libres et désertes ; les petites rues obscures et reculées, où on n'envoyait pas la troupe, restaient seules le refuge des émeutiers qui voulaient profiter de la nuit pour préparer le combat du lendemain.
De minuit à deux heures du matin, nous apprenions que des barricades s'ébauchaient dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Marlin. J'avais également appris qu'on allait se porter sur les églises pour y sonner le tocsin. Le tocsin exerce toujours sur les masses une impression considérable. Celte lugubre révélation d'une graude calamité a conservé son fH-estige traditionnel, et il importait de ne point laisser naître ce grand émoi dans Paris. Deux intérêts se donnaient ainsi la main: l'intérêt religieux et cdui de la paix publique. Il fallait prévenir la profanation
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de nos sanctuaireB, Où se seraient arrêtés les bandits une fois maîtres de nos églises ! Il fallait éviter que de ces asiles de la prière et de ta concorde parUt le signal de la guerre civile et de tous ses fléaux. Je ne pouvais douter que l'autorité ecclésiastique ne se prêtât aux mesures que je voulais prendre. Â la nouvelle des projets de nos ennemis, j'écrivais à mon excellent et vénéré ami Monseigneur Sibour, archevêque de Paris :
■ Paris, 2 décembre 1851 « Monseigneur,
• Un sentiment commun nous anime, le désir de sauver le pays. Les socialistes veulent occuper vos églises et sonner le tocsin. Permettez-moi de placer, dans les clochers, des forces suffisantes pour faire respecter à la fois la religion et l'ordre.
I Agréez, Monseigneur, l'hommage de mes sentiments de respect et d'affectueux dévouement.
• Le Préfet de police, a de Maupas. »
Notre respectable Archevêque acceptait mon offre avec empressement. Les églises menacées étaient ou occupées ou surveillées et les cordes des cloches étaient coupées. Il était temps 'd'agir, car dans le quartier Saint-Martin les insui^s avaient précédé nos agents à la porte de l'une des églises; la porte avait heurensement résieté k leur premier assaut ; ils s'enfuyaient h l'approche de la force publique et les
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malheurs qu'on avait à redouter étaient ainsi conjurés.
Quant aux sociétés seci-ètes, elles continuaient activement leur œuvre. Les ex-représentants restés libres se concertaient également. Les conciliabules étaient en permanence. On rebutait des combattants à domicile; on distribuait des armes, des munitions, de l'argent surtout en très grande abondance. < A demain la prise d'armes, > tel était le mot d'ordre donné sur toute la ligne.
Nous étions prêts A combattre et résolus à vaincre; mais, à la satisfaction de vaincre, je préférais de beaucoup le triomphe moral qui consistait à rendre le combat impossible. C'est à ce résultat que tendaient tous mes eH'orts ; c'est celui que poursuivaient tous mes agents avec la plus louable ardeur. C'est à ce résultat également que je m'efforçais, sans réussir autant que je l'aurais voulu, de faire participer l'armée d^ Paris, ou plus exactement ses chefs. Un dissentiment existait, entre l'autorité militaire et moi, sur la façon dont nous devions opérer dans la rue. On verra plus tard ce dissentiment s'accentuer ; mais, à ce moment déjà, il se faisait jour.
Je disais au général Magnan : • Faites faire partout des patrouilles et laissez sur pied, durant la noit, des forces assez importantes pour démontrer à nos ennemis leur complète impuissance. Otez-leur ainsi jusqu'à l'envie de commencer la lutte. > Ce à quoi me répondait le commandant en chef de l'armée de Paris : I J'ai fait aujourd'hui d'assez fortes démonstrations pour inspirer une crainte salutaire. Je veux
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faire reposer mes troupes ; je les fais rentrer dans leurs casernes ; si demain nous trouvons des bairicades, nous donnerons une rude leçon à ceux qui les auront faites. >
La dépêche qu'on va lire m'était inspirée par ce même sentiment qui dominait mon esprit. Je voulais prévenir pour n'avoir pas à réprimer.
« Préfet de police à Général Magaan.
" 2 décembre, 10 h. 45 m. soir.
c Entre laisser sur pied toute la gamison,et ne pas avoir un soldat dehors, il y a un juste milieu. Je ne crois pas, mon cher général, que les seules patrouilles suffisent. Que n'étes-vous dans mon fauteuil, vous seriez en ci^q minutes de mon avis.
• Montre^, au moins, ne serait-ce que pour un instant, pour une promenade d'un bout du boulevard à l'autre, montrez une force imposante. Notre partie est trop belle pour la compromettre, et ce serait le faire que de laisser grossir des obstacles qu'une mesure facile peut anéantir.
< Permettez-moi de vous dire que personne, dans Paris, autant que le préfet de police, n'est en mesure, de savoir ce qui s'y passe.
< Je vous en conjure , montrez du monde sur le boulevard.
( Tout à vous de cœur.
< de Maupas. ï
Nous avions assez de troupes, nos calculs étaient
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faita, pour occuper Paris nuit et jour en n'imposant que huit heures de présence sous les armes aux régiments engagés. On pouvait donc, sans fatiguer l'armée, donner satisfaction à mes demandes et je persiste à affirmer qu'en adc^ttant mon système, en ne laissant, sur aucun point de Paris, l'émeute remuer un pavé et renverser une voiture, nous aurions traversé les journées du 3 et du 4 décembre comme nous venions de passer celle du 2. Des protestations, des cris, des menaces, tout au plus quelques tentatives de barricades, en un moi beaucoup de bruit pour rien, c'est à cela que devait se limiter le rôle de nos ennemis; c'est à cela que je voulais les réduire.
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