‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 70 sur 100 · LA JACQUERIE E» PROVINCE · texte numérisé non relu

LA JACQUERIE E» PROVINCE

Un autre gendarme était encore assassiné. L'instituteur Mugnier subissait le même sort. M. Mulon, avocat, traversait une rue où se trouvait un groupe d'insui^és; il n'était connu d'aucun d'eux; ses vêlements sulTisaîent à révéler à quelle classe il appartenait; c'était un bourgeois, comme disaient ces bandits; on avait juré mort aux bourgeois et on tuait M. Mulon.

Si, dans ces lugubres débauches, ce qui représente l'autorité, ce qui, noblesse ou bourgeoisie, s'appelle la richesse, est frappé sans merci, c'est plus spécialement encore ce qui symbolise l'idée religieuse qui a le privilège d'attirer les fureurs des révolutionnaires. Ce n'est pas assez pour eux de renverser les Empereurs et les Rois; ils osent s'en prendre à Dieu; ils brisent son image ; ils profanent ses temples; ils outragent ses ministres; ils abreuvent des plus cruelles persécutions ces hommes respectables, ces saintes femmes qui vouent leur existence à l'éducation de la jeunesse et au soin des malades.

Et il n'est que logique ce déchaînement des révolutionnaires contre ce qui, de près ou de loin, tient à la religion. Les principes qu'elle propage, les seuls à l'aide desquels une nation puisse se régénérer, ne sont-ils pas le plus redoutable ennemi qu'ils aient en face d'eux ! Si loin qu'ils se tiennent d'elle, l'idée religieuse réussit à atteindre le reste de conscience qu'ils peuvent avoir ; elle y fait pénétrer, à leur insu, comme un secret avertissement de leur impuissance, et leur rage redouble ^ mesure qu'ils sentent l'inanité de leurs efforts. Ils pourront bien,

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ces impies, égarer un instant, par leurs coupables paroles, par leurs trompeuses promesses, de crédules populations; mais on ne touche point impunément à l'autel; l'Église n'en est pas à ses premières épreuves, comme elle n'en est pas, Dieu merci, à ses premiers triomphes, et nous verrons encore, ils }e savent et s'en irritent, la vérité reprendre son empire, et conduire, à travers les siècles, à des jours de calme et de réparation les sociétés éprouvées par de passagères convulsions. Qu'ils le veuillent ou non, qu'ils protestent et déclament, qu'ils outragent et blasphèment, Dieu marquera le terme du châtiment qu'il croit devoir intliger aux. nations sous la forme de la domination de ces barbares. Ce jour-là, vaincus et conspués, ils rentreront dans le néant de leur passé, laissant à l'humanité le souvenir de leurs méfaits et de leurs crimes comme un enseignement terrible pour en prévenir de longtemps le retour.

Dans tout pays occupé par l'émeute les prêtres couraient danger de mort. Non loin de Clamecy, le digne curé de Neuvy, M. l'abbé Vilain, était, au sortir de la messe, entouré par une bande d'hommes armés. On l'insulte et on le pousse violemment jusque dans le presbytère. « Tu as des armes cachées; nous voulons tes armes >, lui crie-t-on. • Mes seules armes, les voici, et je n'en ai pas d'autres », leur dit le respectable prélre en montrant un crucifix! Une telle réponse exaspère ces forcenés, on s'empare de lui ; on le conduit brutalement en prison ; on lui déchaîne un pistolet dans le côté, la balle lui traverse le corps

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et on le laisse pour mort sur la place. Mais Dieu voulut que le vénérable ecclésiastique survécut à son martyre. Quelques semaines après cette scène abominable, il était .rendu à ses paroissiens au milieu desquels, depuis â6 ans, il vivait entouré d' estime et (l'afTectioD. La croix de la Légion d'honneur lui était donnée en récompense du courage dont il avait fait preuve.

À Bonny, le curé, arraché de son presbytère, était injurié, frappé et traîné en prison par une bande d'insui^;és. En tête de ce sinistre cortège, marchait une jeune femme portant un sabre et un drapeau et criant : < Mort au curé ! >

À Clamecy un prêtre subissait les plus cruels outrages, il échappait miraculeusement à la mort.

Si dans cette malheureuse ville de Clamecy, les uns tuaient d'inoffensifs habitants et torturaient les prêtres, les autres volaient. On avait été à la recette particulière; on y avait pris l'argent qu'on avait pu trouver. On allait procéder au pillage des maisons notées à l'encre rouge et, après cela, fusiller les honnêtes gens figurant sur la liste du comité directeur. Mais l'alarme se répand; le.5 troupes arrivent, elles sont campées en vue de Clamecy ; force est d'abandonner la proie pour courir aux barricades; on y va juste assez pour apercevoir l'ennemi et se sauver à toutes jambes. Grâce à cette fuite prudente, les insurgés échappent au sort qu'ils méritent; cinq d'entre eux seulement tombent frappés mortellement, le dos percé de balles. Quelques instants après, Clamecy, occupé par nos soldats, retrouvait la paix;

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les insQ^és fuyaient dans toutes les directions, laissant derrière eux leur butin, leurs papiers, leurs listes des maisons à piller et des honnêtes gens à assassiner, toutes les sinistres révélations des forfaits qu'ils n'avaient pas eu le temps de mettre à entière exécution.

Le 9 décembre, les jours de deuil de Clamecy se terminaient par une touchante cérémoaie. La ville presque entière, accompagnait, à leur dernière demeure, les deux gendarmes massacrés. M. le procureur général Corbin , ancien ministre de la justice, avait tenu à honorer, par sa présence, ces victimes du devoir et du dévouemeal uu pays. Il prononçait sur leurs tombes ces mémorables paroles qui sont conmie la résumé de l'horrible épisode de la Nièvre :

c Officiers, soldats de toutes armes, et tous. Messieurs, en présence de ces deux cercueils, qui ne Céderait à sa vive émotion?

« Là reposent deux braves, tous deux morts pour ta sainte cause de l'ordre et de la société. Morts pour vous, habitants de Clamecy, tous deux lâchement assassinés par les hordes de la démagogie.

< Deux jours et deux nuits durant, la démagogie

a été maîtresse en cette ville La populace

ameutée, les maisons forcées, envahies et pillées, la terreur dans toutes les âmes honnêtes, huit assassinats, et près de vingt victimes, les plus hideuses saturnales, le sac et le meurtre. Voilà les œuvres, les voilà telles qu'on nous les promettait pour 1852.

c Et sans le Deux-Décembre, sans le patriotique

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dévouemeat de Napoléon Bonaparte, qui doute que la démagogie a' eût tenu parole?

c Mais, elle comptait sans vous, ô notre héroïque armée! qui, il y a quelques jours à peine, versiez votre sang à Paris, et arriviez encore à temps au fond de nos provinces. Elle comptait sans vous, brave gendarmerie, arme d'élite, type de dévouement et du plus vrai courage! Et maintenant, Messieurs, recueillez-vous dans un suprême hommage pour ces glorieux martyrs. Honneur à vous, Cléret! honneur à vous, Bidant! Au nom de la magistrature, au nom de vos camarades de toutes armes, au nom de tous les bons citoyens, honneur à vous l

* La patrie n'oubliera pas sa dette envers vos familles et la justice aura bientôt son cours. •

Le midi comme le centre de la France avait à traverser de cruelles épreuves. Dans le Gers, l'insurrection prenait de considérables proportions. Ce n'étaient plus seulement des bandes confuses de pillards et d'assassins, c'était une véritable armée, passablement disciplinée, et commandée par des hommes énergiques. Plus de quatre mille insurgés marchaient sur Àuch ; six mille au moins s'emparaient de Mirande, et plusieurs milliers se dirigeaient sur Fleurance et autres localités. Mais les forces mditaires s'étaient trouvées, dans le Gers, plus à portée de l'insurrection, et le châtiment avait été plus prompt et les excès moins durables.

Là, comme dans le Jura, dans l'Allier, dans la Nièvre, les autorités avaient fait preuve d'autant de dévouement que de courage. Le préfet du Gers,

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M. de Msgnitdt, essuyait le feu des iosui^s à côté da colonel de Cognord dont le sang-froid et l'habileté sauvaient la ville d'Auch et préeervaient le département.

Le sous-préfet de Lectoure, -M. Lacoste, tenait tête aux insurgés, et, malgré toutes leurs menaces, il refusait de se soumettre à leurs volontés. Après plusieurs jours de lutte et de combats, le département était pacifié. La troupe comptait de nombreuses victimes; les insurgés avaient, eux aussi, perdu bon nombre des leurs, sans compter ceux qui, pris les armes à la main, avaient été remis à la justice.

Dans l'Hérault, même soulèvement. Béziers en était le principal théâtre. Le 3, aux premières nouvelles de Paris, le mot d'ordre partait pour les communes voisines, et, le i avant le jour, plus de quatre mille insurgés envahissaient la ville. Lès sommations de l'autorité soutenue par la troupe étaient accueillies par une violente fusillade. Les morts étaient nombreux des deux côtés. Les plus pressés s'étaient mis au pillage pendant que les autres combattaient. Sans la fermeté de la troupe, Béziers eût été mis à feu et à sang. Et combien d'innocentes victimes périrent dans cette triste journée! On tuait pour tuer; on massacrait des passants inoffensifs; leur seul crime était leur air respectable.

A Bédarieux, les scènes de férocité sont plus abominables encore. On égorge les gendarmes; on brûle leur caserne; on tue les enfants; il en est un qu'on veut brûler vivant ; il réussit à s'échapper des

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flammes, on l'y précipite de nouveau et les chants dits patriotiques, lea cris de < Vive la République! > ne cessent d'accompagner ces horribles exécutions !

La petite ville de Capestang partage le même sort ; elle est au pouvoir des insurgés et les malheureux gendarmes qui veulent empêcher le pillage tombent sous les balles des assassins. D'un bout à l'autre du département, les bandits promènent la terreur, et il ne faut pas moins que l'énergie du général de Rostolan, qui le parcourt en tous sens à la tète de ses colonnes mobiles, pour décourager l'insurrection et rétablir enfin l'ordre et la sécurité.

Nous ne donnerions ici qu'un aperçu incomplet de cette abominable jacqueiie, si nous ne disions un mot des ravages qu'elle a exercés dans les Basses- Alpes et le Var.

Le département des Basses-Alpes forme conmie une sorte de banlieue de Marseille. C'est à Marseille queleschefe de la démagogie venaient prendre le mot d'ordre, et ce mot d'ordre, depuis longtemps donné, était celui-ci : « A la première nouvelle d'une émeute à Paris, se soulever, réunir les bandes, s'emparer des principales villes et marcher sur Marseille. > Marseille devait être comme Lyon, Toulouse, Limoges et quelques autres grandes villes, le centre d'un gouvernement provisoire. Au jour du triomphe de Paris, tous ces gouvernements se seraient réunis en UD seul.

Au premier avis reçu des événements de Paris, tout le département des Basses-Alpes était en mou-

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