‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 59 sur 100 · LES PRÉPARATIFS DE L'INSURRECTION · texte numérisé non relu

LES PRÉPARATIFS DE L'INSURRECTION

Les espéraaces dee insurgés. — I^s faux bruils et les placards ré vo!utioiia aires. -~ Arrèlé sur les rassemblements. — f ^ mode de volation sur registres. — Proleslalione que celle décision soulève. — Les queatioDe de M. de Momy; ses instructioDs ; un échange de dépèchea inutiles. — Les eroiee prises à domicile. — Pillage des maisona aux aborda des barricades.

La journée du S décembre avait jeté un tel effarement dans le camp des révolutionnaires que la nuit qui l'avait suivie leur avait à peioe sulli pour ranimer les courais abattus et reformer un faisceau des éléments actifs d'une insurrection. I^ fait dominant de celle journée du 2 décembre, avait été la résistance des parlementaires. Nous avons vu que le lendemain, 3 décembre, les excilations de la veille avaient porté leurs fruits. Ce n'était pas encore avec l'espoir d'un succès immédiat que la lutte avait été engagée. On n'avait eu d'abord pour but que d'animer ot d'entratner les indécis par l'exemple. On s'était bercé ensuite d'une bien autre espérance! On avait

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rêvé le retour des trahisons de 1830 et de 1848. De ■ce fait que, dans certains régiments, plusieurs ofii- ■cieps étaient restés dévoués aux généraux arrêtés, on tirait celte trompeuse conséquence que quelques bataillons feraient défection et qu'insensiblement le reste de l'armée imiterait cet exemple. Cette illusion était donnée partout comme une certitude et en même temps les faux bruits les plus invraisemblables ■étaient répandus avec une simultanéité merveilleuse. Ceux surtout relatifs à l'attitude de la province avaient réussi à monter les imaginations. Les déclamations des chefs encore libres de la Montagne, leurs proclamations, leurs appels aux armes, les -convocations du ban et de l'arrière-ban des sociétés secrètes avaient également porté leurs fruits, et, le 4 décembre, on était en mesure de livrer bataille. On songeait déjà aux lauriers de la troisième journée, toujours comme en 1830 et en 18-48.

Nous ne suivrons pas, dans toutes les réunions aoctumes, ces prudents fauteurs de l'émeute, quoique nous ayons eu, parmi eux, d'invisibles surveillants. Le récit de leurs discours serait sans intérêt. Ce n'étaient que les étemelles redites des pêroreurs de carrefours. Il suffira d'en connaitre les principaux résumés. Les placards qui les donnaient s'étalaient, à la pointe du jour, sur les murs de Paris.

Le grand citoyen Victor Hugo était pour les émeutiers l'écrivain par excellence, et c'est sans aucun doute pour leur conserver plus sûrement le rédacteur de leurs pompeuses proclamations, pour éviter tout trouble possible dans ses inspirations, qu'il se

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tenait, avecautant de précaution, éloigné du danger. Tout en appelant les ouvriers aux armes, il se gardait bien lui-même de changer sa plume pour un fusil. On attribuait au grand poète le factuiu suivant :

» Vive la République !

c Vive la Constitution !

f Vive le suffrage universel !

t Louis-Napoléon est un traître !

■ II a violé la Constitution !

f 11 s'est mis hors la loi!

« Les représentants républicains rappellent au peuple et a l'armée l'article 68 et l'article 110, ainsi conçus :

■ L'Assemblée constituante confie la défense de la présente Constitution et les droits qu'elle consacre è la garde et au p'atrioliame de tous les Français.

« Le peuple, désormais, est à jamais en possession du sucrage universel, il n'a besoin d'aucun prince pour le lui rendre, et châtiera le rebelle ; que le peuple fasse son devoir! Les représentants marcheront à se tête.

« Michel de Bourges, Schœlcher, le général Laydet, Mathieu de la Drôme, Brives, Brémond, Joîgneaux, Chauffour, Cassai, Gillaud, Jules Favre, Victor Hugo, Emmanuel Arago', Madier de Montjau aine, Mathé, Signart, Rongeât de l'Isère, Viguler, Eugène Sue, Esquiros, Deflotte.

c Esquiros est mort sur la barricade au faubourg Saint-Ântoioe. >

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454 HÉMOIRES SUR LE SBCOND BHPIHB

Ësquiros n'était pas mort sur une barricade, pas plus que la général Cavaignac dont un empressé républicain, témoin prétendu oculaire, venait d'annoncer l'assassinat : toujours la même sincérité dans les informations.

Après ce factum venait celui-ci, remarquable paiement par son éloquence toute révolutionnaire :

» Peuple,

I Le neveu du meurtrier de la première République, l'homme que dans ta simplicité tu avais revêtu de la suprême magistrature, vient de commettre un crime de haute trahison.

< Peuple de Février, qui ne veux plus de maître, à toi d'infliger au nouveau dictateur le châtiment qu'il mérite...

c En vertu d'un décret de l'Assemblée nationale, Louis-Napoléon Bonaparte est mis hors la loi.

c On traque, on emprisonne, on égorge les représentants ; et de farouches soudards, payés avec l'or des cosaques, sont prêts à mitrailler les enfants de Paris.

c Aux armes! ! aux barricades! ! ! Les comités des Proscrits et central de résistance sont à leur poste, attendant le concours de leurs frères.

■ Aux armes ! aux armes ! ! aux armes ! ! ! mort - aux ennemis de la République.

( Pour le comité central de résistance, pour la Société des Proscrits.

c L. M. GuÉRIN, J. Cléoat. >

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LIS PHÉPAHATIPS DE l'iHSURHECTION 455

- Puis on lisait encore cette nouvelle à sensation que ses propagateurs savaient bien être absolument inexacte :

« Habitants de Paris, c Les gardes nationales et le peuple des départements marchent sur Paris pour vous aider à saisir le traître Louis-Napoléon Bonaparte.

< Pour les représentants du peuple.

t Victor Hugo, président, « ScHCELCHER, secrétaire. »

Les variantes ne manquaient pas ; le morceau oratoire suivant était à la fois placardé et distribué :

« An PEUPLE,

« La Constitution est confiée à la garde et au patriotisme des citoyens français.

< I»uis-Napoléon Bonaparte est mis hors la loi.

< L'état de siège est aboli.

( Le sufTrage universel est rétabli.

■ Vive la République ! aux armes !

« Pour la Montagne réunie,

« Le Délégué, Victor Hugo. »

L'armée ne pouvait être oubliée dans ces éloquents appels à la révolte ; on lui adressait la proclamation suivante :

« A. l'armée, - « Soldats ! qu'allez-vous faire ? On voua égare et OD VOUS trompe.

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406 HEXOIRES SUH LE SECOND EWIHE

< Vos plus illustres chefs sont jetés dans les fers; la souveraineté nationale est brisée, sa représentation outragée, violée. Et vous allez suivre sur le chemin de l'opprobre et de la trahison un tas d'hommes perdus, un Louis-Napoléon, qui souille son grand nom par le plus odieux des crimes; un Saint Arnaud, escroc, faussaire, six fois chassé de l'armée pour ses filouteries et pour ses vices. Soldats, tournqrez-vous contre la patrie ces armes qu'elle vous a conSées pour sa défense? Soldats, la désobéissance est aujourd'hui le plus sacré des devoirs. Soldats, unissez-vous au peuple pour sauver la Patrie et la République.

< A bas l'usurpateur!

< Vos magistrats, vos représentants, vos concitoyens, vos frères, vos mères et vos sœurs vous demanderont compte du sang versé. «

Enfin, on s'adressait aux travailleurs, comme si ceux-là qui vivent du fruit de leur journée avaient autre chose à gagner dans toutes ces saturnales démagogiques que le contestable honneur de servir, au péril de leur vie, de marchepied aux quelques ambitieux qui les exploitent.

A ces travailleurs qu'on s'efforçait de tromper on disait :

« Aux TRAVAILLEURS,

c Citoyens et compagnons, • Le pacte solennel est brisé.

< Une minorité royaliste, de concert avec Louis- Napoléon, a violé la Constitution le 31 mai 18âO.

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LES PRÉPARATIFS DB L'iNStRRECTIOH 457

< Malgré la grandeur de oet outrage, nous attendions, pour en obtenir l'éclatante réparation, l'élection générale de 18Ô2.

■ Mais, hier celui qui fut le Président de la République a effacé celte date, solennelle.

• Sous prétexte de restituer au peuple un droit que nul ne peut lut ravir, il veut en réalité le placer sous une dictature mililaire.

I Citoyens et compagnons !

< Louis-Napoléon s'est mis hors la loi! La majoritédel'Assemblée, celte majorité qui a porté la main sur le suH'rage universel, est dissoute.

• Seule la minorité garde une autorité légitime. Rallions-nous autour de cette minorité. Votons à la délivrance des républicains prisonniers; réunissons au milieu de nous les représentants fidèles au suffrage universel, faisons-leur un rempart de nos poi- Innes; que nos délégués viennent grossir leurs rangs et forment avec eux le noyau de la uouvdll& Assemblée nationale !

«Alors réunis au nom de la Constitution, sous l'inspiration de notre dogme fondamental, Liberté- Fralernité-Égalité, à l'ombre du drapeau populaire, nous aurons facilement raison du nouveau César et de ses prétoriens !

« Lb comité central des corporations.

• P. S. — La ville de Reims est au pouvoir du peuple, elle va envoyer à Paris, au milieu de ses patriotiques phalanges, ses délégués à la nouvelle Assemblée .

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4&8 UEXOIRIS SUR LK SECOND SHPIHS

■ Les républicains proscrits reviennent dans nos murs seconder l'effort populaire. >

La ville de Reims n'était pas au pouvoir du peuple. Un mensonge de plus ou de moins, on n'en était pas à cela prés.

Finissons-en avec ces tristes évocations par un échantillon de poésie qui se lisait sur tous les murs ; il était ainsi conçu :

• Courage, citoyens!

Un peuple ne peut pas sans ètce en décadence, Perdre ses libertés et son indépendance. Avec lies soldats ivres et des proscriplEons On a pu quelquefois elTrayer des nations. Jamais la lyreonie et d'indignes entraves No parviendront chez noua à faire des esclaves. •

■ Il faudrait un volume pour reproduire tous les morceaux d'éloquence qu'avaient enfantés ces imaginations en délire, sans compter les mensonges et les imiioitures.

En face de ces appels à l'émeute, on lisait l'arrêté que j'avais fait afficher le 4 à six heures du matin; il était un dernier avertissement aux gens égarés, et, en touscas, une invitation nécessaire aux indiRërents de ne point venir, au péril de leur vie, grossir les rassemblements par leur présence.

Cet arrêté était ainsi conçu :

« Habitants de Paris, < Comme nous, vous voalez l'ordre et la paix ;

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LES PHiPARATIFS fiS L'iHSCItneCTION 459

comme nous, vous êtes impatients d'en finir avec cette poignée de factieux qui lèvent depuis hier le drapeau de l'insurrection.

c Partout, notre courageuse et intrépide armée les a culbutés et vaincus.

« Le peuple est resté sourd à leurs provocations.

« Il est des mesures néanmoins que la sûreté pu* blique commande.

« L'état de siège est décrété.

t Le moment est venu d'en appliquer les conséquences rigoureuses.

■ Usant des pouvoirs qu'il nous donne,

< Nous, Préfet de police, Arrêtons :

( Art. 1". La circulation est interdite à toute voiture publique ou bourgeoise. 11 n'y aura d'exception qu'en faveur de celles qui servent à ralîmentation de Paris, au transport des matériaux.

c Les stationnements des piétons sur la voie publique et la formation des groupes seront, sans sommations, dispersés par les armes.

« Que les citoyens paisibles restent à leur logis. Il y aurait péril sérieux à contrevenir aux dispositions arrêtées.

( Fait à Parts, le 4 décembre 1851.

< Le Préfet de police,

« de Maupas. »

La police, au début de cette matinée, était priaci-

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460 UEKOmBS SUR LE SBGOKD EXPHIE

paiement occupée à arracher les placards séditieux là où elle était en force ; mais, sur certains points, ils étaient protégés par des groupes armés, et il fallait attendre la troupe pour agir. Dans les quartiers où se portait la foule, la lecture de ces placards était faite à haute voix et chaque phrase était suivie des acclamations les plus significatives.

Aucun moyen d'excitation n'étaitnégtigé.Leflotde la résistance montait à vue d'œil ; il montait d'autant plus librement que l'autorité militaire ayant résolu de t livrer, jusqu'à dix heures, Paris aux insurgés >, ils pouvaient, à leur aise, se préparer, se compter, s'organiser et choisir leurs positions. L'action ellemême de la police perdait de son eflîcacité ordinaire.

N'ayant pas réussi à faire modifier les résolutions de l'autorité militaire, j'avais dû nécessaipement régler ma conduite sur la sienne. Je dis nécessairement, en insistant sur la portée du mot.

Dans des circonstances ordinaires, en effet, quand il surgit, au sein du gouvernement, une dissidence marquée sur de graves sujets, l'accord n'est le plus souvent possible que par la retraite de l'une ou de l'autre des parties. La minorité se retire et l'unité de vues se rétablit par l'adjonction de nouveaux collaborateurs partageant le sentiment de la migorité des membres du gouvernement. Si cette doctrine est la loi des gonvernements parlementaires, elle s'impose également, au nom de la logique, aux pouvoirs qui ne reposent qu'entre les mains d'un petit nombre d'hommes, à moins que des circonstances absolu-

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UE8 PIlàl>ARATIP3 DB l'iNSURRECHON 431

ment exceptionnelles créent des situations qui dominent toutes les volontés. La gravité des événements «ngagés à cette date du 3 décembre était, au premier chef, une de ces circonstances migeures qui devaient faire taire les susceptibilités les plus légitimes. Pouvais-je, en face de la dissidence qui se produisait entre l'autorité militaire et moi, faire disparaître le conflit par ma démission? Je ne le devais pas; honnêtement, je ne le pouvais pas. Depuis plus d'un mois, j'avais accumulé tous les éléments de cette grande entreprise et j'avais, par prudence, confié seulement k ma mémoire la plus notable partie des informations nécessaires a la direction de toutes choses. Qu'eût fait, en prenant ma place, un successeur étranger aux machinations de nos ennemis, à leur orgamsation, à leurs secrets desseins? En de pareils moments, la transmission de la fonction de préfet de police peut être considérée comme une impossibilité; elle ne pourrait s'effectuer, en cas de force migeure, qu'au plus grave préjudice du gouvernemeot. Telle était ma conviction. Je n'avais point songé à me retirer ; j'avais cm de mon devoir de m'associer, au contraire, à la responsabilité' dont on m'imposait la charge. J'étais soutenu, du reste, dans le sacrifice relatif de mon opinion par cette considération, que si mon système était de beaucoup préférable à celui de l'autorité militaire, celui-ci conduisait également, par d'autres moyens, au succès. Jeconservais en outre l'espoir que je réussirais, par mes avertissements et par mon insistance, â édairer ceux des membres du gouvernement qui péchaient

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par excès de quiétude, et à les amener à des mesures efïicaces. Mon intervenlion, dans ces conditions, De pouvait être qu'uncontrepoids salutaire.

Étant donné, comme nous l'avons dit, que les troupes se retireraient jusqu'à dix heures du malin, mes agents ne pouvaient, livrés à eux-mêtnes, tenir tête au soulèvement qui envahissait le centre de Paris. Il eût été insensé d'exiger d'eux l'attaque de barricades établies si solidement que l'artillerie seule pourrait en avoir raison. 11 eût été inhumain de demander ainsi, en pure perte, à ces courageux serviteurs, le sacrifice de leur vie. Un pareil effort n'eût eu d'autre effet que de donner à nos ennemis le dangereux encouragement d'un premier succès.

Mes ordres étaient ceux-ci : « Se porter sur les points où un attroupement est signalé ;'le dissiper si on est en force ; arrêter les meneurs si on est certain de pouvoir les conserver. En cas d'insuffisance de farces en face de rassemblements trop nombreux et armés, se replier sans engager la lutte et signaler simuttanément au commandant eu chef de l'armée de Paris et au préfet de police les points occupés par l'émeute . Arracher les placards séditieux et arrêter tous les péroreurs de carrefour. »

Mais l'ardeur de nos agents était telle que sur plusieurs points, ne pouvant<se résigner à la retraite, ils avaient témérairement engagé la lutte. C'est ainsi que, de la porte Saint-Denis, le commissaire de police Bellanger m'adressait le rapport suivant :

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LES PHKPARATirS DB L*IH3URniCTtON 463

1 Porle Saial-DeniB, 4 décembre 10 h. 50 m. malin.

* Je viens d'être l'objel d'une attaque personnelle lorsque je voulais dissiper ud rassemblement; j'ai besoin d'un renfort de' quarante sergents de ville. Mon écharpe a été déchirée, je n'ai pas été blessé. • Bellangeh.»

Je recevais plus de cinquante rapports analogues ; mais ce n'étaient pas des sergents de ville, c'étaient des régiments qu'il fallait faire avancer, et, en attendant leur arrivée, les pourvoyeurs d'insurrection s'en donnaient à leur aise.

Parmi les procédés d'agitation que mettaient en œuvre les orateurs en plein vent, celai dont ils tiraient le meilleur parti pour leur cause était la critique du décret du 2 décembre relatif à la forme du vote à intervenir sur le plébiscite. Ce décret introduisait en effet une modification considérable dans les coutumes du pays. Le vote secret, par bulletin individuel, avait seul été pratiqué depuis de longues années; il l'avait été sous la République de 1848, sous le gouvernement de juillet, et sous la Restauration. C'était la tradition des générations vivantes, et il fallait remonter au commencement du siècle pour trouver des précédents du vote, par rostres, qu'avait voulu rajeunir le ministre de l'intérieur.

Ce mode nouveau était celui-ci : Dans chaque mairie, dans chaque régiment pour l'armée, devaient être ouverts deux registres, l'un d'acceptation, l'autre de

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non-acceptatioQ du plébiscite. Ces re^stres devaient rester ouverts durant hait jours et les électeurs étaient appelésàconsigner, ou A faire consigner dansle cas où ils ne sauraient pas écrire, leur vote sur l'un de ces registres, avec mention de leur nom et prénoms.

M. de Morny avait eu là une fatale inspiration. Le sentiment du pays était assez certain pour qu'on se Bat au verdict qu'il rendrait dans sa complète indépendance. Cette pression, maladroitement transparente, heurtait gratuitement le sentiment public, et les gens les plus modérés eux-mêmes s'élevaient avec vivacité contre cette exigence du pouvoir. Dans l'armée, le mécontentement était extrême; ofliciers et soldats exprimaient très haut le froissement que leur inspirait cette sorte d'inquisition qu'on voulait faire peser sur leurs suffrages.

Ce décret intempestif créait une difîQculté qui prenait de très graves proportions. De tous les points de Paris, commissaires et agents des divers services me signalaient l'effet désastreux produit par cette mesure. Je me faisais, à mon tour, l'écho de ces plaintes près du gouvernement, en demandant instamment que le décret fût rapporté et qu'on en revînt au vote secret par bulletin individuel ; il y avait u^ence et nécessité . Les organisateurs d'attroupements et d'émeute avaient donc là, nous le répétons, un thème précieux pour leurs déclamations; ils réussissaient, en l'exploitant, à créer une vive excitation et à augmenter le nombre de leurs adh^<ents.

Mais si les agitateurs avaient eu ainsi la fortune

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heureuse de recevoir, du gouvernement lui-mâme, un texte à leurs récriminations, que d'autres moyens moins avouables n'employaient-Us pas pour égarer l'opinion publique ! Ce qui se débitait dans ces discours en plein vent, c'étaient surtout ces mille faux bruits, dont nous parlions plus haut, inventés pour exciter les indifférents et donner conflance aux timides.

Que ne disait-on pas? Un homme essoufflé fendait la foule, arrivait de Rouen, affirmait-il, et annonçait qu'il avait vu la garnison fraternisant avec le peuple et se portant sur Paris pour soutenir l'insurrection. Lyon et Marseille, s'écriait un autre, étaient au pouvoir de l'émeute, et les troupes y avaient proclamé la déchésDce de Louis-Napoléon. Les généraux Bedeau, Lamoriciére et Changarnier, disait un autre encçre^ avaient été délivrés, ils étaient au faubourg Saint-Antoine, et déjà acclamés par les quelques postes devant lesquels ils s'étaient présentés; ils allaient se porter au-devant des troupes; l'effet magique de leur présence allait entraîner l'armée. ' Le général Neumayer, ajoutait-on, marchait sur Paris à la tête de vingt mille hommes, on l'attendait dans la soirée. Et quels cris, quels hourrahs, quels hurlements frénétiques n'accueillaient pas toutes ces billevesées I

Là où les habits noirs dominaient, on ajoutait à ces heureuses nouvelles quelques mots d'encouragement, tantôt à l'adresse des orléanistes, tantôt à celle des légitimistes, car les deux partis comptaient dans cette multitude quelques>uns de leurs eofonts perdus.

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466 HéMOIHKS SUR LK SECOND KUPIRE

Aqx orléanistes on disait que les princes d'Orléans venaient de débarquer à Cherbourg et que les troupes s'étaient immédiatement placées sous lear commandement.

Aux légitimistes on contait encore une plus séduisante histoire. M. le comte de Chambord, \&ar afiirmait-on, était aux portes de Paris; il allait y faire son entrée. Pour dérouter toute surveillance et ne pas être reconnu, il arrivait sous l'uniforme de simple soldat dans le là" régiment de dragons.

Montrons, en passnnt, à quels jeux d'esprit on se . livrait au ministère de l'intérieur dans ces graves moments. Le ministère n'avait, sous ses ordres directs, qu'un très petit nombre d'agents; encore étaient-ils peu expérimentés et privés de moyens efficaces d'information. Il n'était donc renseigné, sur la marche des événements et sur les bruits mis en circulation, que par ce que lui en apprenait la Préfecture de police. Je lui transmettais très exactement, en substance, les nouvelles importantes ; mais ces révélations sommaires ne paraissaient pas lui sufilre. Je ne pouvais cependant prendre, pour répondre à ses continuelles interrogations, un temps absorbé par des obligations plus impérieuses, et notamment par les ordres incessants à donner aux agents qui se succédaient dans mon cabinet. Il eût fallu des heures pour suffire aux demandes faites par le ministre de l'intérieur ou ses sous^rdres, qui se permettaient trop souvent de m'adresser, sans y être autorisés, des dépêches en son nom. De temps en temps, je faisais comprendre, par mes réponses,

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