‹ Mémoires sur le second empire (volume 2)Chapitre 9 sur 100 · CHAPITRE V CHUTE DU MINISTÈRE ODILON BARROT · texte numérisé non relu

CHAPITRE V CHUTE DU MINISTÈRE ODILON BARROT

Les mëCancee réciproques. — Ca que voulaient les pertis. — Ce que revoit le générel Changaroier. — La politique de MM. Duraure et Odilon Barrol. — La politique de I/]uis- NapolëoD. — Ses discours à Charlres, Ham, Ssumur et Tours. — Voulait-il un coup d"État en 1849 î — Les lettres du Prince-Président. — Son message du 3i octobre 1849. — Chute du ministère Odilon Barrol.

Si quelques nuages s'étaient déjà produits entre les ministres et le Prince, entre l'Assemblée et le chef de l'État, on eût pu croire que la journée du 13 juin, laa>ainle do l'ennemi commun elTaceraient ou atténueraient au moins cet antagonisme entreles forces diverses qui pouvaient concourir au salut du pays ; ce fut exactement le contraire qui arriva.

La Chambre prit ombrage de la popularité considérable qui s'était révélée au profit de Louis-Napoléon; elle sentit croître la force du Prince et redouta les effets de sa puissance. Les ministres et les chefs des anciens partis constatèrent avec humeur l'esprit d'indépendance croissant de leur élu

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du iO décembre; la méfiance devint, pour tous, la règle de conduite; des propos imprudents furent méchamment exploités, et les mauvais procédés ne tardèrent pas à s'ensuivre.

Le Prince avait, lui aussi, ses secrètes irritations, non contre l'Assemblée, qu'il savait profondément divisée et impuissante à rétablir un accord à son détriment ; non contre ses ministres, qu'il avait le droit de remplacer le jour où il le trouverait opportun; mais contre les grandes individualités politiques qui n'avaient pas mis assez de ménagements dans leurs tentatives de domination, et surtout contre le général Changarnier qui avait pris, à la suite du 13 juin, une importance exceptionnelle. Le général avait, en effet, conquis la conflance de l'armée, la confiance de la population de Paris, celle de la majorité de l'Assemblée, celle surtout de ses principaux cbefe. Il devenait ainsi, et son ambition mal dissimulée se prétait à cette supposition, pour les uns, l'instrument possible, et à son profit, d'une résistance au Prince-Président; pour les autres, le Monck indiqué d'une restauration monarchique. Ce que voulait précisément cbacun à cette beure, le général Changarnier, le Prince, ses ministres, l'Assemblée ellemême, était-il absolument arrêté? 11 serait prématuré de le prétendre. Mais si ce n'étaient point encore des résolutions précises, un but fermement déterminé, c'étaient iau moins des tendances prononcées; là étaient les précurseurs palpables des orages d'où devait sortir la tempête. Les partis monarchiques songeaient à la restauration de leurs

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princes; ils peasaient que Louis-Napoléon s'userait SD pouvoir, et que, le général Ghangarnier aidant, une royauté nouvelle pourrait sortir d'une journée de désordre. Attendre, continuer le provisoire, harceler le chef de l'État, telle était leur tactique.

Le général Ghangarnier rêvait à tout. Il s'appliqaait d'abord à augmenter son importance, sa popularité, son ascendant sur l'armée, sur la garde nationale, et surtout à gagner la confiance des chefs des anciens partis, pour se constituer ainsi une base d'opérations solides. De cette force, une fois acquise' que prétendait-il faire à un jour propice? Ge que les circonstances se chargeraient de lui indiquer. Il pouvait, ou restaurer la royauté, et trouver là un titre de connétable avec les honneurs et les profits qu'une telle dignité comporte, ou, plus naturellement, s'emparer de la Dictature pour son compteet rester, sous une forme à trouver, le chef de l'État. Nier ces diverses assertions serait nier l'évidence. Ge que nous disons là se voyait et se savait. Le général n'avait pas toujours, dans son langage, la réserve que com> mandaient à la fois et sa haute situation et ses plus hautes espérances; il plaçait sa confiance sans assez de précautions et se laissait ainsi trop facilement pénétrer. Pour caresser les uns et les autres, afin de les maintenir avec lui, il se laissait aller à trop dire, et le secret de ses confidences n'était pas toujours gardé.

Quant aux ministres, qui, dans un régime plus parlementaire encore que personnel, constituaient comme une sorte de corps dans l'État, ils avaient,

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eux aussi, leur visée. M. Odilon Barrot et M. Dufaure croyaieat à la possibilité de l'application de la constitution de 1848; Us trouvaient, dans la pratique de ce régime républicain, une sorte de continuation du gpuvemement parlementaire auquel ils avaient été mêlés pendant dix-huit ans; ils faisaient volontiers leur deuil de la monarchie tombée, s'ils pouvaient retrouver, sous une autre forme, des institutions donnant satisfaction à leurs préférences libérales. Le titre donné au chef de l'État n'avait, à leurs yeux» qu'une importance secondaire, pourvu qu'à côté do lui il existât une représentation élective avec un ministère dirigeant et gouvernant. A cette condition, et sous cette garantie , ils consentaient même à saoriQer l'hérédité dans le pouvoir suprême; ils devenaient, en un mot, de sincères républicains constitutionnels.

Nous n'offenserons point leur caractère en disant qu'ils subissaient, â leur insu, la domination de leurs aptitudes. Tous deux étaient hommes de talent, hommes de tribune, rompus aux pratique? du parlementarisme, et s'ils réunissaient ainsi les mérites qui permettent de dominer les assemblées, ils ne possédaient peut-être pas au môme degré les qualités, également rares, qu'exige un exercice du pouvoir plus spécialement subordonné au chef de l'État. Pour eux, le parlementarisme était en quelque sorte la panacée universelle. En pensant ainsi, ils commettaient une erreur et ne faisaient point la part des temps.

Dans ces combinaisons diverses qui agitaient les

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partis et les hautes individualités qui étaient à leur tète, les préoccupations dynastiques, les questions- {ffirsonnelles tenaient la première place ; on songeait peu aux volontés du pays ; on le considérait comme un patrimoine éventuel; on spéculait sur ses alarmes; et on avait la conviction qu'il accepterait avec gratitude toute solution lui garantissant l'ordre et la stabilité .

Le Prince, dans ses préoccupations, faisait une pluslarge part au pays. 11 s'inspirait avant tout, dans la direction qu'il donnait à sa politique, de la prérérenc» etde l'iatérët delà nation ; possédant, à un rare de^, l'ÏDslinct, la prescience des vœux du pays, il s'attachait à leur donner les satisfactions qui étaient, à ses yeux, compatibles avec le bien. Or, pour lui, lerégime parlementaire était inacceptable en France comme principe de gouvernement, et s'il eât conservéla moindre hésitation à cet égard pour des tempscalmes et réguliers, il regardait au moins que, pour sortir la France des agitations de l'heure présente, le régime parlementaire était celui qu'on devait avant, tont écarter. Si, à titre général, il y avait dans son esprit, sur cette doctrine, des partis pris qui le dominèrent trop exclusivement et qui furent plus tard la cause de fautos considérables, il était au moins dans la vérité pour l'époque de transition dans laquelle il avait à se mouvoir. 11 songeait, avant tout, à grandir et à fortilier le principe d'autorité, et peutêtre en même temps à aff aibl ir le pomoir de l'Assemblée.

Sans doute le Prince était le premier à profiter d&

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llapplicatioa de ce système, puisqu'il était constitutionnellement la plus haute représentation de œ principe d'autorité. Mais si l'ambition, ambition permise, là où sa naissance et la libre volonté du pays l'avaient placé, entrait dans ses calculs, le patriolisme était incontestablement son mobile dominant.

En observant attentivement la situation, il ne voyait que lui qui fût, à l'heure présente, indiqué pour le rang suprême. Nous l'avons dit déjà, la chute de la dynastie d'Orléans était trop récente pour qu'on pût songer un instant à restaurer un de ses pnnces. M. le comte de Chambord représentait, sans doute, de longs siècles de grandeur, et tout dans ses principes et dans sa personne était digne de sympathie et de respei^. Mais son parti, si honorable qu'il fût, ne se recrutait presque exclusivement que dans les hautes sphères de la société. C'était un état-major sans soldats, et d'ailleurs l'opinion avait des exigences démocratiques ; M. le comte de Chambord n'eût jamais consenti à se soumettre à elles, tandis que pour Louis-Napoléon elles faisaient partie de son programme de gouvernement.

Les prétendants écartés, y avait-il un homme qui eût l'ampleur voulue pour aspirer au premier rang? Qui donc avait un assez grand éclat dans ses services, une assez retentissante notoriété pour remplacer la naissance priacière et pour suppléer à cette forcé qui, quoi qu'on fasse, s'attache toujours à ces hautes origines?

Étant donné qu'aucun prétendant, aucun compé-

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titeur sérieux ne pouvait disputer le premier rang aa Prince, qu'il était par excellence l'homme de la situation, n'était-il donc pas autorisé à se croire investi d'une mission providentielle ? Et s'il avait cette foi, comme en effet cette foi pénétrait son âme, s'il ne voyait, pour sa patrie, de salut que parlai, étaitil donc coupable de se préparer à accomplir son œuvre , était-ce un crime que de chercher à grandir son individualité, à la préparer aux destinées de l'avenir, à la faire assez forte, assez puissante, assez populaire pour qu'elle pût, aux jours du péril, dominer les événements?

Que ce soit l' ambition personnelle, ou, plus exactement, le dévouement au pays qui ait inspiré le Prince, et nous montrerons que les deux intérêts se confondaient alors, on ne saurait méconnaître qu'en a'efforçant de relever le pouvoir dont il était le dépositaire, il faisait acte de politique opportune et prévoyante. Pour atteindre son bul, il recherchait l'occasion de parler en public, il la trouvait dans ses messages a l'Assemblée, dans ses comipunications officielles, dans les inaugurations de monuments, de chemins de fer, dans les banquets où il avait à répondre aux harangues qui lui étaient adressées. Ses discours avaient presque' toujours un but de circonstance; plusieurs ont été des programmes; tous étaient empreints d'une incontestable élévation d'esprit ; leur forme était littéraire, leur tendance à la fois conservatrice et visiblement démocratique. Leur effet était toujours considérable; plus d'une fois ils firent événement.

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On n'a pas onblié le manifeste du Prince au moment de l'élection du 10 décembre : c'était son programme; tout y était dit. Les questions de politique intérieure et extérieure , les grands principes sociaux, les problèmes économiques, tout ce qui pouvait intéresser la religion, la propriété, l'armée, les finances, était successivement, de sa part, l'objet de déclarations loyales et précises. Il n'avait, dans ses discours ultérieurs, qu'à insister, selon les lieux et les incidents du jour, sur les maximes dont il faisait sa règle de conduite, à montrer de plus en plus sa raison d'être comme chef de l'Étal, à vulgariser pour ainsi dire ses procédés de gouvernement.

Dans sa proclamation au peuple, au lendemain do l'insurrection du 13 juin, il affirmait sa ferme volonté de dompter l'anarchie et de rendre à la France l'ordre et la sécurité. 11 prononçait ces mémorables paroles : • 11 est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent; > il avertissait les fauteurs de désordres qu'il ne « reculerait devant rien * pour rendre la paix au pays.

À Chartres, le G juillet 4849, en rappelant la croisade qu'y avait prèchée saint Bernard, il glorifiait ce grand saint d'avoir < élevé le culte de la foi audeasus du culte des intérêts matériels >. La religion pouvait voir dans le Prince un défenseur énergique et convaincu.

A Amiens, il évoquait habilement le souvenir du traité d'Amiens pour tendre à l'Angleterre une main •amie et pacifique. Il se montrait partisan des alliances utiles à la France.

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A Ham, dans un langage d'une rare hardiesse, il prenait texte de la captivité elle-même qu'il y avait subie pour condamner l'esprit de révolte ; il faisait, à ]a*face du pays, une amende honorable pleine de grandeur, pour qu'on sût bien qu'en lui les entraînements de la jeunesse avaient fait place à la maturité et à l'esprit de gouvernement.

A Angers, en se plaçant, là comme en toute circonstance, sous le puissant patronage de son onde Napoléon I*', dont les populations aimaient à entendre te nom et à voir revivre en lui le souvenir, il mettait le pays en garde contre les excès de la liberté, et, lui fusant encore une trop lai^ part, il souhaitait l'application d'un système consistant c à implanter en France, non celte liberté sauvage permettant à chacun de faire ce qu'il veut, mais la liberté des peuples civilisés, permettant à chacun de faire ce qui ne peut pas nuire à la communauté. >

A Nantes, il attestait toute sa sollicitude pour le commerce et l'industrie, et faisait comprendre, à ces populations laborieuses, l'essor que reprendraient les affaires arrêtées, si la sagesse des partis permettait le ralTennissement de l'oi-dre et de la paix.

A Saumur, aux portes de cette écolo célèbre qui nous donne de si vaillants oiïiciers, il trouvait les plus nobles accents pour t glorifier l'esprit militaire, les habitudes de discipline, d'ordre et de hiérarchie qui constituent le bon soldat et aussi le bon citoyen*. Il signalait, à bon droit, ces vertus essentielles comme étant < dans les temps de crises la sauvegarde de la pairie *... < La religion du devoir, la

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fidélité au drapeau * , telle était la devise qu'il recommandait à l'admiration de la jeunesse militaire.

 Tours, il pénétrait avec autant de netteté que de franchise dans le vif des questions pendante» ; il allait droit aux préoccupations que les intrigues des partis cherchaient à répandre.

Le Prince pensait siacèremenl, à cette date de 1849, que le pays pouvait être sauvé par le jeu naturel des institutions, par la pratique loyale de la Constitution et par une révision opportune de quelques-unes de ses dispositions imprévoyantes. Nous avons dit comment, après le 10 décembre, comment encore après le 13 juin, il s'était énergiquement refusé à prendre ou, plus exactement, à accepter le pouvoir. 11 jugeait le moment venu de livrer sa ohiduite et ses intentions au grand jour de la publicité, de se défendre d'accusations injustes, de protester contre des projets qu'il n'avait pas.

La France, en effet, . n'avait point alors besoin d'un 18 Brumaire pour se soustraire aux périls de la révolution ; les temps n'étaient pas les mêmes ; il le prouvait et faisait appel à la conciliation pour prévenir les complications qui avaient rendu le 18 Brumaire nécessaire. Le Prince était donc de bonne foi, et dans la vérité de cette époque, en disant : « nos lois peuvent être plus oa moins défectueuses, mais elles sont susceptibles de perfeciionnement. ConfieEvous donc à l'avenir, sans songer aux coups d'État ni aux insurrections ; les coups d'Etat n'ont aucun prétexte, les insurrections n'ont aucune chance de succès. >

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Pour qui vpulait lire entre les lignes, le Prince disait ainsi : < je me donne entièrement à voua pour gouverner avec ta Conslilutîon; mais à la condition d'une revision qui rende à ta France la libre disposition de sa volonté, qui lui permette de choisir son chef, comme elle le voudra, là où elle le voudra, et qui ne violente point ses préférences par une exclusion inique, par un ostracisme pi>émédilé. > C'était un avertissement.

Il faut insister sur cette déclaration de Tours et en préciser encore la valeur, car elle renferme toute la politique de Louis-Napoléon; elle permet de pénétrer absolument sa pensée.

El pourquoi eût-il donc songé à un coup d'État à cette date de 1849, quand tous les procédés légaux s'ouvraient encore si naturellement devant lui ? Mais laConstitution n'était-elle pas révisable? L'article 111 ne stipulait-il pas expressément ce droit? Pouvait-on croire que, sous la pression si manifeste de l'opinion, l'Assemblée oserait jamais se dérober à cette nécessité? Et si la Constitution pouvait être ainsi légalement revisée, si aucune limite n'avait été tracée par le législateur, si toutes ses dispositions pouvaient être remises en question, tout ne pouvait-il pas sortir d'une modification légale du pacte fondamental? Le Président ne pouvait-il pas être déclaré rééligible? Ne pouvait-il pas recevoir un pouvoir prolongé? La présidence à vie n'était-elle pas une forme permise et compatible avec la doctrine républicaine? Et si même le pays, si l'Assemblée l'eussent voulu, où était donc l'obstacle pour aller plus loin, pour

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rélablir l'Empire sans secousse, sans coup d'État? La logique était ainsi d'accord avec ta vérité.

Pour qui a connu l'Empereur et pénétré, si peu que ce soit, dans sa conriance, il est certain que les moyens l^ux avaient toutes les préférences de son esprit. L'orgueil de Louis-Napoléon fut toi^ours d'être aimé : les manifestations de sympathie caressaient le côté sensible de son cœur; celles qui venaient du peuple entier éveillaient naturellement ses sensations les plus vives. Devoir la puissance suprême à la volonté de la France légalement consultée, c'était son rêve, et ce rêve était réalisable. Sortir de cette légalité pour y trouver le pouvoir, même avec la complicité et la ratification du pays, c'était un procédé qui blessait ses susceptibilités; il ne voyait pas là une manifestation suffisante de spontanéité. Sa secrète ambition était plus haute. Louis-Napoléon avait, nous l'avons dit, la foi qu'il remplissait Tine mission providentielle; que la nation entière était, comme lui, pénétrée de celte vérité; etqu'au- ■caae force ne pourrait détourner de leur cours naturel les événements dont devrait sortir son accroissement de pouvoirs. Il voyait si inévitablement, dans l'avenir, la couronne sur sa tète, qu'il se considérait, pour ainsi dire, comme hors de cause dans ce grand débat ; il ne songeait qu'à adoucir la transition entre le régime qui s'écroulait et celui qu'on voyait apparaître ; il était convaincu que rien ne coûterait au pays pour lier ses destinées xax siennes, que te pays triompherait de toutes les résistances pour le maintenir au pouvoir, pour l'y

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grandir, pour l'y perpétuer. On pouvait, si l'on tenait à médire, l'accuser de présomption ou de fatalisme ; on se trompait en lui prêtant une ambition vulgaire. Nous avons été le confident assez intime de sa pensée, pour affirmer qu'il allait jusqu'à échapper â cette ambition elle-même que les plus grands esprits éprouvent aux approches du pouvoir suprême, et toujours par cette simple cause, que, dans la naïveté de sa croyance, il ne pensait pas avoir à convoiter ce qu'il considérait comme un patrimoine assuré.

Strasbourg et Boulogne ne sont-ils pas les témoignages probants de la foi mystique de Louis-Napoléon? En s'engageant dans ces folles aventures, il fermait les yeux aux vérités les plus apparentes pour ne se complaire que dans ses espérances aveugles; il se refusait k reconnaître la témérité de ses entreprises en face d'un gouvernement aussi solidement établi que l'était, à ces deux époques, celui du roi Louis-Philippe, pour ne voir que la chimérique acclamation d'un peuple qui, dans sa pensée, n'attendait que l'occasion de saluer le retour du souverain de ses rêves. S'il est évident, comme les faits l'ont prouvé, que Louis-Napoléon croyait arriver facilement au trône en débarquant à Boulogne et en entrant à Strasbourg, n'est-il pas bien plus admissible encore qu'assis déjà dans le fauteuil présidentiel, chef de l'État, il considérait comme hors de doute son maintien au pouvoir et son élévation même à la dignité impériale.

• Nous restons donc dans les termes d'une indéniable vérité en disant que, dans ce manifeste de

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Tours le langage du Prince était sincère, loyal, sans arrière-pensée. Ce n'était point une parole hypocrite ayant pour but calculé d'endormir ses ennemis, de faire naitre une fausse sécurité; ce qu'avait dit le Prince, dans ce discours comme dans les autres, il le pensait, it le voulait, il le croyait possible ; c'était la vérité de son cœur, comme ce pouvait être la vérité de l'avenir.

Mais ce voyage lui-même qu'accomplissait le Prince à travers la France, n'était-il pas à lui seul un démenti à la pensée qu'on lui prêtait de vouloir s'emparer violemment du pouvoir? Que faisait-il, si ce n'est de préparer l'opinion à un vole nouveau qu'il regardait comme inévitable? Il saluait, dans le pays, le mailre souverain de ses destinées ; et si ce n'était, pour un instant, faire descendre le Prince des hauteurs où il élait placé, nous dirions que ce qu'il fallait voir en lui dans ces pérégrinations triomphales, c'était le candidat au pouvoir qui voulait éclairer le peuple en vue d'une élection nouvelle, bien plutôt que le maître despotique qui cherchait à préparer à l'avance le pardon d'une entreprise qui pouvait. Dieu merci ! se passer d'un pardon.

Après les discours dans les provinces, où les plus, éblouissantes ovations avaient accueilli le Prince, vinrent ses discours à Paris.

Au banquet donné par les exposants de l'industrie nationale, le Prince-Président rappelait, dans les termes les plus compétents, les saines doctrines économiques; il faisait Justice de ces utopies malsaines à l'aide desquelles on cherchait à tromper la classe

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ouvrière et à soulever ainsi la haine des classes les unes contre les autres. < N'oubliez pas, disait-il aux exposants, de répandre parmi les ouvriers les saines doctrines de l'économie politique. En leur faisant une jusle part dans la distribution du travail, prouvez-Iéur que l'intérêt du riche n'est pas opposé à l'intérêt du pauvre. »

11 faut lire tous ces discours du Prince, peser chacune de ses paroles, car toutes avaient leur valeur, pour se rendre un compte exact, et de ce qu'était l'homme, et de ce qu'étaient à cette époque ses sincères intentions; on y suit avec intérêt les progrès indiscutables de Louis- Napoléon dans l'art de gouverner. Les hautes situations grandissent vite les natures d'élite, nous l'avons dit déjà en parlant du Prince lui-même. Qu'on lise les œuvres de cette première année de sa Présidence, et les esprits les plus prévenus eux-mêmes seront forcés de reconnaître que notre éloge n'est que l'exacte, expression de la vérité.

Lisez ces harangues, vous qui prodiguez avec tant d'amertume à la mémoire de Napoléon III les calomnies et les injures, et s'il est encore en vous quelque place pour la justice, vous sentirez votre courroux désarmé, vous serez, malgré le soin que vous met Irez à vous en défendre, éblouis par la lumière du bien, du vrai, du juste, qui apparaît dans toutes ces émanations de sa pensée; vous verrez, à chaque page, percer son amour de la patrie, sa constante sollicitude pour ce peuple que vous prétendez aimer. Découvrez-vous devant cette noble

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figure au lieu de l'abreuver d'outrages, car il voulut, par des moyens réguliers et pacifiques, assurer au peuple ce bien-dtre que vous cherchez eu vain à lui donner par vos procédés périlleux. Si vous eussiez été sincères, si l'envie du pouvoir n'eCtt obscurci en vous l'amour de la patrie, vous eussiez reconnu que ce Prince par ses penchants, par ses convictions, par ses écrits, par ses engagements, par ses préférences manifestes, était bien plus près des tendances que vous affectez, qu'il ne l'était des nôtres ; vous auriez salué en lui le chef couronné des principes dont vous parez vos programmes, vous auriez vu, jusque sur son trône, l'amour de la démocratie se montrer sous la pourpre.

Mais quittons ces pardonnables digressions pour retrouver te Prince, pour le suivre pas à pas dans les révélations qu'il donnait de sa nature, de ses tendances, du but qu'il poursuivait. Si ces discours de Louis-Nagoléon révélaient ses sentiments personnels et éclairaient le pays sur ses tendances, ce n'était là qu'une pariicipatîon indirecte au mouvement politique; i] avait à cœur d'y prendre une part plus en'eclive et de faire acte de gouvernement. 11 arriva à ce but par des manifestations plus officielles de sa volonté, ses lettres au général Oudinot et au commandant Edgard Ney, lettres qui eurent toutes deux un si grand retentissement, le mettaient personnellement -en scène, et attiraient sur lui la faveur des uns, la critique des autres, maisl'altenlion de tous, ce à quoi il attachait, non sans raison, une réelle importance. Dans chacune de ses lettres

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CHUT8 DU UlnlSTÂRE ODILOH B&RROT SU

on voyait poindre une idée qu'il avait intérêt A mettre .en lumière.

Dans sa lettre au général Oudinot, il faisait sentir A l'armée sa sollicitude pour elle et ses patriotiques ■émotions pour l'honneur du drapeau. Plus tard, et (toujours à l'occasion du siège de Rome, il (rasait ■d'une main ferme le véritable but de l'expédition •et résumait les conditions dans lesquelles il voulait rétablir le pouvoir temporel du Pape. Il donnait un ilibre cours aux justes susceptibilités que de maladroites intrigues avaient fait naître. < Si, disait-il, da France ne vend pas ses services, elle exige au moins qu'on lui sache gré de ses sacrifices et de «on abnégation. > Il trouvait encore de nobles paroles pour remercier l'armée de sa conduite. Cbaquejour ainsi il se solidarisait avec elle, et par les moyens que nul ne pouvait sérieusement driti- ■quer.

Dans toutes ces manifestations de sa pensée, dans «es discours, ses toasts, ses lettres, ses messages, le Prince avait son plan; il le suivait avec persévérance et, on peut dire, avec habileté. Sans douîe, il s'éoar- 4ait ainsi des coutumes traditionnelles et régulières du gouvernement parlementaire. Il ne l'ignorait pas. On l'accusait à ces divers propos de révéler son inexpérience; un tel jugement manquait d'exactitude. Nous avons dit à quels mobiles obéissait le Prince •en mettant ainsi sa personnalité en avant. On peut -{goûter qu'il exergail là comme un droit de légitime défense. Que n'avait-on pas dit, écrit, publié sur :sa prétendue nullité, sur son incapacité de prendre

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part à ]a direction des affaires, sur sa pauvreté d'esprit? Les hommes les plus importants euxmêmes, qui avaient intérêt à diminuer son prestige, à ruiner son autorité, M. Thiers en tête, n'avaient-ils pas mis à profit la foi qu'on avait en leur compétence pour accréditer ces préjudiciables calomnies? Le Prince n'élait-il donc pas en droit de poursuivre ainsi lui-même et par les armes les plus loyales, sa réhabilitation intellectuelle, et de rassurer le pays sur la valeur de l'homme auquel il avait confié ses destinées? Ce n'était point une attaque, c'était une riposte; les coups portaient et laissaient leurs traces.

Mais en dehors de celte grande tribune populaire qu'il improvisait pour lui et qui avait le pays entier pour assemblée, la Constitution ouvrait à sa parole la tribune de la Chambre elle-môme. C'était sous forme de message que sa voix pouvait se faire entendre devant les représentants du pays. Le jour vint où le Prince crut devoir recourir à ce nouveau moyen d'action, et ajouter, à ces manifestations déjà nombreuses de sa pensée, une révélation plus importante encore de sa politique et de ses tendances. Il avait fait voir au pays qu'il était initié à tontes les grandes questions sociales et politiques, qu'il était un penseur profond et un homme d'État ; il voulut montrer qu'il savait joindre les actes aux paroles et qu'il ne reculait devant aucune des responsabilités du pouvoir.

Le ministère du 20 décembre avait, pendant près d'une année, tenu presque exclusivement le gou-

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