‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 60 sur 100 · LES PRÉPARATIFS DE L'INSURRECTION · texte numérisé non relu

LES PRÉPARATIFS DE L'INSURRECTION

mon désir de voir moins fréquentes les questions et les recommandations inutiles. Je le fis une fois sons une forme qui n'a pas paru plaire au ministre de l'intérieur. Je le jugeai ainsi par ce fait, qu'il Ûl livrer à la publicité une de ces dépêches, en essayant de lui donner l'apparence d'une communication sérieuse, quand il est surabondamment visible qu'elle n'avait d'autre but que d'accentuer ma lassitude d'avoir à répondre à des questions par trop multipliées.

On va en juger par cette dépêche, à laquelle il convient d'ajouter le résumé de celles qui la précèdent; elles forment son encadrement significatif qu'on s'est bien gardé de donner:

Le 4 décembre, de huit heures à dix heures du malin, j'avais reçu, du ministère de l'intérieur, neuf dépêches variant entre ces diverses rédactions :

« Avez-vous des nouvelles ? — Que se passe-t-il? — On demande des nouvelles. >

A ces dépêches je faisais alternativement l'une des réponses suivantes : < Même situation. — Rien de nouveau. — Je veille. «Aucune modification sensible ne survenait en effet dans la situation. J'en avais résumé tous les aspects dans un rapport détaillé adressé, à six heures du matin, ce même jour 4 décembre, à l'Elysée, aux ministres de la guerre, de l'intérieur et au général Magnan. Étant donné qu'on avait laissé le champ libre à l'émeute, les choses suivaient leur cours naturel et le télégraphe n'eût pas suHi à raconter au ministre les mille épisodes qui se succédaient ; ils n'offraient d'ailleurs qu'un intérêt

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de détail, et ne devaient peser en rien sur leB résolutions à prendre.

A dix heures quinze miautes, je recevais la dépêche suivante :

€ Minisire de Finlérieur à Préfet de police.

c Le ministre se plaint de ce que l'on ne donne pas de réponses à ce qu'il demande; -il faudrait les donner exactement. Y a-t-il quelque chose de nouveau? »

C'est à cette dixième dépêche, non signée, que, manquant de patience, je répondais par la dépêche dont j'ai parlé plus haut, laquelle reproduisait un des nombreux faux bruits colportés sur les boulevards. En voici le texte : ■ On prétend que le 12" drains, qui va arriver ce soir de Saint-Germain, compte dans ses rangs, comme soldat, le comte de Chambord. J'ycroispeu. » «Et moi, je n'y crois pas, «disaitplus ou moins spirituellement dans une dépêche, bob signée, le ministre ou plus probablement l'un de ses sous-ordres. E^t-il besoin de dire que, pour qui sait comprendre la valeur des mots, les termes : < J'y crois peu > de ma dépêche voulaient absolument dire: « Je n'y crois aucunement. > J'aurais pu, àcoup sûr, le faire remarquer au minîslpe; mais l'heure était aux paroles sérieuses, et je me l)ornai i tirer de cet incident le profit qu'ii m'importait d'y trouver. Je fus débarrassé, pour quelques heures, des questions oiseuses du ministère de l'intérieur.

Le ministre, s'il était l'auteur de la dernière dé-

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pêche, eût été dans son tort en cherchant à plaisanter ainsi au sujet de celte fausse nouvelle. L'une de ses préoccupations les plus constantes, en effet, était de démentir les fausses nouvelles, même les plus invraisemblables, et il me demandait incessamment de lui signaler « tous les faux bruits > qui viendraient à ma connaissance. Celui qui était relatif à M. le comte de Chambord pouvait prendre place à côté de celui qui concernait l'arrivée du général Neumayer à la tète d'une armée en révolte, de l'assassinat du général Bedeau et de tant d'autres au st^et desquels je lui avais précédemment écrit, en lui signalant l'invraisemblance de ces inventions comme je l'avais fait à l'occasion delà dépêche relative k M. le comte de Chambord. Poar savoir avec quelle insistance M. de Morny s'attachait à démentir les bruits, même les moins sérieux, mis en circulation, il faut se reporter aux journaux du temps inspirés parle ministre de l'intérieur, notamment au journal le ConsU-

. lutionnel du 4 décembre.

Et à ces questions réitérées s'ajoutaient une série d'instructions portant souvent à faux, se rattachant à des incidents terminés. Puis venait la série des nouvelles, on inexactes, ou déjà connues de vieille date. Ce désir de se mêler, à tout prix, aux détails d'une administration qu'il ne connaisssait en aucune façon conduisait ainsi le ministre de l'intérieuj' à d'inopportunes ingérences dans un service qui n'avait qu'à gagner à être laissé à lui-même. N'en citons

.que qudques exemples, et donnons simplement les dépô(diea télégraphiques sans conunenlaires.

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4iO UEHOIHKB 6UR LE &lCOin) EHPtlIE

« Ministre de l'intérieur à Préfet de police .

« s décembre, 4 heures soir.

. r On me signale Venterremenl de Baudin comme devant être, demain, l'objet d'une manifestation de la 3* légion. Les obsèques auront lieu à l'église Bonne-Nouvelle.

* de MoBNY. »

* Préfet de police à Ministre de Piniérlear.

I 3 décembre, 4 h. 15 m. soir.

■ Baudin est enterré depuis longtemps; nous avions pris- les précautions nécessaires pour prévenir tout désordre. Cent dix individus seulement assistaient aux obsèques.

( de Maupas. >

Au sujet des cadavres dont quelques insui^és s'étaient emparés, je recevais la dépêche suivante:

« Ministre de l'intérieur à Préfet de police. M 4 [léccmbra.

I Faites retirer des cadavres qui sont à l'heure qu'il est dans la cité Bergère.

• de MoRNY. >

« Préfet de police à Ministre de l'intérieur. « 4 décembre.

< Je crois qu'en général les renseignements qui vous parviennent ne sont pas d'une exactitude corn-

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LES PRXPARATirS DE L*IHBIIRRSCTtON 471

plète, les cadavres sont depuis longtemps enlevés par mes ordres. ~

t de Maupas. >

Ces dépêches ne paraissent pas avoir été confiées par M. de Morny à ses historiographes, ou tout au moins ils n'ont pas jugé à propos de les publier; elles eussent eu cependant, sur les leurs, l'avantage de l'exactitude et de l'authenticité.

Il faut dire que si, parmi ces innombrables faux bruits qu'on livrait à la crédulité de la partie séditieuse de la population, la plupart ne réussissaient point à surprendre sa conHanoe, il en était quelquesuns qui étaient acceptés comme exacts. La défection de l'armée, le secours de ta province et surtout le concours de la garde nationale étaient des espérances généralement caressées.

Et en eflet, l'attitude de la garde nationale, était, sur divers points, de nature â encourager ces illusions. Plusieurs de ses officiers, se prononçaient ouvertement en faveur de la résistance et usaient de leur autorité pour entraîner leurs hommes. Ceux qui répondaient à cet appel étaient en fort petit nombre, il est vrai, mais leur présence faisait prendre patience, et on s'attendait, à chaque instant, à voir se reproduire cette intervention de la milice citoyenne qui, en 1830 et 1848, avait eu les honneurs du renversement de deux monarchies.

Pour activer la prise d'armes du soldat boui^eois, on en arrivait aux visites à domicile, et, dans les quartiers envahis par Fémeute, on obtenait au moins

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de ceux qui s'excusaient de ne pouvoir descendre dans la rue la remise de leurs armes. Beaucoup de gardes nationaux même n'attendaient pas qu'on vînt les leur demander; ils les apportaient aux insurgés ou les leur envoyaient par leurs femmes et leurs enfants. Comme en d'autres temps, et pour conserver les bonnes traditions, on écrivait, en gros caractères sur la porte, « armes données, » et la maison se trouvait ainsi un peu plus à l'abri du pillage que celle du voisin.

Cette investigation n'avait pas été sans résultats, et, dans cette matinée du 4 décembre, les insurgés avaient réussi à augmenter considérablement le nombre des armes dont ils disposaient d^à. Chacun apportait ainsi sa pierre à l'édifice, les uns en quêtant des armes, les autres en travaillant avec ardeur aux barricades. Ces derniers surtout avaient fait preuve d'un zèle et d'une aptitude dignes d'une meilleure cause. En moins de deux heures, tout un quartier était hérissé de retranchements combinés avec one véritable science. Dans les rues principales, là où on devait recevoir le premier choc de la troupe, les barricades étaient formidables. et atteignaient la hauteur du deuxième étage. Elles offraient une telle épaisseur qu'on était, derrière elles, à l'abri des feux de l'artillerie pour un certain temps, et que quelques hommes suffisaient pour arrêter des régimmts eniiers. Les plus considérables étaient celles du boulevard Saint-Denis et du boulevard Saint-Martin, de la rue du Petit-Carreau, de la rue Montorgueil et de la rue de Rambuteau.

Au coin de la rue de Rambuteau notamment, les

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ouvrages de l'insurreclion avaient été établis avec un art tout militaire. Quatre barricades épaisses se reliaient entre elles et occupaient un large carrefour ; les maisons qui les dominaient étaient remplies d'insurgés, et les fenêtres soigneusement matelassées permettaient de faire feu, sans trop do péril, sur les assaillants. Il en était de même à la rue du Petit-Carreau qui ne comptait pas moins de six barricades. Puis, après ces principaux ouvrages, venaient ceux de second ordre qui occupaient les rues avoisinant les grandes voies de circulation; il y en avait rue Tiquetonne, rue des Jeûneurs, et dans les aboutissants de la rue Montmartre ; il y en avait surtout dans le centre des quartiers Saint-Martin et Saint- Denis, dans les rues Transnonain, Beaubourg, Volta, Aumaire, Grenéta, des Gravilliers, au Cloître- Sain t- Merry, puis dans la rue du Temple et dans tout le labyrinthe qui relie la rue du Temple aux. mes Saint- Martin et Saint-Denis.

En dehors de ce quartier central, l'émeute avait encore fortifié d'autres positions. De l'aveu des experts en gueire civile, aucune insurrection n'avait encore été si solidement et si scientitiquement préparée. Mais rappelons aussi qu'on n'avaif jamais employé le système d'attente et d'observation que l'autorité militaire venait d'adopter.

Quinze heures sans troupes sur la voie publique l sans troupes même dans les postes quotidiennement occupés I Quelle marge n'était-ce pas là pour l'émeute! Elle en avait amplement prorué et, nous l'avons dit, faute d'un appui armé, nos agents étaient condamnés

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à une inaction relative ; ils ne pouvaient être qu'une gène pour les insui^s; ils étairat impuissants à devenir un obstacle. L'insurrection avait A peu près le champ libre.

Ce n'est pas impunément qu'on permet à ces bendits des mauvais jours de respirer un instant sans inquiétude. Les moments qu'on leur abandonne sont, pour les honnêtes gens, des moments de douleurs et d'épreuves. Dans les rues occupées par ta lie révolutionnaire, tous les excès avaient été commis, les maisons pillées, les meubles jetés par les fenêtres pour aider aux barricades, et les gens paisibles cruellement maltraités. L'un des notables habitants du quartier, qui avait résisté à la spoliation de sa demeure, avait été attaché vivant à une roue d'omnibus sur la partie d'une barricade par laquelle on supposait que devait commencer l'attaque de la troupe. Pour toute la région envahie ces heures avaient été des heures de deuil et d'épouvante.

Je le répète encore, voilà ce que je voulais éviter à tout prix. Le pouvait-on? On l'eût contesté le 3 au soir, à coup sûr, on l'eût nié avec plus d'apparence de raison dans la matinée du 4 en voyant, à son apogée, le déchaînement de l'émeule^ mais, je n'hésite pas à affirmer qu'en s'y prenant plus cnei^iquement dès le début de la journée du 3, on pouvait sinon tout empêcher, au moins réduire aux plus minimes et infructueuses tentatives cette insurrection qui allait prendre de si grandes proportions.

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