‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 58 sur 100 · LES DÉFAILLANCES HIKISTÉRI ELLES · texte numérisé non relu

LES DÉFAILLANCES HIKISTÉRI ELLES

ne me venait môme pas à l'esprit. Je supposais que le retard à me répondre tenait uniquement à la rédaction du manifeste, ou peut-être même à soq impression. Quelle n'était pas ma surprise quand, ouvrant le Moniteur, J'y trouvais, dans une note placée en tète de ses colonnes, la triste et réelle explication du silence de M. de Morny. Cette note était ainsi conçue : « Le ministère n'est pas encore coastitué, un supplément au Moniteur en fera connaître la composition. (Communiqué.) «

Il n'y avait donc pas, ou il n'y avait plus, ou il n'y avait peut-être même jamais eu de ministère. Il n'y en avait eu au moins que dans la volonté et dans la croyance du Prince.

Le ministère de la veille, composé en partie cependant d'hommes qui avaient poussé au Coup d'État, et qui siégeaient en permanence dans le cabinet de M. de Morny, ce ministère de fait avait déserté' la sanction officielle aux premiers nuages qui avaient mis le succès en doute à leurs yeux. Les décrets du X' arrondissement, l'arrêt de la haute cour, la mise en accusation de Louis-Napoléon et de ses complices, de ses complices surtout, avaient fait frissonner deux ou trois des ministres qui avaient vu, dès la veille, leurs noms affichés sur les murs de Paris. Aussi avaient-ils énergiquement décliné toute grandeur présente. Les défaillants, en empêchant le cabinet d'être au complet, avaient ainsi imposé, à ceux de leurs collègues qui ne marchandaient pas leur concours, la solidarité du refus.

Ce que le ministère, empêché pour cause de pru-

n,g,t,7.dt,'Gobglc

as UÉMOIRES SUR LE SECOND EHFIItl

dence personnelle, ne lit point, nous le f^mes, le général de Saint Arnaud et moi. A la première nouvelle de la désertion du cabinel, j'avais envoyé un de mes secrétaires au ministère de la guerre pour lui proposer de prendre, sans retard, un arrêté avertissant les constructeurs et défenseurs de barricades des dangers auxquels on s'exposait, quand, sous la loi de l'élât de siège, on était pris les armes à la main. Je communiquai également au ministre la copie de l'arriMé que je venais d'envoyer à l'impression et que je faisais immédiatement placarder. 11 était ainsi conçu :

f Nous, Préfet de police,

< Vu le décret du 2 décembre 1851, qui met en état de siège la première division militaire ;

« Aruétons ce qui suit :

t Art. 1''. — Tout rassemblement estrigoureusement interdit. Il sera immédiatement dissipé par la force.

< Art. 2, — Tout cri séditieux, toute lecture en public, tout affichage d'écrit politique n'émanant pas d'une autorité régulièrement constituée, sont également interdits.

1 Art. 3. — Les agents de la force publique veilleront à l'exécution du présent arrêté.

«Fait à la Préfecture de police, le 3 décembre 1851. « Le préfet do police, < de Maupas. >

Le général de Saint Arnaud ne tardait pas, à son tour, à m'envoyer son arrêté. J'en faisais afficher

n,g,t,7.dt,'G00glc

LES DÉFjULIjUICBS MINISTÉRIEU-KS 429

quatre mille exemplaires. Il était précédé d'une proclamation aux habitants de Paris. Voici ce document :

« Habitants de Pabis,

« Les ennemis de l'ordre et de la société ont engagé la lutte. Ce n'est pas contre le gouvernement, contre l'élu de la nation qu'ils combattent, mais ils veulent le pillage et la destruction.

« Que les bons citoyens s'unissent au nom de la société et des familles menacées.

< Restez calmes, habitants de Paris ! Pas de curieux inutiles dans les rues; ils gênent les mouvements des braves soldats qui vous protègent de leurs baïonnettes.

f Pour moi, vous me trouverez toujours inébranlable dans la volonté de vous défendre et de mainteair l'ordre.

« Le ministre de la guerre,

■ Vu la loi sur l'état de siège;

* Arrête :

■ Tout individu pris, construisent ou défendant une barricade, ou les armes à la main, sera fusillé.

I Le général de division, « ministre do la guerre, < DE Saint Arnaud. »

Nous étions ainsi restés chacun dans la spécialité de notre mission. La Préfecture devait dissiper les rassemblements. Une fois qu'on passait des groupes aux barricades, le rôle de l'armée commençait.

n,g,t,7.dt,'G00glc

Que d'accusations de barbarie ces deux arrêtés ne nous ont-ils pas values ! Que faisions-nous cependant, si ce n'était d'user de tous nos eff'orts pour prévenir la lutte ou en diminuer au moins l'intensilé ! Cet arrêté menaçant du général de Saint Arnaud, on n'en fit presque point usage. Les fusillades en masse n'ont existé, nous en parlerons plus loin, que dans l'imagination de quelques pamphlétaires en tête desquels se place le poète Victor Hugo. Tout au contraire, et les rapports des agents de la Préfecture l'attestent, bon nombre d'ouvriers indécis, embauchés â moitié seulement par des meneurs, laissèrent là leurs armes et rentrèrent à leur foyer. Sur plusieurs points également oii les affiches avaient attiré l'attention, les curieux avaient compris l'avertissement et les groupes s'étaient dispersés. Il est hors de doute que les deux arrêtés si vivement incriminés ont eu pour résultat de diminuer considérablement le nombre des insurgés et par suite le chiffre des victimes.

Mazas était à peu de distance des premières barricades enlevées le malin par le général Marûlaz ; il devait être tentant, pour les insurgés, de chercher à s'emparer de ce lieu de détention où on savait trouver des amis et des chefs : des amis parmi les montagnards qui y étaient déjà en grand nombre; des chefs parmi les gi'inéraux courroucés de leur captivité et prêts à user de leur autorité comme de leur courage pour donner au combat les plus redoutables proportions.

En quittant le faubourg Saint-Antoine, que tes

n,g,t,7.dt,'G00glc

LES DÉFAILLANCES HINISTÉHIBLLES 431

canons braqués en tous sens rendaient intenable pour les émoutiers, un grriupe d'entre eux s'était porté sur Mazas ; on y voyait arriver incessamment des gens à figures sinistres qui ne demandaient que des armes pour se transformer en assaillants. Les abords de la prison avaient un aspect inquiétant, et les dispositions des prisonniers n'étaient pas rassurantes. Ils étaient incessamment excités par de nombreux visiteurs qui faisaient luire à leurs yeux une prochaine délivrance et les poussaient à une révolte intérieure pour donner la main à l'émeute. Le colonel Thiérion demandait des renforts et me priait d'intervenir près de M. de Momy pour diminuer le nombre des permis d'entrée. On faisait inopportunément de ta popularité au ministère de l'intérieur en donnant à peu prés à tout venant, qui avait essuyé un refusa la Préfecture de police, une permission pour pénétrer auprès des prisonniers de Mazas. Ces entrées et ces sorties continuelles créaient une gène et un péril. M. de Momy se rendit, du reste, âmes observations et les autorisations furent suspendues.

Quant aux renforts, le général Marûlaz n'en pouvait pas donner, puisqu'il en demandait lui-même. J'adressai donc au général Herbillon, qui était à l'Hôtel de Ville, la lettre suivante :

« Mon cher Général,

< Veuillez détacher un ou deux bataillons de votre brigade pour les porter immédiatement à la prison de Mazas, qui est à l'heure qu'il est le point de mire de

n,g,t,7.dt,'G00glc

4S3 MÉMOIRES SUR LE SKCOHD EMFIHB

l'émeute, et qui n'a qu'une compagnie pour s8 défendre.

e Tout à vous de cœur.

( de Maupas. *

En même temps que j'envoyais copie de cette lettre au colonel Thtérion, je lui adressais les instructions les plus précises en vue des complications qu'il redoutait.

Deux bataillons envoyés par le général Herbillon suivaient de près ma lettre et chargeaient les rassemblements. Grâce à la promptitude du concours de l'autorité militaire, nous étions bientôt en pleine sécurité sur Mazas.

Mais Mazas n'avait été que le but d'une tentative prudente de la part des insurgés. Ils étaient venus plutôt pour guetter et seconder, s'il y avait lieu, une révolte intérieure que pour livrer un assaut considéré, ajuste titre, comme périlleux à tenter. L'effort de l'émeute devait se porter sur ces quartiers où les rues étroites et tortueuses forment, pour les assaillants, comme une séria de bastions naturels.

Le plan, car il y avait un plan, était d'attirer la 4roupe sur les boulevards par de forts rassemblements, et de profiter du temps qu'elle passerait à les dissiper pour se fortirter dans le quadrilatère formé par la rue Montmartre, les boulevards, la rue du Temple et les quais. De là, fautede pouvoir prétendre à la prise de l'Hôtel de Ville que le général Herbitloa occupait avec de l'artillerie et des forces imposantes, «n se porterait sur la Cité qui renfermait, à la fois, la

nigitl/^dt/GoOglc

LES DéPAILLANCES lindSTÉEUtCLES J33

Préfecture de police, le Palais de Justice, la Conciergerie et le Dépôt.

Od savait que pour mettre la Cité en complet' état de défense, il fallait plus de monde qu'il n'y en avait. La garde des ponts, donnant accès dans c«tte ile, nécessitait en effet un chiffre élevé de froupes. Le Pont-Neuf est, en particulier, un point stratégique de premier ordre ; il. est le passage facile entre les deux rives de la Seine, et, à ce titre, il doit en cas de guerre être mis à l'abri de toute attaque.

Le matin du 2 décembre, un bataillon du 6' léger partageait, avec deux bataillons de la garde républicaine et une demi-batterie d'artillerie. In défense de la Cité et du Pont-Neuf. La position était occupée comme elle devait l'être. Dans la soirée, l'autorité militaire avait imprudemment, ainsi que nous l'avons dit déjà, diminué cet effectif de deux compagnies du6"légeretdela demi-batterie d'artillerie. Plusieurs points devenaient ainsi vulnérables et il n'était pas impossible qu'un coup de main hardiment conduit permit de pénétrer dans l'île. Une fois entres dans la Cité, les insurgés pouvaient croire qu'une seconde surprise les rendrait maîtres de la Préfecture de police. Quelle fortune heureuse n'eût-ce pas été là pour l'insurrection.

11 faut qu'on sache ce qu'est la Préfecture de police dans un jour de péril, alors qu'est menacée la paix de la capitale ; quel rôle lui est réservé ; quelle importance considérable'elle prend. C'est un gouvernement dans le gouvernement et, momentanément, la forme de son pouvoir est k peu près absolue. La

it,Googlc

484 ninoiRES 6tm le second empire

nécessité de résolutions immédiates à prendre, d'ordres instantanés à donner, le caractère conBdenliel des documents qui les inspire, la nécessité du secret sur le but qu'on poursuit, tout nécessite l'alTranehissement d'une direction supérieure. Par obligation et par logique, la subordination ordinaire fait ainsi place à une indépendance relative. La pratique crée celte situation.

Dans les temps ordinaires, c'est déjà un immense rouage que celui de la Préfecture de police. Tout ce qui touche à la sûreté publique, aux subsistances, à la salubrité, tout ce qui intéresse l'ordre moral et matériel vient aboutir à cette veste administration. Mais si les temps sont troublés, si la tranquillité publique est menacée, si l'émeute se lève, si la guerre ensanglante les rues, quelles obligations incessantes, quelles formidables responsabilités ne s'imposent pas au préfet de police! Un mouvement séditieux n'est jamais spontané; une cause, un prétexte au moins, en font naître lé germe; l'entente, c'est-à-dire le complot, le léveloppe ; la conspiration l'organise et le conduit jusqu'au jour de l'action. C'est ce travail souterrain qu'il faut suivre. C'est dans le cabinet même du préfet de police que viennent apparaître les premières lueurs du mouvement qui veut éclore. C'est là que se groupent, un à un, tous les fils de l'intrigue. Les confidences multiples s'entassent les unes à côté des autres, et, par elles, l'avenir s'écrit en quelque sorte d'avance ; la veille prévoit le lendemain ; c'est tout un arsenal d'informations.

D'un c6té, ce sont les noms des conspirateurs

n,g,t,7.dt,'G00glc

LES DÉfAILLANCBS UIMSTÉEUGLLES 435

comme celui de leurs surveillants, le lieu de leurs demeures, le siège de leurs réunions, les projets qu'ils nourrissent, les moyens dont ils disposent, les éventualités sur lesquelles leurs espérances reposent. De l'autre, ce sont les moyens de répression dont dispose le pouvoir et les procédés d'action qu'il entend ■ employer. Tout est groupé par ordre, et forme un merveilleux ensemble d'où jaillit, au jour voulu, la lumière qui conduit dans les ténèbres de la conspiration.

On comprend, et de reste, quel intérêt considérable peut avoir l'émeute à mettre la main sur cette immense boite eux secrets. On peut ainsi, du même coup, éteindre momentanément la résistance en lui prenant sa direction, connaître ses ennemis, découvrir ceux qui vous surveillent et vous trahissent, et anéantir, pour ceux qui ont à les redouter, les preuves de leur compromission.

Le plan des insurgés de tenter un coup de main sur la Préfecture de police était donc si naturel qu'il devait se siipposer, en dehors même de toute indication. Les révélations de nos agents ne faisaient en quelque sorte, que nous confirmer dans cette supposition. Le projet d'attaque était tout à fait résolu, à la condition seulement que les premiers, résultats de la lutte te rendissent praticable. Nous étions sur nos gardes, et, ce jour-là, malgré le retrait inopportun d'une partie de nos troupes et de nos canons, nous étions prêts à repousser victorieusement une agression.

Noua l'avons dit, c'est par des rassemblements sur

n,g,t,7.dt,'G00glc

HEUOmGS SUR LE Ë

les boulevards que le mouvement devait se continuer dans cet après-midi du 3 décembre.

Vers midi, en effet, un fort rassemblement se formait sur la place de la Bourse. L'ex-représentant Delbetz était à sa tête. Il haranguait la foule, donnait lecture des décrets de la mairie du X* arrondissement et proclamait l'insurrection « comme le plus saint des ' devoirs >. Les agents de police, malgré leurs courageux efforts, devenaient impuissants a empêcher les progrès de cet attroupement. A chaque arrestation opérée, c'était une lutte acharnée pour conserver le prisonnier. Mais, si menaçant que fût ce rassemblement, il n'était évidemment que la diversion indiquée. Les manifestants n'avaient pas d'armes apparentes, ils s'en tenaient aux injures, aux provocations, aux cris et aux chants séditieux. Une simple charge de cavalerie en eût eu raison dès le début, et eû( avantageusement suppléé à la lutte inégale que soutinrent, durant deux longues heures, les agents de police.

Enfin, vers deux heures et demie, la cavalerie parut sur le boulevard Bonne-Nouvelle où le rassemblement de- la place de la Bourse s'était transporté; mais les insurgés n'attendirent pas la charge; ils prirent la fuite dans toutes les directions. Les habits noirs se portèrent sur d'autres points des boulevards, où n'était pas encore la troupe, pour y provoquer de nouvelles démonstrations; les blousiers se dirigèrent sur le quartier Saint-Martin, où ils savaient ren* contrer le gros de leurs amis. Un certain nombre d'arrestations étaient faites, et on réussissait notamment à s'emparer de Tex-représentant Delbetz.

n,g,t,7.dt,'G00glc

LES DÉPAILLAMCHS MINISTÉRIELLES 4S7

A l'heure inêiue où les échappés du faubourg Saint-Antoine avaient commencé l'échauffourée de la place de la Bourse, une manifestation d'une nature plus grave s'organisait aux abords de l'École de Médecine. C'étaient également les hommes de la barricade Sainte-Marguerite qui en étaient les chefs. Là encore la police était seule en présence de l'émeute, et elle soutenait le choc pendant plus de deux heures. Deux sergents de ville étaient grièvement blessés.

Mais c'était dans les quartiers Saint-Denis, Saint- Martin et du Temple que devait s'engager la lutte sérieuse. Là, en effet, s'étaient rapidement élevées un grand nombre de barricades. Il y en avait dans les rues Rambuteau, Sainl^Martin, Gréneta, Beaubourg, Transnonain, du Temple et dans une foule de petites rues adjacentes. Toutes ces barricades, celles 'surtout des rues Transnonain et Rambuteau étaient solidement construites ; plusieurs d'entre elles atteignaient la hauteur du premier étage, et elles étaient défendues par des gens bien armés, ayant la triste expérience de l'insurrection.

En face de semblables préparatifs, l'intervenUon de la police eût été sans efficacité. J'avais donc donné l'ordre à mes agents de se replier sur l'Hôtel de Ville, où ils devaient trouver le général Herbillon, qui se préparait à attaquer les insurgés avec des forces imposantes. Mes agents étaient chargés de guider la troupe dans l'inextricable labyrinthe où elle allaits'engager-.ils devaient également, une fois les barricades prises, s'efforcer de faire des arresta-

438 HÉKOmBS SUR UZ SECOND EMPIRE

tions, et amener leurs captures à la Préfecture de police.

A deux heures environ, le général Herbilloa quittait l'Hôtel de Ville à la tête d'une colonne composée du 9° bataillon de chasseurs à pied et d'une pièce d'artillerie. Pendant qu'il se dirigeait sur les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin, foyer principal de l'émeute, il lan^it, dans la rue du Temple, un bataillon du 6' léger. En moins d'une heure, toutes les barricades étaient enlevées et leurs défenseurs mis en fuite. Mais les sociétés secrètes et certaines associations ouvrières avaient employé toute la matinée à faire des convocations. Le rendez-vous était au carré Saint-Martin. On devait y venir en armes et y trouver le mot d'ordre et des chefs.

Vers qualreheures, l'affluence sur ce point devenait énorme, et des groupes d'insurgés étaient incessamment dirigés, par les meneurs, sur les lieux où l'on se proposait d'engager l'action.

À cinq heures, ces mêmes quartiers, d'où l'émeute avait été balayée, étaient de nouveau, et plus solidement que le matin, occupés par elle. Le général Herbillon lançait une seconde fois ses colonnes d'attaque, et, vers sept heures, il était partout maître du terrain. Ce malheureux quartier était rendu à une apparente tranquillité.

Le colonel Chapuis, du 3* de ligne, avait eu, dans cette nouvelle attaque, la tâche la plus lourde. C'est lui qui avait délogé les insurgés de la rue Beaubourg et des rues adjacentes. Le feu avait été très vif, et, pour montrer que l'arrêté du ministre de la gueire

n,g,t,7.dt,'G00glc

LES DÉrAtLLAnCGS MINISTÉRIELISS 489

n'était point un vain mot, plusieurs insurgés, pris dans des luttes corps à corps sur tes barricades, étaient passés par les armes.

On pouvait croire la journée terminée, et cependant mes agents secrets m'annonçaient que la lutte devait recommencer dans la soirée.

A huit heures et demie, en effet, l'insurrection amenait de nouvelles recrues sur ce même terrain oii elle venait de combattre, et elle se fortifiait dans un périmètre limité dont la rue Aumaire était le centre et d'où elle pouvait se relier, par des points stratégiques habilement combinés, avec les quartiers Saint- Denis et du Temple. Cette fois, à mes pressants appels, le général Magnan répondait par un refus motivé de soutenir, avec ses troupes, nos malheureux sergents de ville qui pliaient sous le nombre des émeutiers. Il ne restait, pour les aider à résister, qu'un bataillon de gendarmerie mobile impuissant lui-même à faire tête à cette nouvelle prise d'armes. La rue Aumaire, cependant, avait été vaillamment attaquée par une compagnie de gendarmerie mobile et on pouvait voir, aux morts qu'elle y avait laissés, que l'action avait été chaude.

Les insurgés s'étaient livrés là à des actes révoU tants de barbarie. Un de mes agents, explorant à minuit cette même rue Aumaire, où on avait une quatrième fois relevé des barricades, y assistait à un spectacle navrant. Un groupe d'insurgés était occupé à assujettir au sommet de la barricade, la tête détachée d'un malheureux gendarme mobile. Une lumière était placée dans sa bouche, et une inscription,

n,g,t,7.dt,'G00glc

no MEUOIRBS SUR LK SECOND EMPIRE

que noue ne pouvons nous condamner à reproduire, complétait ce lugubre spécimen de la férocité des insurgés.

De tous les points uouvellement repris par l'émeute, magistrats municipaux, notables habitants, commissaires et offlciers de paix venaient me réitérer les demandes de secours les plus pressantes. Je me faisais d'autant plus volontiers, près de l'aulorité militaire, l'interprète de leurs réclamations que ces quartiers étaient sous le coup d'une terreur légitime. Ils étaient menacés de pillage et d'incendie, et le feu une fois allumé dans ces rues étroites, on ne pouvait songer sans effroi aux proportions qu'il prendrait. Les habitants demandaient, à grands cris, des troupes pour enlever les barricades, et pour occuper, durant la nuit entière, les rues qu'on aurait reprises à l'émeute.

Il faut dire ici, et nous aurons à revenir sur cette observation, que déjà, dans la matinée du 3, l'autorité militaire avait rais, dans le déploiement de ses troupes, une réelle parcimonie. Ce n'était, de sa pari, ni nc^gligence ni hésitation ; c'était à la fois la conséquence d'un système et le résultat d'une appréciation imparfaite de la situation. Il avait fallu arracher un à un les régiments que réclamaient tes maires, les commissaires aux prises avec les rassemblements ou avec l'émeute. C'étaient des heures entières perdues, et, dans de pareils moments, une heure bien ou mal employée, peut être le succès ou la défaite.

Pourquoi, en efïet, prévenu qu'on était, dès la

t,Googlc

LES SâPiLILLAHCBS HIHtSTÉRIELLES 441

veille , du rendez-vous donné à la place de la Bastille et au faubourg Saint-Anloine, n'y avaiton envoyé que des forces insuffisantes, puisque, à peine arrivé, le général Mariilaz .demandait des renforts?

Pourquoi Mazas, ce séjour provisoire des généraux arrêtés, d'une partie des montagnards, des chefs des sociétés secrètes, pourquoi Mazas n'était-il pas extérieurement gardé, nuit et jour, de façon qu'aucun attroupement n'eût la tentation de s'y former?

Pourquoi les quartiers agités, terre classique de la barricade, n'étaient-ils pas sillonnés par de fortes patrouilles, par des batteries d'artillerie, et occupés par des forces assez nombreuses pour pouvoir fournir, sans aucun retard, des détachements aux autorités civiles qui en feraient la demande?

Pourquoi les boulevards eux-mêmes, ces faciles promenoirs de l'armée et tout le quartier de l'Ecole de Médecine étaient-ila dégarnis à ce point , dans cette même matinée, que nos agents y étaient seuls à soutenir une lutte opiniâtre et qu'on n'obtenait qu'à grand'peine les forces nécessaires â la dispersion des rassemblements?

Pourquoi les troupes du général Herbillon, après leur succès rapide, ne continuaient- elles pas à occuper les quartiers Saint-Denis, Saint-Martin et du Temple, ces foyers de l'insurrection ? Pourquoi même les forces du général Herbillon, devenant insuffisantes pour continuer l'action n'étaient-elles pas augmentées, doublées, s'il lefallail?Quelle occa-

n,g,t,7.dt,'G00glc

442 HÉUOIRES SUR LE SICOND BIIPIRE

sion mieux indiquée pouvait s'offrir de mettre nos réserves en mouvement?

Pourquoi le déploiement de troupes, fait le 2 décembre, à sept heures du matin, ne s'était-il pas incessamment renouvelé comme cela avait été convenu ? Pourquoi finalement le général Magnan refusait-il, avec obstination, de satisfaire, dans cette soirée du 3 décembre, à mes pressantes réquisitions?

Dans ses refus, comme dans ses actes, le général appliquait un système arrêté. Il avait des instructions formelles. Ces instructions avaient été concertées entre MM. les ministres de la guerre et de l'intérieur, et lui avaient été transmises dans la soirée du 3.

Dans mon insistance, j'obéissais à mon tour à un système mûrement raisonné ; mais absolument différent de celui de l'autorité militaire. Elntre elle et ta Préfecture de police, il y avait donc dissentiment sur les meilleurs moyens à prendre.

Nous étions à coup sûr animés des mêmes sentimenis, la volonté du succès et la conviction que le meilleur procédé pour l'atteindre était celui qui avait nos préférences respectives. Les généraux de Saint Arnaud et Magnan raisonnaient exclusivement au point de vue militaire. Je me plas^is plus spécialement au point de vue politique.

L'autorité militaire jugeait que l'ardeur des insurgés ne pouvait s'éteindre déllnitivemeat qu'à la condition de leur infliger un£ vigoureuse leçon. Pour les châtier avec plus de sûreté, elle ne voulail point d'engagements partiels; elle préférait une

n,g,t,7.dt,'G00glc

LES DÉFAILLANCES MIMSTÛHELLES 443

action d'ensemblo dans laquelle l'émeute eût aociimule toutes ses forces et toutes ses espérances ; elle voulait les anéantir du même coup. Elle avait bien consenti, dans cette journée du 3, à combattre l'émeute à son début et à suivre même las assaillants dans leurs prises d'armes successives. C'était \à une satisfaction qui ne pouvait être refusée aux habitants des quartiers envahis. Mais, une fois cette part faite aux exigences de l'opinion, une fois la vigueur et la solidité de l'armée clairement établies, l'autorité militaire se trouvait plus à l'aise pour appliquer son plan.

Ce plan, je le condamnais à ce point de vue d'abord, que, en laissant l'insurrection se développer, on livrait à ses ravages les quartiers qu'il lui plairait d'occuper ; et à cet autre point de vue encore, qu'on ne peut jamais prévoir quelles proportions prendra un soulèvement dans Paris et quelle peut en devenir l'issue. Dans quelle mesure la population s'associera-t-elle au mouvement? Quel elTet moral produira-t-il sur le soldat? Ce sont là des problèmes qu'il y a témérité à résoudre avec trop de conriance. Il est toujours d'une haute imprudence de laisser grossir l'émeute et de s'exposer à un risque grave quand on peut l'empêcher de naître. Je jugeais, et j'étais en mesure d'être très altirmatif, qu'en présence d'un déploiement permanent de forces impo santés, les agitateurs perdraient courage et ne trouveraient plus de recrues pour les suivre; qu'eu tous cas, leurs premières tentatives, si elles venaient à se produire, étant immédiatement paralysées, le désarroi

n,g,t,7.dt,'G00glc

444 MÉMOIRIS SUR LE BECOKD EMPIRE

serait dana leur camp, qu'ils reconnaîtraient alorsleur impuissance, et renonceraient à une lutte doob ils mesureraient la disproportion et les périls.

J'avais eu à diverses reprises, dans des conversations intimes avec le général de Saint Arnaud, l'occasion de constater quelle divei^ence d'appi-écialioii' existait entre nous sur la façon dont on devaiE agir et dont on devait surtout engager les troupes en face d'une émeute ou d'une menace d'insurrection dans Paris.

En prévision de ce Coup d'Étal que nous préparions ensemble, nous nous étions fréquemment entretenus des révolutions de 1830 et de 1848. Tous deux, nous en avions étudié les phases émouvantes avec la pensée d'y puiser d'utiles enseignements. Notre appréciation était diamétralement opposée, et le souvenir de nos entretiens me donnait la. clé de notre dissidence présente.

La chute de la royauté, en 1830 comme en 1848, le général l'attribuait à cette cause unique: qu'on avait mal engagé les troupes. Dans sa conviction, on les avait prématurément et trop longtemps surtout placées en contact avec le peuple; elles avaient été harcelées, fatiguées par des escarmouches sans pouvoir règlement combattre ; la lassitude avait élé la cause principale de la défection.

Cette critique était fondée à certains égards ; mais elle laissait subsister mon opinion qui était cella-a : je prétendais également que les troupes avaient été mal engagées, en ce sens qu'elles t'avaient été tardivement et incomplètement; qu'il eût fallu, aux

n,g,t,7.dt,'G00glc

IXS DÉFAILLANCES UIHtST^IELLES 445

premiers rassemblements, opérer par chargea de cavalerie d'abord, par moyens plus énergiques aa besoin, et ne laisser sur aucun point de Paris se créer un attroupement sans le dissiper immédiatement par la force. De cette façon, on n'eût point laissé la sédition prendre corps; on l'eût étouffée en germe. Les troupes, vigoureusement engagées dès le début, n'eussent été ni harcelées ni fatiguées. On avait été vaincu parce qu'on avait laissé paisiblement s'organiser l'émeute avant d'employercontre elle des moyens suffltsanls de répression ; et quand, épouvanté par ses progrès et son importance, on avait reconnu la nécessité d'une action énergique, il était Irop lard.

« Trop tard ! * Tel était le mot fatal qui résumait, à, lui seul, toutes les critiques que méritait ce système d'attente et d'atermoiement des deux dynasties renversées par l'émeute.

Pour chacun de nous, ces appréciations étaient devenues notre règle de conduite et la raison naturelle de notre dissidence.

L'opinion du général de Saint Arnaud, l'affirmation du système de l'autorité militaire, l'explication des refus de troupes du général Magnan se trouvent du reste nettement consignées dans le rapport officiel qu'adressait le commandant en chef de l'armée de Paria au ministre de la guerfe sur les événements du Deux-Décembre (1).

(1) L« document dont il est ici question n'est pas seulement le rapport ordinaire quels commandant en chef d'une armée adresse au ministre de la guerre à la suite d'une action qu'il a dirigée. Le Prince-Président avait tenu à avoir te i-écit

n,g,t,7.dt,'G00glc

448 UEUOIREB SUR LE SECOND SUPIRE

Parlant de la journée du 3 décembre, le général Magnan s'exprime ainsi :

( Soupçonnant que l'intention des meneurs était de fatiguer les troupes en portant successivement l'agitation dans tous les quartiers, je résolus de laisser quelque temps l'insurrection livrée a elle-même, de lui donner la facilité de choisir son terrain, de s'y établir, et enfin de former une masse compacte que je pusse atteindre et combattre.

« Dans ce but, je fis retirer tous les petits postes, rentrer toutes les troupes dans leurs casernes et j'attendis. >

Deux autres documents, ceux-là inédits, révèlent plus nettement encore le système auquel obéissait l'autorité militaire. A. mes pressantes soUicitations de laisser sur pied, pendant la nuit du 3 au 4 décembre, des forces nécessaires pour empêcher la re-

délaillé de tout co qui s'était fait, pendant les jaurnées de décembre, dans l*ordre civil et dans l'ordre mililaire. Il savait qu'il élait parti de Paris, pour tous les journaux de l'Europe, les reosei céments les plus calomnieux sur les éTénementa qui venaieut de s'accomplir. Il voulait rétablir la vérité et la montrer au grand jour. A cet effet, il avait demandé an général en chef de l'armée de Paris un rapport circonstancié et il m'avnil adressé la même invitation pour ce qui relevait de la Préfecture de police. Ces deux documents devaient être, et ont été effectivement, adressés, par les soins du ministre des afraires étrangères, à toutes nos chancelleries. Nos agents à l'étranger élaient ainei en mesure de démentir les assertions mensongères à l'aide desquelles on cherchait i fausser l'opinion. I^e rapport du général Magnan e3t daté du 9 décembre 1851-, il (Igure, i a extenso, AttnA It IHonitear Universel. Nous parlerons plus tard du rapport adressé par le préfet de police au Chef de l'État.

n,g,t,7.dt,'G00glc

LES DEFAILLANCES MIKISTERIELLES 447

construction de barricades, Je général Magnsn me répondait la lettre qu'on va lire :

> Paris, le 3 décembre 1851.

« Monsieur le Préfet de police,

f J'ai l'honneur de vous prévenir que -toutes les troupes de l'armée de Paris prendront leurs fositions de combat demain i décembre, A dix heurea du malin.

€ Recevez, Monsieur le Préfet de police, l'assurance de ma haute considération.

« Le Général commandant en vhcf, t Mag»an. >

P. S. (Écrit tout entier de la main du général.) t Je fais abandonner tous le^ petits postes. Toutes mes troupes rentrent dans leurs- quartiers pour s*y reposer. J'abandonne Paris aux insurgés : je les laisse bire des barricades. Demain, s'ils sont derrière je leur donnerai une legon. Il faut en Unir et rendre la sécurité à la ville. Demain, tous les rassemblements seront dissipés par la force, les barri^

cades battues par l'artillerie

. c Magnan. ■

Si précis que fussent les termes de ta lettre du commandant en chef, je ne devais pas oublier que ma mission était d'assurer par tous les moyens possiUes la sécurité dans la ville de Paris. Pénétré de ce devoir, je me croyais autorisé à insister encore près du général Magnan pour qu'il revint sur sa résolution. Je lui tcrivais de nouveau dans les termes

n,g,t,7.dt,'G00glc

448 HÉUOIBES SUR Lt: SECOND EUPIRE

les plus pressants ; je lui demandais au moins des patrouilles destinées à protéger les malheureux habitants des quartiers Saint-Denis et Sainl-Marlin, et A les mettre à l'abri du pillage et de l'incendie. Je lui adressais en même temps copie de leurs pressantes rédamations et des rapports des commissaires. Mais le général n'était pas libre, nous l'avons dit, il avait ses ordres. Sa nouvelle réponse ne faisait que confirmer, et presque dans les mêmes termes, sa première communication, elle était ainsi conçue :

" Paris, 3 décembre 185i.

« Monsieur le Préfet, « Je reçois votre lettre, elle ne change rien à ma détermination. Les troupes seront à leurs positions de combat à dix heures, pas avant. Je veux donner du repos aux troupes, et je veux surtout donner à l'insurrection le temps de se développer, si elle l'ose; c'est le seul moyen d'en unir avec elle.

« Je veux pouvoir l'écraser, et mettre un terme à tous ces mouvements insurrectionnels en même temps que rendre la confiance à Paris.

■ Recevez, etc.

• Le gvnéral en chef, « Magnas. »

Nous verrons bientôt que, le lendemain 4 décembre, à dix heures du malin, heure à laquelle on m'annonçait orfîciellement et à deux reprises dilTérentes, ■ que toutes les troupes de l'armée de Paris

n,g,t,7.dt,'G00glc

LKS D^PAILLAHCBS MINISTÉRIELLES 449

prendraient leurs positions de combat *, les troupes étaient encore retenues dans leurs casernes. Nou« verrons qu'elles y demeuraient plusieurs heures encore, et qu'il fallait de nouvelles et pressantes invitations de ma part pour les en faire sortin.

On pourrait se demander pourquoi, dans une .question aussi grave, mes demandes de troupes s'arrêtaient au général en chef de l'armée de Paris, pourquoi je ne portais pas plus haut la question, pourquoi je ne m'adressais pas directement au ministre de la guerre et au Chef de l'État lui-même. A c«tte observation voici la réponse : le 2 décembre, et à l'occasion des retards dans l'envoi des troupes à la mairie du X" arrondissement, il avait été convenu, entre le général de Saint Arnaud et moi, que toutes mes réquisitions et demandes de troupes seraientadressées au général Magnan qui devait, selon les circonstances, en référer ou non au ministre. Je ne faisais donc que me conformer aux conventions arrêtées. En dehors de cela, il faut jouter que la plupart de mes dépêches, les plus importantes surtout, étaient expédiées à quatre exemplaires destinés, l'un au Prince, les trois autres à MM. les mifustres de la guerre et de l'intérieur et au comman- ■dant en chef de] l'armée de Paris. Le gouvernement était donc informé du conflit qui se produisait; ilavait sous les yeux toutes les pièces du débat.

Les deux lettres du général Magnan résumaient le système militaire que je condamnais et contre lequel je ne cessais de lutter. Qui de aous avait avec lui la vérité? Dans ma conviction, on pouvait pré-

n,g,t,7.dt,'G00glc

450 HEUOIRES suit LE SKCOHD EMPIRE

venir la journée du 3, et par cela on eût peuUètre conjuré la journée du 4.

On le voit donc, tout en aynnt un but identique, nous différions absolument sur les procédés les plus propices pour l'atteindre. Je reste convaincu que si tous mes avis avaient été suivis en temps utile, nous aurions eu à ajouter à notre triomphe cette consolante satisfaction d'avoir accompli notre œuvre sans effusion de sang.

n,g,t,7.dt,'G00glc

Page 1