LES FUSILLADES IMAGINAIRES
Lti melinée du 5 décembre. — Sortie des Iroupes. — Les dernières barricades. — Aspect de Poria pnciflé. — L'ordre du jour du géaâral de Saint Arnaud. — ChifTi'e des morts et des blesséa. — Les impostures de nos détracleurB. — Le nombre des arreslalione, — Le décret sur le mode de votalioa rapporté. — Transfèrement des généraux députés de Mazas à Ham. — I^s mises en liberté à Vinceunes et au Mont'Vnlérien. — Le général de Courligis et M. Odiloa Barrol. — Les ex-représentants reconduits malgré eux.
Dans la nuit du 5, j'avais pu communiquer au gouvernement, et au général Magnan en particulier, le programme des insurgés. La journée du 4 avait porté conseil au sein du pouvoir. Cette fois, mes avis étaient écoutés.
II Tallait, empêcher le retour de la lutte et rendre la paix, à Paris. Je demandais un déploiement de forces important, de fortes patrouilles dans tous les mauvais quartiers et l'occupation des points stratégiques indiqués dans le plan primitif du ministre de la guerre.
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S06 HiHOIRBS BUR LK 8BC0ND BKPIHK
Dès le matin du 5 décembre, en effet, les troupes quittaient leurs casernes, et Paris ainsi que sa banlieue étaient sillonnés en loua sens. De légères barricades seulement avaient été élevées çà et là par quelques fanatiques, principalement à la barrière Rochechouart, au boulevard Poissonnière, à la Croix-Bouge et & la Chapelle Saint-Denis. Elles étaient enlevées au pas de course et leurs défenseurs prenaient la fuite après la première décharge. Quelques-uns d'entre eux payaient encore de leur vie cette tardive résistance. Ce qu'eut à faire principalement la troupe dans cette matinée, ce fut de disperser les rassemblements que, sur un grand nombre de points, les meneurs s'appliquaient à provoquer. Quelques charges en eurent facilement raison, et, sous la protection de l'année, nos agents purent encore se saisir de quelqaes-uns des émeutiers les plus redoutables.
A midi, les sections et les comités envoyaient, sur tous les points de Paris, l'ordre de renoncer à la lutte, de cacher sans retard les armes et les munitions, de cesser tout rassemblement et de ne provoquer, par aucune manifestation, les sévérités de l'armée ou celles de la police. Comme par enchantement, de midi à deux heures, les mes reprenaient leur aspect ordinaire.
Mais l'expérience da passé profitait à l'autorité militaire, et ce qu'on n'avait point fait le 3 décembre, à. un moment oà l'on eût dû le faire, on le mettait à exécution le 5, à l'heure où le danger était cent fois moins à redouter. Après l'enlèvement des dernières
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barricades, après la dispersion de tous les rassemblements, les troupes bivouaquaient dans les voies principales, et elles occupaient des maisons entières aux angles des rues où le réveil de l'insurrection semblait possible. Toutes les mesures étaient ostensiblement prises pour arriver à décourager définitivement l'émeute et à. rassurer enfin les honnêtes gens.
Vers quatre heures du soir, la circulation était rétablie; les boutiques étaient partout ouvertes et Paris reprenait sa physionomie accoutumée. Seuls, quelques groupes de curieux parcouraient les quartiers qui avaient été le théâtre du combat; mais leur aspect était inoffensif et les agents se bornaient à faire circuler. Les réunions des chefs de sections, celles des qlielques ex-représentants qui avaient persisté à faire battre leurs malheureuses victimes, evaient également leurs séances. On ne conspirait plus que par petits groupes et ce dernier soupir de l'émeute ne s'exhalait qu'en malédictions, â huis clos, contre le vainqueur.
L'ordre du jour du général de Saint Arnaud apprenait à l'armée que sa mission était à son terme à la population parisienne qu'elle pouvait reprendre paisiblement le cours de ses affaires, à la France que l'émeute était vaincue et le gouvernement nouveau solidement établi.
Cet ordre du jour était ainsi congu :
« Soldats, c Voua avez accompli aujourd'hui un grand acte de
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508 UÉUOIRES SUR LB 5BC0ND EHPIRX
votre vie militaire. Vous avez pi-éservé le pays de l'anarchie, du pillage, et sauvé la République. Vous vous êtes montrés ce que vous aérez toujours, braves, dévoués, infatigables. La France vous admire et vous remercie. Le Président de la République n'oubliera jamais votre dévouement.
t La victoire ne pouvait être douteuse ; le vrai peuple, les honnêtes gens sont avec vous.
« Dans toutes les garnisons de la France, vos compagnons d'armes sont fiers de vous et suivraient au besoin votre exemple.
« A. DE Saint Arnaud. »
Le combat terminé, un pénible devoir restait à remplir : celui de rechercher les pertes qu'avait subies notre brave armée. En même temps se faisait le compte des morts et des blessés des insurgés.
On a singulièrement dénaturé la vérité sur ce point. Nous nous bornerons, pour la rétablir, à reproduire ici l'extraîtdu rapport ofilciel adressé, le 15 décembre 1851, par le préfet de police au Président de la République. Les chiffres qu'il donne étaient puisés aux sources les plus sûres et hors de toute contestation possible. Voici en quels termes s'exprime le rapport (1) :
« Si l'on veut se rendre compte de ce qu'ont été les pertes de part et d'autre, des statistiques, résul-
(1) Rapport du préfet de poUoe sur les événements du i décembre t85t, ((mprimerie de Charles Lahure, rue de Vaugirard, 9.)
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LES FUSILLADES IIUCLNAIRBS 309
tats d'enquêtes minutieus£s, nous permettent de donner le chiffre officiel et incontestable des morts et des blessés :
26 militaires (ofSoiers, sous-ofBciers et soldats.) S individus appartenant plutôt à la classe des curieux qu'à celle des insurj^s.
f 116 tués Bur place.
nS insurgés, \ 59 morts à domicile dont. . , j des suites de leurs f blessures.
Total des morts.
!18J militaîreB.
115 insurgés.
Total dos blessés. SS9 >
Postérieurement à ce rapport, quelques nouveaux décès, attribués à des blessures reçues pendant les combats des 3 et 4 décembre, ont eu lieu à domicile et dans les hôpitaux civils et militaires. Il fut encore constaté que, parmi les révolutionnaires de profession qui avaient disparu et qu'on supposait partis pour l'étranger, quelques-uns étaient morts, vingt ou vingtcinq environ. Quelques autres, blessés, avaient été reoueillis par des amis dévoués et soustraits aux recherches de la police. Mais le nombre des tués ou blessés ne s'écarte, malgré cela, que de peu du relevé contenu dans le rapport du 15 décembre, et il est loin des chiffres fantastiques donnés par les pamphlétaires du temps.
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510 HÉHOIBES SIR LE SECOKD EHPIRE
Environ 600 tués ou blessés, telle est la rigoureuse vérité (1).
On peut se demander comment un combat aussi rude que le fut celui du 4 décembre n'a pas fait un plus grand nombre de victimes. Nous en avons déjà indiqué les causes au cours de notre récit. Du cdié des insurgés, le fait s'explique facilement. Ils combattaient à l'abri de solides ouvrages ; les boulets et les balles venaient se heurter contre les barricades. C'était ainsi au seul moment de l'assaut qu'ils couraient un risque sérieux, et ils savaient habilement s'y soustraire. Dès qu'ils jugeaient que l'ouvrage confié â leur défense n'offrait plus une sécurité suffisante, ils se réfugiaient, en toute hftte, derrière une autre barricade. Leur retraite était partout assurée avec une rare prévoyance. Ceux-là seuls, et en petit nombre, que fanatisait la passion de la lutte attendaient le choc de ta troupe et payaient de leur vie leur résistance. Nulle part les insurgés ne se montrèrent par masses, à découvert, et c'est dans ces cofiditions seulement que te feu eût pu faire d'importants ravages.
Du côlé de la troupe, la sagesse des officiers pro-
(1) A ceux qui voudraient contester l'esactitude de dos chiffres, noue indiquons un moyen do conlrdle à la portée de tous. On ne meurt pae, à Paria plus qu'aiileura, sans qu« la décès BOit constaté aux registres de l'élat civil. Or, qa'on relève le nombre des décès, aux joura du combat, et l'oo constatera que le chiffre normal quotidien des décès, dans la ville de Paris, ne s'augmente approximativement que du chiffre que nous venons de donner.
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LES FUSILLADES llUaiNAlRES 511
tégeait les soldats contre les dangers de leur ardeur. La troupe n'était engagée qu'avec circonspection et l'élan était tel.au moment périlleux de l'assaut, que la plupart des insu^és, nous venons de le dire, soi^eaient à fuir plutôt qu'à se défendre. Us étaient d'ailleurs mal armés et ils avaient plus d'aptitude pour la guerre au couteau, à laquelle ils ne pouvaient se risquer, que pour celle qui exigeait des qualités rares à rencontrer chez un combattant improvisé. Le nombre, relativement restreint, des morts et des blessés s'explique donc rationnellement ainsi par les conditions exceptionnelles dans lesquelles étaient placés les combattants.
Mais le point sur lequel les écrivains de l'époque, sans parler de ceux d'aujourd'hui, se sont le plus donné libre carrière, c'est celui des fusillades nocturnes accomplies au milieu du plus profond mystère.
Eh bien, sur ces prétendues fusillades nocturnes, sur ces exécutions en masse, sur ces boucheries inhumaines, il faut qu'une bonne fois la lumière se fasse et que la vérité soit dite. Il n'y a là qu'un tissu d'impostures, une coupable et odieuse calomnie contre un gouvernement qui n'a usé de sa force que dans la stricte mesure des nécessités du combat.
Oui sans doute, quelques insurgés, pris les armes à la main, ont été fusillés ; mais ils l'ont été les uns sur les barricades, luttant et ne se rendant pas, menaçant et frappant quand on les sommait d'abandonner la résistance; les autres, au passage du Saumon, surpris au moment où ils assassinaient nos soldats ;
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un enfin, dans la rue de Jérusalem, alors qu'U tentait de se frayer, à l'aide de ses annes, un passage pour pénétrer dans la Préfecture de police.
Et il faut ici préciser. Le nombre de ces morts eux-mêmes figure dans le chiiîre des insurgés tués surplace. Ce chiffre est, nous l'avons dit, de 115. En évaluant, d'après nos rapports et ceux du général Magnan, à 40 le nombre des insurgés passés par les armes, nous sommes plutôt au-dessus cpi'au-dessoas de la vérité.
Là, et là seulement, est la vérité. Nul ne l'a connue et ne la sait encore aussi bien que celui qui écrit ces lignes. Il ne recule devant aucun aveu ; il ne redoute aucune des responsabilités que sa conscience loi a conseillé de prendre; il sait ce qu'on doit à l'histoire et il le lui donne en engageant, sans hésiter, son honneur pour garantir l'exactitude de son récit.
C'est du reste au moment même de la lutte que ces abominables calomnies ont été inventées et mises en circulation. La haine des vaincus explique l'énormitéde leursmensonges. Tout fut alors misen œuvre pour donner créance à ces fables monstrueuses; et déjà, à la date du 15 décembre 1851 , on trouve dans le rapport ofBciel du préfet de police la protestation qu'elles avaient inspirée (1).
< Dois-je, dit-il, relever ici une infâme calomnie que quelques gens n'ont pas craint de répandre, sans y croire à coup sûr? On a parlé de fusillades noc-
(i) Rapport dn préfet de polieesur les événements dal décembre 1S6I, page SI.
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UES FUSILLADES lUAaiNAIRES 513
tûmes au champ de Mars et aux environs de Paris. Ce n'est là qu'un détestable mensonge. Les insurgés ont été traités avec toute la modération, toute l'humanité possibles, traités comme des vaincus par de généreux vainqueurs .
< Sobres de leur victoire et de leur force, l'armée, l'autorité ont dédaigné les représailles. >
Et maintenant que la vérité est dite, Il faut mettre en face d'elle les inventions de M. Victor Hugo. Quel abominable romani et quelle audace ne faut-il pas avoir pour oser, ainsi qu'il le fait, créer une telle mise en scène où, du premier au dernier mot, tout est faux etohimériquel Laissons parler l'inventeur de lascène tragique; il la fait commencer aux Tuileries ;
< A une heure après minuit, dit M.Victor Hugo, un grand hruit se fit au dehors ; des soldats portant des torches parurent dans les caves, les prisonniers qui dormaient se réveillèrent en sursaut, un officier leur cria de se lever.
< On les fit sortir pële-méle comme ils étaient entrés. A mesure qu'ils sortaient, on les accouplait deux par deux au hasard, et un servent les comptait à haute voix. On ne leur demandait ni leurs noms, ni leurs professions, ni leurs familles, ni qui ils étaient, ni d'oil ils venaient; on se contentait du chiffre. Le chiffre suffisait pour ce qu'on allait faire.
« On en compta ainsi trois cent trente-sept (1). » Trois cent trente-sept 1 Rien ne manque à l'inven-
(1) Victor Huoo, Histoire (Tua Crime, tome II, page 166. Calmann Lé-vy, éditeur.
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514 uilIOIRES SUR LE SECOND KHPIRB
tion. Oa précise, avec une merveilleuBe assurance, jusqu'au nombre de ces victimes imf^naires !
Rien ne coûte au poète ; il va continuer la fable en nous donnant, sur la mise en marche de la colonne et sur son itinéraire, les détails les plus précis. Laissons encore parler M. Victor Hugo; il a créé ses personnages, voyons quel sort il leur réserve :
* Une fois comptés, on les Ût ranger en colonne serrée, toujours deux par deux et se tenant par le bras. Ils n'étaient pas liés, mais des deux côtés de la colonne, à droite et â gauche, ils avaient trois aies de soldats emboîtant le pas et fusils chargés, un bataillon en tête, un bataillon en queue. Ils se mirent en marche serrés et enveloppés par cet encadrement mouvant de baïonnettes
« Sortis des Tuileries, ils tournèrenl à droite et suivirent le quai jusqu'au pont de la Concorde. Us traversèrent le pont de la Concorde et prirent encore à droite. Ils passèrent ainsi devant l'esplanade des Invalides et atteignirent le quai désert du Gros- Caillou
< Arrivés au pont d'Iéna, on tourna à ganchey et l'on entra dans le champ de Mars.
« Là on les fusilla tous. »
A toute cette fable, nous prenons encore la peine de répondre. Aucune colonne d'insurgés, pas même celle de trois cent trente-sept de M. Victor Hugo ne sortit des caves des Tuileries pour aller au champ de Mars, pas plus par le pont d'Iéna que par quelque autre itinéraire que ce soit. Pas un insuboé, pas
UN SEUL, NE FUT FlJSU.LÈ AU CEAUP DE MaRS. NOUS
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LES FUSILLADES IHAonuURES SIS
mettons M. Victor Hugo aa défi d'appuyer une seule de ses aiTirmations sur un document quelconque, sur un témoignage quel qu'il soit. 11 nous parle de deux bataillons, qu'il fait marcher, comme il en a l'habitude au théâtre, devant et derrière ses victimes. Et d'abord, à quel régiment appartenaient ces deux bataillons? M. Victor Hugo qui se montre si minutieusement renseigné doit incontestablement le savoir. Qu'il nous le dise. L'illustre poète ^nore peut-être que deux bataillons, sur le pied de guerre, ne comptent pas ensemble moins de deux mille hommes. Quelquesuns de ces deux mille hommes sont certainement morts aujourd'hui ; mais le plus grand nombre ne vitil pas encore? Or, peut-on penser que tous ces officiers et soldats, témoins de cet abominable drame, auraient attendu jusqu'à ce jour pour manifester publiquement leur indignation? Si, sous l'Empire, la crainte eût pu leur imposer silence, n'euraient-ils pas retrouvé, sous la République, leur entière liberté de langage? N'est-il pas incontestable que, parmi ces ~ officiers et soldats survivants, il s'en trouve un certain nombre qui professent, aigourd'hui des opinions républicaines? Ceux-là, au moins, ne se seraient-ils pas empressés, en ces temps d'invectives contre le Deux-DécemJ)re, de se donner le bénéfice d'une semblable révélation et de fournir à nos insulteurs une terrible vérité à substituer à leurs déclamations et à leurs impostures? Et en admettant encore cette invraisemblable abnégation républicaine, cette discrétion excessive, cette sorte de conspiration du silence, na doit-on pas penser qaie c'est parmi ces offi-
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UlO U£1I0IRE8 SUR LE SECOND EMPIRE
ciers et ces soldats assistant au massacre du champ de Mars que M. Victor Hugo a trouvé les témoins qui l'ont si exactement renseigné? Les dépositions de ces témoins oculaires, M. Vicier Hugo ne les a-t-il pas entre les mains ? Qu'il les livre donc à la publicité! Et s'il nous trouve trop exigeant, nous lui ferons encore la tâche plus commode pour son impossible justification. Nous nous contenterons de peu, qu'il trouve un officier, un sous-ofûcier , an soldat, qui nous dise avoir fait partie de ce ténébreux cortège, avoir assisté à cette fusillade de trois cent trente-sept hommes, et nous faisons à M. Victor Hugo ta plus entière réparation.
Ce n'est pas assez encore do cette invention. Une fois l'histoire d'une fusillade écrite, il n'en coûte pas plus de dire que cette scène terrible se renouvela chaque nuit. Le poète ajoute en effet:
« Au reste, disons-le tout de suite, les exécutions
en masse, à partir du 3, se renouvelèrent presque
' toutes les nuits. C'était parfois au champ de Mars,
parfois à la Préfecture de police, quelquefois dans les
deux endroits à la fois. ,
c Quand les prisons étaient pleines, M. de Maupas disait : > Fusillez ! >
Nous sommes à bout de négations. Disons cependant encore que, comme la fusillade des trois cent trente-sept, ces autres exécutions en masse du champ de Mars et de ta Préfecture de police n'ont jamais existé que dans l'imagination toujours dramatique de M. Victor Hugo.
Le comble de l'audace, et de la maladresse comme
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LES FUSILLADES tMA.GIHAIRE9 517
invention, ce sont encore ces quelques lignes par lesquelles le poète historien termine son chapitre :
< Le 13, dit~il, les massacres n'étaient pas encore flnis. Le matin de ce jour-là, au crépuscule, unpassanl aoUlaire qui longeait la rue Saint-Honoré vit cheminer entre deux haies de cavaliers trois fouirons pesamment chargés. On pouvait suivre ces fourgons à la trace du sang qui en tombait. Ils venaient du champ de Mars et allaient au cimetière Montmartre. Ils étaient pleins de cadavres. »
Que RL Victor Hugo ait inventé ces histoires de fusillades dans les jours de combat, le canon grondait dans les rues de Paris, les décharges de mousqueterie s'y succédaient nuit et jour, il aurait eu là un prétexte. IL aurait confondu le bruit des déchaînes faites aux barricades, près desquelles il était prudemment caché, avec le retentissement imaginaire des prétendues fusillades du champ de Mars. Mais le 13! huit jours après que Paris était rentré dans un calme absolu I nous parler d'exécutions en masse I de fourgons de cadavres! c'est se jouer de ses lecteurs. Paris entier n'eût-il pas entendu ces lugubres détonations? Nous demandons encore un seul témoin à M. Victor Hugo, ne serait-ce que son < passant solitaire! .(1).
Disons, en terminant ces écœurantes citations,
(I) Ici encore, nous répéterons ce qne nous avons dit. A I» suite des chimériqueB fusillades dont parle M. Victor Hugo, le nombre des morts eût nécessairement été considérable chaque jour; il eût sensiblement augmenté le chifTre quotidien Dormd des décès, dans Paris, du 4 au IS décembre.
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518 MÉMOIRES sua LE SBCOHU EMFtRB
qu'on est coupable, gravement coupable envers sa conscience , envers son pays, quand, pour l'amour de nuire, on invente d'aussi odieuses calomnies que celles auxquelles nous avons fait, en les reproduisant pour les flétrir, plus d'honneur qu'elles ne méritent.
Sur le chiffre des arrestations opérées pendant ces journées de décembre, on s'est également livré aux commentaires les plus erronés. Le môme rapport officiel du préfet de police donne encore le nombreindiscutable des individus arrêtés à la date du 4 décembre. Voici en quels termes ce rapport s'exprime (1) :
• Le chiffre des arrestations a été également l'ol^et d'une statistique dont Je dois ici consigner au moins la substance : deux mille cent trente-trois arrestations politiques ont été opérées. Dans ce nombre figurent deux cent seize représentants. Vingt-neuf seulement sont encore détenus à Sainte-Pélagie où ils sont placés dans les conditions les plus favorables; les autres détenus ont été dirigés successivement sur les forts de Bicétre et d'Ivry, où ils sont à la disposition de l'autorité militaire, qui statue sur leur sort. »
Si la cessation du combat avait ramené le calme matériel, une décision importante du gouvernement avait causé un apaisement considérable dans les
Or, qu'on ouvre les registres de l'état civil du 5 su 13 décembre i&5i, et l'on constatera que lo nombre des décès dans la ville de Paris est, à quelques unités près en plus ou en moins, le môme qu'il était, i pareille date, dans les années précède nies.
(1) Rapport du préfet de police sur les événements da Deux-Décembre, page 22.
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LKS FUSILUDES lUAGlN.URES 519
esprits. Le décret relatif au mode de votation était rapporté. Tenant compte des avertissements dont il avait été assailli, des nombreux rapports que je lui avais communiqués, le ministre de l'intérieur avait remplacé le décret du 2 décembre par un nouveau décret qui supprimait le mode de votation sur registres (1) :
* Le suffrage aura lieu, disait le nouveau décret, au scrutin secret, par oui ou par non, au moyen d'un bulletin manuscrit au imprimé. > C'est ce que demandait énei^iquement l'opinion publique, et cette satisfaction qui lui était donnée produisait une détente salutaire.
Le décret ajoutait dans son article 4 :
c Le scrutin sera ouvert pendant les journées des 20 et 21 décembre, dans le chef-lieu de chaque commune, depuis huit heures du matin jusqu'à quatre heures du soir. >
On ne pouvait accuser Louis-Napoléon d'abuser de son pouvoir désormais incontesté, pour prolonger la dictature en ses mains. La convocation des comices électoraux avait été le premier acte de son autorité nouvelle, et il n'avait apporté aucun délai à leur réunion, que celui rigoureusement nécessaire à la préparation matérielle du scrutin.
Le 21 décembre était la dernière étape de cette lutte acharnée que les partis avaient engagée, depuis plus de deux ans, contre le Prince et contre l'opinion de l'immense nugorité du pays. Le 21 dé-
(1) Voir le UoBileur uairersel da^ décembre 1851.
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SUR LE SXCOXD EHPIRB
ceiubre était le jour du dénouemeat si longtemps attendu. Ce jour-là, la France dirait si elle approuvait ou condamaait l'acte qui venait de s'accomplir. Si elle lui donnait sa sanction, elle sortait enfin des obscurités périlleuses de la révolution pour fonder un gouvernement où se trouvaient réunis de sérieuses garanties d'ordre et de stabilité.
Dans ces jours troublés que venait de traverser le nouveau gouvernement de Louis-Napoléon, nous avons dit déjà avec quel soin il avait évité non seulement les rigueurs inutiles, maie encore celles que ne justifiait pas une absolue nécessité d'État. Les journées des 3 et 4 décembre ont surabondamment prouvé à quel point avaient été nécessaires les arrestations préventives des généraux députés. Quel dangereux fardeau n'eût pas été pour eux leur liberté au moment du combat !
Combattre! se placer à la tête de ces bandes d'insurgés, les mener contre ces vaillantes légions dont ils avaient été les chefs aimés et respectés^ tirer sur leurs frères d'armes, et, si la fortune venait à leur sourire, imposer à cette valeureuse armée l'humiliation de la défaite, quelle série de cruelles et poignantes épreuves à traverser!
Et ne pas combattre 1 rester libres spectateurs d'un soulèvement qu'ils avaient provoqué par leur attitude, par leur langage, parleurs votes à la Chambre. Voir ces malheureux, égarés par leurs excitations, verser leur sang, et ue pas leur donner au moins la consolation et l'encouregement de leur complicité active, quel inacceptable illogisme! A
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LES FUSILLADES JIU0INAIRE6 521
quelles amères récriminations ne les eût-il pas exposés! De quelles injures, de quelles accusations n'eussent-ils pas été abreuvés! Les mots qu'un soldat ne peut entendre, trahison ou lâcheté, n'eussent-ils pas incessamment retenti à leurs oreilles t
Entre ces deux fatales situations, à l'une desquelles les condamnait un terrible dilemme, quelle alternative! Et si jamais la captivité pouvait être désirable, nerétait-ellepae ce jourlà pour cesillustres généraux ! Elle couvrait leur responsabilité si témérairement engagée par eux, et, sans parler de leur vie, elle sauvait leur honneur au prix de quelques jours de liberté perdue.
Mazas n'avait été, dans notre pensée, qu'un séjour provisoire pour ces prisonniers d'État. Ham était la destination qui leur était réservée. Leur translation devait s'effectuer dans la nuit du 2 au 3 décembre. Mais les attributions du préfet de police se limitaient au département de la Seine ; c'était donc au ministre de l'intérieur qu'incombait la mission du transfèrement des ex-représentants (1). J'avais donné au directeur de Mazas l'ordre de se dessaisir de ses prisonniers dans des conditions déterminées, et j'avais assuré en même temps la sécurité du départ. Là s'arrêtait mon mandat.
Quel ne fut point mon étonnement quand je m'aperçus, à l'heure fixée pour le départ, que les mesures les plus indispensables avaient été omises. On
(1) Le préfet <le police n'a aucune autorité sur les prisons plauées hors de Parie et du département de la Seine; elles sont daoB tes attributions excluaivea du ministre de l'intérieur.
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n'avait songé, au ministère de l'intérieur, ni aux moyens de transport, ni au service de surveillance durant le trajet de Paris à Ham, ni à la préparation même des logis, ni à l'organisation d'un service de garde spécial à- l'intérieur de la prison. L'escorte qui devait accompagner les voitures de Mazes à la gare du Nord, un escadron du 7* lanciers, ainsi que les agents que j'avais postés sur tout le parcours, durent attendre, pendant plusieurs heures, jusqu'à ce que le ministre de l'intérieur eût reconnu la nécessité d'ajourner le départ au lendemain. Le lendemain, j'avais cru prudent d'offrir au ministre de détacher de la Préfecture de police, malgré l'extrême besoin qu'elle avait de tout son monde, le personnel nécessaire à ce transfèrement. Le ministre acceptait avec empressement cet empiétement sur ses attributions, et, finalement, dans la nuit du 3 au A décembre, les ex-représentants désignés pour quitter Mazas étaient dirigés sur Ham.
A Ham encore se révélait le manque de prévoyance de l'autorité ministérielle ; car, à leur retour, les commissaires me signalaient l'absenced'organisation des services les plus essentiels. J'en faisais part au ministre de l'intérieur par la dépêche suivante :
< Préfet de police à Ministre de Tintériear. ■ 6 décembre.
• Les commissaires de police qui reviennent de Ham n'ont trouvé aucun service organisé à la prison. Il serait très important qu'un service de sûreté d'abord, et un service personnel aux détenus ensuite,
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LES FUSILLADES IHAGL1AIRBS iî,i
fussent organisés sans retard. On a laissé provisoirement quatre agents de police.
de Maupas. *
Parmi les prisonniers Iranféréa à Ham, se trouvaient les généraux Cavaignac, Bedeau, Changarnier, Le Flô, de Lamorioiére et le colonel Châtras. M. Thiers avait été provisoirement laissé à Paris, sur sa demande.
En dehors de ces ex-représentants, il en restait un nombre considérable, placés à Mazas, à Yincennes et au Mont-Valérien. A Mazas étaient principalement les Montagnards et les hommes exaltés qu'il eût été dangereux de rendre à la liberté ; à Vincennes et au Mont-Valérien étaient plus spécialement les membres de la droite et les républicains modérés de la gauche, dont on n'avait plus rien à redouter après tes événements accomplis, et surtout après la satisfaction qu'ils s'étaient donnée de manifester leur réprobation par les démonstrations du 3 décembre.
Que fallait-il faire de cette fraction de l'ancienne Chambre ? Notre sentiment fut unanime sur ce point. La mise en liberté fut résolue. Déjà un certain nombre de ces prisonniers à court terme avaient regagné leurs logis, les uns sur leur demande ou sur celle de leur famille, les autres sur l'initiative du Prince, du ministre de l'intérieur, ou sur la mienne (I). Je fus naturellement chargé de rendre
(l)Plusieur9 ex-ropnïaeutanlfl auxcjuels l'ordre de mise en liberté fut communiqué, refusèrent d'en pronier, ne voulant P&8 flép&rer leur sort de celui de leurs collègues.
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à la liberté ceux qui restaient encore enfermés; mais mes premiers ordres rencontrèrent d'assez singulières difficultés. A Vincennes, comme au Monl- Valérien, la masse tranquille des ex-représentants, ceux qui ne s'étaient engagés dans la bagarre du dixième arrondissement que par respect humain ou par déférence pour leurs électeurs, laissèrent à peine aux portes le temps de s'ouvrir; ils se précipitèrent avec joie vers leurs domiciles, heureux de n'avoir pas payé plus chèrement leur tentative de résistance. Un certain nombre protesta au contraire contre une mise en liberté qu'ils n'avaient pas sollicitée. Il fallut en venir aux sommations d'évacuer les lieux de détention et les sommations restèrent vaines.
A Vincennes notamment, les choses avaient pris un caractère véritablement étrange. Le général de ■ Courtigis, en venant me rendre compte des résistances qu'il rencontrait, me faisait, avec son esprit tout militaire, un curieux tableau de l'accueil qui lui avait été fait par ceux des ex-représentants qui refusaient leur liberté : ■ Le plus acharné dans ses protestations, me disait-il, c'est Odilon Barrot. A peine avais-je annoncé à ces messieurs que j'avais l'ordre de leur ouvrir les portes de Vincennes, qu'il se précipitait sur une chaise, et que, du haut de cette tribune improvisée, il les exhortait, dans les termes les plus violents, à protester contre la décision arbitraire qu'on voulait leur appliquer. » Le général ajoutait : « Je l'ai bien laissé parler pendant quelques instants; mais, à la façon dont il commensait, nous pouvions en avoir pour une heure ; je pris la
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LES ruSILIADES I1(AGI»A1RE8 525
parole à mon tour. M'adressant à M. Odilon Bairot, je lui dis : Monsieur Barrot, le temps des discours et des protestations est passé; vous en avez fait pendant vingt ans; vous voyez où cela vous a mené. Je n'ai ni à vous répondre ni à discuter; voulezvous sortir oui ou non, sans rénexions et sans protestations? Si oui, les portes vous sont ouvertes, si non, je referme les portes et je vais en référer àqui de droit. »
Un silence de quelques minutes accueillait celte mise en demeure si catégorique. Les yeux se tournaient yers M, Odilon Barrot qui s'était arrogé la présidence et la direction de conduite de ses collègues.Illenait ses dix-huit ans d'erreurs, sous le gouvernement de Juillet, pour des litres à l'infaillibilité et prononçait en maître sur les résolutions à prendre. Aux quelques paroles du général de Courtigîs, l'oraleur prisonnier répondit solennellement : * Les représentants arrêtés protestent contre le nouvel attentat qu'on veut accomplir sur leurs personnes ; ils ne céderont qu'à la force pour quitter la prison et reprendre leur liberté. »
Ce qui s'était passé à Viacennes s'était produit à peu près également au Mont-Valérien. Comme l'avait justement dit le général do Courligis, le temps des discours et des protestations était passé; j'avisai à un moyen fort simple qui coupa court à toute discussion. Je me procurai le nombre de voitures nécessaire pour y placer tous ceux des ex-représentants qui avaient persisté à demeurer à Vincennes et au Mont-Valérien. Une fois les voitures arrivées,
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à Vincennes et au Mont-Valérien, les ex-représentants y prirent place et furent reconduits à leurs domiciles, ou priés de descendre là où la voiture s'arrêtait.
Ce qui restait alors dans les prisons de Paris, comme prisonniers soi-disant politiques, c'étaient les ex-représentants Montagnards arrêtés, quelquesuns préventivement, et la plupart pour participation à l'insurrection ; puis les membres des sociétés secrètes, et enfin les individus pris aux barricades ou dans les attroupements séditieux.
Mais il restait encore en liberté un nombre considérable d'hommes dangereux guettant le moment propice pour donner de nouveau le signal de la lutte. L'activité de la Préfecture de police ne dut donc point se ralentir, et les arrestations se continuèrent. Elles amenèrent d'importantes découvertes, des saisies d'armes de toutes sortes, fusils, pistolets, petites bombes, poignards, et de nombreuses munitions. Elles mirent entre nos mains également des papiers précieux pour la justice, car ils établissaient la culpabilité des insurgés arrêtés et mettaient sur la trace de leurs complices.
A partir du 5 décembre, Paris retrouvait son aspect ordinaire. Les affaires reprenaient leur cours. La Bourse, ce thermomètre de la conliance publique, saluait le succès du Coup d'État par une hausse de cinq francs en deux jours. On respirait enRn, on se réjouissait, et beaucoup de ceux qui avaient, par nécessitédesituation, protesté contre les événements, bénissaient, au fond de leur âme, cette solution
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LES FUSILLADES lUAOtN AIRES
bienfaisante qui assurait à la France une stabilité
durable. durable! autant que pourraient l'être
la sagesse et la raison dans un pays si profondément troublé par la Révolution 1