CHAPITRE IV
hE 13 JUIN 1849
Forces des partie au seia de l'Assemblée légisIsUve. — Ce que sif^Dinait réteclion de cette Chambre. — Journée du 13 juÎD 1849. — Les montagnards au Coaservatoira des arts et métiers. — L'insurrection réprimée. — Son retentissement dans les déparlements. — Coneèquenees que pouvait avoir le 13 juin. — Ce que faisaient, alors, les futurs ennemis de l'Empire.
Les élections de l'Assemblée législative ao donnèrent lieu à aucun incident digne de remarque. Le parti de l'ordre accusa de nouveau sa force, et le pays manifesta, une fois de plus, son anlipattiie pour la République. Les grands centres, où les clubs et la presse avaient exercé leur mauvaise influence, s'étaient fait remarquer par leurs voles socialistes; mais la Montagne ne revenait, dans la nouvelle Assemblée, qu'après avoir subi des perles sensibles.
Au début même de la session, les partis avaient voulu compter leurs forces; ils l'avaient fait sur la nomination du président de la Chambre. Sur 603 vo- ' tanis, M. Dupin était élu par 345 suffrages. C'était
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à pea près te chiffre des monarchistes de toutes nuances. Le général de I^moricière avait obtenu 76 voix : c'étaient celles des républicains modérés, les débris de l'ancien parti Cavaignac. M. Ledru- RoUin avait réuni 182 suffrages : c'étaient ceux de la Montagne, à laquelle s'étaient unis quelques républicains avancés qui ne partageaient pas toutes ses doctrines.
Une telle Assemblée était-elle la confirmation du vote du 10 décembre ? L'élection de cette Assemblée révélait-elle, pour le Prince, un accroissement ou une diminution de force dans l'opinion? Ce n'est point en ces termes que la question s'était posée devant le pays et le pays n'avait pas eu à y répondre. Ce qu'on appelait le grand parti de l'ordre réunissait alors toutes les nuances monarchiques, tous les ennemis de la révolution. Ces diverses fractions conservatrices faisaient cause commune contre les républicains sans trop se demander entre elles quel drapeau elles prendraient pour combattre les pernicieuses doctrines de la République. L'Assemblée était le produit de cet accord; la prolection de l'ordre social, tel était le mandat de la nouvelle Assemblée.
La croyance générale était, toutefois, que nul plus que le Prince ne se montrait l'énergique défenseur de la société menacée, et la mission' tacite donnée à presque tous les députés conservateurs était celle-ci : Soutenir à la fois et les grands principes d'ordre elle Prince-Président, qui en était le naturel défenseur. Quelques élections de LégitimîsLes avaient
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seules une sigoificalion différente et donnaient a leurs élus mandat exprès de poursuivre la restauration d'Henri V. Mais c'élflit là une exception; le plus grand nombre des Légilimistea n'avaient point arboré leur drapeau dans la lutte. Que Callait-il attendre d'une pareille Chambre? Un concours énergique sans doute pour réprimer toute tentative de désordre, loule entreprise morale ou matérielle de la démagogie. Quant aux questions constitutionnelles, elles ne pouvaient être abordées, sous peine de dislocation immédiate de la majorité. La continuation du provisoire pendant toute la durée de son mandat, telle était la pénible et énersante perspective qu'offrait seule au pays la nouvelle Assemblée, si aucun incident imprévu ne venait traverser son existence.
Mais il était aisé de prévoir que les partis ne pourraient se condamner à une aussi longue inaction. Le socialisme surtout brûlait de prendre la revanche. de ses défaites successives. La Montagne, qui représentait à la Chambre ses doctrines, ses intérêts et ses passions, était chaque jour sommée, par les sociétés secrètes et par les plus ardents démagogues, de donner le signal d'une prise d'armes. Il ne fallait, pour l'y décider, qu'un prétexte, et ce prétexte, la Montagne crut le trouver dans un incident de la question romaine.
A la suite de négociations regrettables avec les chefs de la révolution romaine, le Gouvernement s'était, enfin, décidé à donner l'ordre de pousser plus activement les opérations militaires et d'attaquer
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Rome. Entre les révolulionnaires italiens, qui avaient chassé le Saint-Pére de ses Ëlats, elles révolutionnaires français, la fraternité et la solidarité étaient eomplèles. M. Ledru-Rollin avait combattu avec véhémence, à la tribune, la politique du Gouvernement dans cette question, où étaient à la fois engagés et les intérêts de la Qatholicité et l'honneur du drapeau français. II avait fait appel aux passions les phttB ardentes et menacé le pouvoir de recourir aux annas pour lui arracher les. plus honteuses concessions.
Le Gouvernement s'était montré ferme et résolu; mais la Monts^e devait obéir à la pression de ses dangereux auxiliaires du dehors. Le 13 juin, du . haut de cette m^e tribune, M. Ledru-RoUin demandait la mise 0a accusation du Président et de ses ministres et il donnait, en même temps, le signal de l'insurrection. Les journaux de la démagogie répétaient son app^t aux armes, et, à ce double mot d'ordre impatiemment attendu, la masse révolutionnaire s'ébranlait ; elle descendait des fauboui^, se groupait: sur les boulevards et marchait, en colonne serrée, sur l'Assemblée pour lui dicter ses lois, ou plus exactement pour substituer le gouvernement de l'émeute au gouvernement régulièrement établi.
En même temps, la Montagne devait, sur d'autres points de Paris, provoquer la révolte et constituer un gouvernement nouveau. L'Hôtel de Ville, ce Heu de rendez-vous consacré pour l'émeute, était trop solidement occupé pour qu'on pût espérer s'en em-
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Us HEMOIRES SUR LE SECOND EMPIRE
parer ; on avait pris le Conservatoire des arts et métiers pour centre de ralliement, et c'est là qu'allaient siéger, Ledru-RoUin à leur léte, les députés de la Montagne et les chefs de t'émeute qui entendaient imposer à la France une nouvelle édition de 1848. Comme toujours, la garde nationale avait donné son concours à l'insurrection. Le colonel Guinard, qui commandait t'arlillerie de la garde citoyenne, avait fait cortège aux représentants de la Montagne; des barricades étaient rapidement élevées dans les rues qui entourent le Conservatoire des arts et métiers ; la résistance s'organisait et quelques heures de plus eussent sufll pour la rendre formidable. L'affiche suivante était placardée dans tous les quartiers où on supposait que l'émeute rencontrerait des adhrents.
Il AU PEUPLE FRANÇAIS, A LA GARDE NATIONALE ET A l'aRUÉE.
< La Constitution est violée, le peuple se lève pour la défendre. La Montagne est à son poste.
« Vive la République ! vive la Constitution ! »
Cet appel h l'insurrection portait la signature de cent vingt députés montagnards.
Mais le Gouvernement était sur ses gardes. Les mesures avaient été prises. Le général Changamier avait mis sur pied des forces imposantes. La colonne qui se portait sur l'Assemblée fut mise en déroute; le
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Conservatoire des arls et métiers fut cerné par la troupe, et les barricades qui le protégeaient enlevées à la baïODDette.
Alors commença une véritable déroute. Au moment où le commissaire de police, soutenu par la force armée, pénétra dans la salle où siégeait déjà le gouvernement insurrectionnel, ce fut un sauve-quipeut général. Les portes étaient gardées, on se précipita par les fenêtres ; et le chef de celle équipée, Ledru-Rollia lui-même, fut contraint de recourir à ce vulgaire procédé d'évasion. Quelques heures avaient sufB pour triompher de cette audacieuse insurrection ; mais si des mesures énergiques n'avaient pas été prises ; si l'armée ne s'était pas montrée dévouée à ses devoirs comme elle le fut, Paris et la France entière étaient plongés de nouveau dans les horreurs de la guerre civile.
Sur tous les points de la France, en effet, les sociétés secrètes étaient sur pied ; elles attendaient le signal pour prendre les armes à leur tour, et si elles n'eussent appris ta défaite de leurs chefs, en mêm3 temps que leur levée de boucliers, mie abominable jacquerie eût pu désoler le pays.
Dans tous les grands centres, à l'heure même où. le mouvement éclatait à Paris, et sans qu'on eût pu en avoir encore aucune nouvelle, des rassemblements étaient formés. Les hôtels 'de préfecture étaient entourés d'une foule compacte et menaçante. On demandait communication des dépêches de Paris et on se préparait visiblement à prendre les armes. Une note publiée dans ta Patrie, journal oflicieux,
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donnait le résumé des événements de la province ; elle était ainsi conçue :
• Il parait certain que le complot devait éclater te même jour dans les principales villes de France. Les agitateurs connus s'étaient installés en permanence, attendant les nouvelles de Paris; â Reims, à Dijon, à Lyon, kToulouse, quelques tentatives d'insurrection ont eu lieu; les meneurs paraissent obéir à un mot d'ordre venu de Paris. A. Bordeaux, le 13, les sections des sociétés secrètes étaient en permanence , les clubs convoqués pour le 14 au matin. A Reims, ■ le président du club s'est rendu le 13 à la sous-préfecture et a signifié au sous-préfet que son mandat était terminé, le triompiie de l'insurrection étant assuré à Paris. D'autres meneurs se rendaient chez le maire pour lui annoncer le renversement du Gouvernement. A Toulouse, même tentative et môme insuccès. La nouvelle de la compression instantanée de l'insurrection à Paris a maintenu partout ta même tranquillité. >
Quelle leçon recevait rétrospectivement ainsi l'Assemblée constituante ! Elle avait renversé un vigilant ministre, M, Léon Faucher, pour avoir dénoncé le péril ; elle avait voulu venger les représentants qu'il avait montrés du doi(jt comme les ennemis de ta société, comme les chefs de l'émeute. Le péril était devenu une réalité, et les Montagnards signalés étaient à la télé des insurgés !
Cette prise d'armes avait ému, comme elle le devait, l'Assemblée nationale, et, tous les pouvoirs nécessaires, en vue des éventualités qui pouvaient
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se produire, avaient été donnés au gouvernement. Sur la proposiUon de M. Dufaure, devenu ministre de l'inlérieur, l'Assemblée avait autorisé l'état de siège, et elle se montrait prêle aux résolulions les plus énei^iques pour la répression, mais pour la répression seulement .
Quant au Prince-Président, il s'é(ait tenu prêt à monter à cheval si cela eût été nécessaire. 11 avait sagement agi en n'intervenant pas de sa personne à l'heure de la répression. Sa présence eût provoqué des manifestations d'où pouvaient surgir de sanglantes collisions. Mais une fois les rassemblements dispersés, la circulation rétablie, il voulut se montrer au peuple. Il parcourut la ligne des boulevards et la rue de Rivoli à la tête d'un brillant état-major, et reçut l'accueil le plus enthousiaste. Les cris de Vive Napoléon! vive l'Empereur! le saluaient à son passage. S'il l'eût voulu ce jour-là, peut-être l'Empire était-il fait!
Mais ce n'était pas ainsi que Louis- Napoléon entendait arriver à la dignité souveraine. Déjà, en efl'et, la question de la restauration de l'Empire était partout posée. Dans l'armée, comme dans le peuple, on croyait avoir fait un Empereur, le 10 décembre, en plaçant le prince Louis-Napoléon à la tête du pouvoir. On le saluait, partout où il se montrait en public, des cris persistants de Vive l'Empereurl Ce n'étaient pas seulement le peuple et l'armée qui poussaient ouvertement le Prince à prendre la couronne. Parmi les hommes politiques qui l'approchaient, de bons esprits inclinaient èi penser que te moment cUiit
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propice pour en finir avec la République et pour se soumettre au vœu de l'immense majorilé du pays . Ëtant donné que le titre de Président de la République devait inévitablement, à un jour donné, se transformer en celui d'Empereur, on jugeait sage d'éviter les péripéties et les complications parlemenlaires que la Chambre nouvelle pouvait engendrer. C'était, pensait-on, une économie de temps, d'efforts et peut-être de troubles ; mais la résistance du Prince était absolue; il se montrait inébranlable. 11 se croyait obligé à faire l'épreuve de la forme républicaine; il savait que, sur son nom, s'étaient faits des compromis entre divers partis ;il voulait les respecter et, sincèrement, tenter de sauver le pays en restant dans les formes légales qui lui étaient imposées. Il ne songeait, éventuellement, à de plus énergiques moyens que pour le cas où ses premiers efforts auraient été absolument impuissants. Mais si, dans cette journée du i3 juin, l'Empire, ou le pouvoir à vie, n'avait pas été donné au Prince, cette question de la consolidation du Gouvernement avait fait un grand pas, et cela en dehors de toute action de sa part et par le seul fait des circonstances. Les ennemis du Prince continuaient à se faire ainsi les plus utiles auxiliaires de son élévation.
Une journée, pour prendre le mot consacré, une journée jette toujours, dans le pays, une profonde émotion; elle laisse de longues traces dont tous les intérêts ont à souffrir ; elle convie à des réflexions sur les motifs qui ont amené le trouble, sur les moyens d'en prévenir le retour. Si la journée n'est
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point le tri(«npfae de ceux qui l'ont entreprise, elle porte une grave atteinte à leur cause, car elle engendre inévitablement la réaction. C'est ce phénomène naturel qui se produisait, en France, au lendemain du 13 juin.
Le moment n'est-il pas venu déjà de résumer, en quelques mots, les avertissements de ce passé que nous avons rapidement parcouru et les renseignements qu'il donne pour l'avenir? Après la catastrophe de février, qui avait décuplé les forces des révolutionnaires de profession, qui leur avait permis de poursuivre leur organisation avec la complicité du pouvoir d'abord, avec la protection de la loi ellemême ensuite, la France était, d'un bout à l'autre, enserrée dans un réseau de conspiration anarchique." Lesdubs, les sociétés secrètes, une presse absolument libre, ces trois puissants éléments de renversement, pour tout gouvernement qui les tolère, avaient poursuivi, avec un menaçant succès, leur œuvre de destruction. De redoutables émeutes avaient permis aux démagogues d'essayer leurs forces, d'entretenir la discipline dans leurs rangs ; on sentait qu'une immense armée anarchique était prête à se ruer sur le pays.
Cette vérité, que les ennemis de l'Empire ont voulu DÎerplus tard, parce qu'elle était une justification pour lui, on la prend sur le fait dans cette journée du 13 juin, comme on l'avait fait plus d'une fois dans le cours de l'année qui venait de s'écouler. Et cette vérité, qui la proclame à la tribune? Qui ta signale au paysT Qui s'en inspire pour demander à la Chambre
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des pouvoirs exceptionnels? Qui s'en autorise pour provoquer dans la législation de salutaires et proteo (rices réformes? Ces lois d'une saj^ réaction, qui les appuie dans le Parlement? Qui les défend contre la Montagne? Qui les vote? Qui les donne au pays? Nous l'avons dit : ce sont ces mêmes hommes qui, plus tard, nieront ces même dangers. Et pourquoi cette contradiction? Parce qu'au 13 juin, reconnaître «t proclamer le péril, c'était pour eux servir leur ■cause, et que plus tard, reconnaître ce même péril, décuplé par le temps, c'était excuser un ennemi, absoudre son entreprise et légitimer son succès .
Quand, plus tard, nous écrirons cette grande journée du Deux-Décembre, quand nous trouverons en face de nous, unis dans lia plus étroite solidarité pour nous combattre, les vainqueurs et les vaïncils du 13 juin, nous aurons le droit et avec des paroles -de juste sévérité, de leur demander compte d'une si déplorable alliance et des mobiles d'une telle coniradiction!
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