‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 69 sur 100 · LA JACQUERIE EN PROVI^CS · texte numérisé non relu

LA JACQUERIE EN PROVI^CS

crosses de fusils qu'on l'achève. On en fait autant pour un gendarme tombé blessé à ses côtés ; on traîne les cadavres; les femmes les percent en tous sens avec des fourches et des poignards, et on fait, autour d'eux, une ronde joyeuse Bccompagnée des chants de nos mauvais jours et des cris de : Vive la guillotine ! vive la République ! à bas les carés ! à bas le tyran ! mort à tous les traîtres ! Les traîtres c'étaient les honnêtes gens. Puis on se répand dans la ville, on vole, on pille, on se gorge de toutes choses, et te sac de la ville allait s'accomplir, quand un escadron de cavalerie, dirigé sur La Palisse à la première nouvelle des dangers qui menaj^ient la ville, se présente à ses portes. C'est alors un sauvegui-peut dans le camp des insurgés ; ils se dispersent dans la campagne, abandonnant leur butin et leurs prisonniers, et laissant, comme trace de leur passage, leurs malheureuses victimes sur le lieu du combat.

Sur les autres points du département, des colonnes mobiles réussissaient à disperser les bandes et, à cela près de quelques escarmouches, l'ordre était rétabli complètement dans la journée du 7. Quatre grandes journées aux prises avec la jacquerie, tel était le bilan du département de l'Allier.

Dans le Jura, les choses avaient eu encore un caractère plus atroce. Poligny devait acquérir, dans l'histoire de cette triste époque, une terrible célébrité. Dans la nuit du 3 au 4, le tocsin sonnait dans toutes les communes environnant Poligny. Le plan, arrêté dès longtemps en prévision d'une occasion favorable, était de s'emparer de cette petite ville, d'en faire un

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centre d'action et de se porter ensuite sur le cheflieu du département.

Le programme était rigoureusement suivi. Les insurgés réussissaient à occuper Poligny. Le souspréfet, le maire, d'autres fonctionnaires encore étaient arrêtés, injuriés, frappés et conduits en prison; puis on constituait une façon de gouvernement provisoire et on élevait des barricades pour se protéger contre une attaque possible.

' C'est alors que la malheureuse ville appartenant à ces sauvages, toutes les atrocités s'y commettent I Moins de sang peut-être qu'à La Palisse, mais ^i revanche, quelle débauche d'infamies ! On pille en bonne règle ; on vide les caisses publiques et celles des habitants; on vole; on se gorge de tout ce qui donne l'ivresse; puis on torture, on assassine; on outrage les femmes et on jette ainsi dans les plus respectables familles un deuil plus poignant que le deuil de la mort. Il faudrait pour la honte de ces scélérats, s'ils pouvaient en avoir, et pour l'édification de ces républicains aveugles qui, sous prétexte lie servir la liberté, ne sont que les inconscients auxiliaires de la révolution» il faudrait pouvoir donner ici cet abominable tableau des monstruosités commises durant deux longues journées à Poligny. Mais ces monslruosités, on ne peut ni les donner à lire, m réveiller, en les rappelant, les douleurs des familles qui en ont été les victimes. Les auteurs de ces attentais sont malheureusement ainsi protégés par l'énormité de leurs crimes contre l'indignation que soulèverait un pareil récit.

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Après deux mortelles journées, la troupe peut enfin pénétrer dans Poligny; mais les insurgés tenaient plus à leur butin qu'à leur pouvoir ; ce pouvoir, ils ne le défendent pus, et leur butin, ils l'emportent en toute hâte, les uns dans leurs demeures, les autres en Suisse pour être ainsi plus sûrs de le dérober aux investigations de la justice.

Dans le Cher, dans l'Ain, dans l'Yonne, même soulèvement des hordes révolutionnaires, mêmes atrocités. Là, c'est un respectable octogénaire qui tombe criblé de balles pour avoir tenté de proléger sa commune. Ailleurs, c'est un prêtre frappé, mutilé, criblé de blessures pour avoir osé parler de paix à de semblables sauvages. Partout c'est le vol, le pillage, et toujours les mêmes crimes provoqués par les mêmes appétits. Dans ce centre de la France dont nous venons de parler; une malheureuse ville devait se distinguer encore parmi les plus affligées : c'était Clamecy. Il sufllt souvent de quelques hommes pour jeter la perturbation et la dépravation dans une contrée entière. Clamecy avait eu le triste privilège de renfermer quelques-uns de ces hardis coquins. Ils avaient embauché de crédules habitants des campagnes en faisant luire à leurs yeux les perspectives tradilionnelies de l'insurrection, le partage des biens des riches, et, comme premier acompte, le pillage des caisses publiques et celui de toutes les maisons où on savait trouver un abondant butin. Grâce à ces coupables promesses, les démagogues organisateurs avaient recruté dans la ville, et surtout dans les communes de l'arrCDdissement, une véritable légion prêle

à obéir à leurs ordres et à prendre les armes pour le b-iomphe de leurs espérances. Aux premières nouvelles de l'insurrection de Paris, le signal partait de Clamecy ; le tocsin sonnait dans presque toutes les communes des environs; les enrôlés prenaient les armes et forçaient les ouvriers, le fusil sur la poitrine, à entrer dans leurs rangs. Les femmes stimulaient l'ardeur ; elles distribuaient les armes et les munitions ; elles préparaient surtout les sacs, les paniers, les véhicules de toutes sortes destinés à rapporter au logis le produit de leurs larcins.

Dans la seule nuit du 5 au 6 décembre, quatre mille insurgés étaient en marche sur Clamecy, et, peu d'heures après, la ville était en leur pouvoir. En toute hâte, ils construisaient, aux entrées de la ville, de solides barricades pour se protéger contre une attaque prévue de la troupe; puis, celte première précaution prise, ils se portaient sur la mairie et sur la caserne de gendarmerie dont ils faisaient le siège.

La résistance n'était pas possible, pour les hommes d'ordre, en face d'un pareil nombre d'assaillants. La mairie était occupée et la caserne prise d'assaut. Un malheureux gendarme, le nommé Bidant, était assassiné avec des raffmemcnls de barbarie. On voulait jouir des douleurs de son agonie; on traînait son corps mutilé; on le poussait ii coups de crosses de fusils ; on le laissait râler plusieurs heures espérant qu'il pourrait encore entendre tous les blasphèmes qu'on lui criait aux oreilles. Mais on avait à faire ailleurs ; on en finit avec ce martyr en lui écrasant la tète à coups de pierres.

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