LA GUERRE D'ITALIE
Surprise causée par la guerre d'Italie. — Erreurs accréditées sur les origines de la guerre. — Les menaces et les attentats. — Pianori et Orsini. — La vérité sur les antécédents de la guerre. — Les négociations entre Napoléon III et M. de Gavour. — Menaçantes paroles de TEmpereur à M. de Hubner. — La guerre. — Rapides et éclatants succès de l'armée française. — Les préliminaires de paix de Villafranca. — Les illusions.
Ce fut la guerre dltalie, cette substitution plus apparente encore que toutes les autres de la volonté personnelle du Souverain à la volonté de la nation, qui vint provoquer cette explosion de revendications libérales que nous faisions prévoir ; troubler gravement la sérénité des premières années, et bientôt même en marquer le terme. A ce moment, les plus sérieuses inquiétudes s'éveillèrent. On ne voyait pas la nécessité de cette entreprise hasardeuse. L'opinion n'avait pas plus de goût pour combattre l'Autriche, puissance conservatrice et alliée naturelle de la France, que pour aider.
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grandir et unifier Tltalie, puissance révolutionnaire au fond et peu sympathique à TEmpire. Les consciences catholiques étaient en grand émoi; elles sentaient que cette commotion menaçait la sécurité temporelle du Saint-Siège. La résistance à la guerre d'Italie était manifeste. C'était tout un horizon nouveau et sonibre qu'on découvrait pour l'Empire. Ce n'était plus, comme en 1854, la nécessité qui motivait la guerre, et on voyait les bienfaits de la paix sacrifiés ou à d'inutiles velléités de conquêtes, ou à un amour immodéré de gloire ; ou encore à des considérations dont on contestait avec sévérité la valeur. On devenait plus soucieux peut-être de l'avenir qu'on ne Tétait même du présent.
On se perdait en conjectures sur les circonstances mystérieuses qui avaient pu si soudainement provoquer cette guerre. La version la plus accréditée, celle qui reste encore dans beaucoup d'esprits, fut celle-ci : l'Empereur, disait-on, dans sa jeunesse et pendant son séjour en Italie, s'était associé aux vœux de patriotes ardents qui rêvaient l'affranchissement de la péninsule. Sur ce thème, on avait bâti beaucoup de fables. L'Empereur aurait reçu de nombreuses délégations italiennes pour l'adjurer de rester fidèle à ses anciennes aspirations. Des membres des sociétés secrètes lui auraient adressé de pressantes sommations d'agir. Les menaces de mort se seraient succédé fréquemment aux Tuileries et on voyait^ dans lés divers attentats contre la vie de Napoléon III, la réalisation de toutes ces menaces.
Le 28 avril 1855, aux Champs-Elysées, Un italien.
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du nom de Pianori avait tiré sur l'Empereur, qui n'avait dû son salut qu'à sa présence d'esprit (1) .
Le 14 janvier 1858, Orsini et ses complices, italiens comme lui, mettaient à exécution leur exécrable forfait en lançant, sous la voiture de l'Empereur, à son arrivée à l'Opéra, des bombes explosibles. Sans atteindre le souverain, ces effroyables projectiles avaient semé la mort autour de lui. Orsini, Pieri et de Piudio étaient condamnés à la peine des parricides; leur complice. Gomez était condamné aux travaux forcés à perpétuité. Deux des coupables seulement, Orsini et Pieri, étaient exécutés.
Divers autres complots avaient été découverts. Pour quelques-uns, le secret avait été conservé par la préfecture de police ; pour d'autres, la justice avait prononcé des peines sévères.
Quel mobile avait armé le bras de tous ces assassins? Voulaient-ils se venger de l'inaction de TEmpereur? Une tout autre pensée dominait leur esprit ; mais elle mettait également la vie de Napoléon m en péril. Au Deux-Décembre, Louis Napoléon
(1) J'avais Thonneur de me trouver dans la loge de l'Empereur, à l'Opéra, le soir de TaUentat et j'entendais, de sn bouche môme, le récit détaillé de l'événement. Au moment où Pianori allait faire feu, TEmpereup avait vu l'arme de l'assassin si exactement dirigée contre lui qu'il eût été. certainement frappé au visage s'il n'avait, à ce moment même, fait cabrer son cheval. Ce brusque mouvement dérouta Pianori, •et, si près qu'il fût, ses balles n'atteignirent pas l'Empereur.
Pianori, immédiatement arrêté, fut livré à la justice. Avaitil ou non des complices ? U resta muet à cet égard. Il fut condamné à mort et exécuté.
avait agi en impitoyable ennemi des révolutionnaires, et, devenu Empereur, il s'était, en toutes circonstances, montré le représentant fidèle des idées conservatrices. Faire la guerre à F Autriche pour affranchir Tltalie, c'eût été s'écarter ouvertement de son programme politique ;. c'eût été abandonner les conservateurs, auxquels il devait sa couronne, pour se jeter dans les bras de ses pires ennemis, de ceux qui, à des titres divers, n'avaient cessé de faire échec a son autorité. Un tel changement de front paraissait invraisemblable et les révolutionnaires italiens en concluaient logiquement que Napoléon III devait être l'obstacle à une intervention armée de la France en leuc faveur.
C'était cet obstacle que Pianori, Orsini et leurs complices voulaient faire disparaître. Ils croyaient fermement que la mort de Napoléon III serait, en France au moins, le signal de la révolution. Cette révolution, ils la voyaient triomphante et attendaient tout de ses sympathies et de son concours. L'Empereur savait ces choses et j'avais eu plusieurs fois, alors que j'avais l'honneur d'être son ministre, l'occasion de mettre sous ses yeux les preuves palpables de ces vérités. Il savait très certainement sa vie menacée, et je n'ai point oublié les difficultés que je rencontrais, de sa part, quand il m'arrivait de lui demander •de changer le jour ou la direction d'une simple promenade (1).
(1) Je pus ^m'aperce voir, dans une circonstance importante, de la répugnance qu'éprouvait l'Empereur à se prêter aux
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Il faut ne pas avoir connu l'Empereur pour penser un instant que ces attentats et ces complots aient agi sur son esprit et qu'il ait pu céder à la peur. Son courage et jusqu'à son fatalisme le rendaient inaccessible à de pareils sentiments. De bonne foi, l'Empereur se croyait invulnérable et sa nature d'ailleurs avait trop d'élévation pour qu'il eût songé un instant à faire passer le salut de sa personne avant le souci des intérêts de sa patrie. Disons le sans hésiter, toutes les suppositions qui se rattacheraient à ce dont nous venons de parler seraient absolument contraires à la réalité. Les causes de la guerre d'Italie n'en sont pas moins condamnables, mais elles sont d'un ordre plus élevé.
L'une des erreurs de Napoléon III fut de se croire de remarquables aptitudes militaires. Il n'avait renoncé qu'avec douleur à aller prendre le commandement de ses troupes en Crimée et il guettait l'occasipn de se dédommager dans une guerre nouvelle.
moindres précautions pour déjouer les criminels desseins de ses ennemis. Je lui avais demandé, et je ne Tavais obtenu qu'à grand*peine, de relarder d'une heure sa promenade ordinaire, un jour que de hardis assassins devaient attendre sa voiture à sa sortie des Tuileries. Ils Tattendaient en effet à la porte donnant sur le quai, où ils savaient les ordres donnés pour son passage. La voiture impériale ne quitta les Tuileries qu'une heure après l'heure primitivement fixée, et, au lieu de prendre la direction du quai, elle alla sortir par la rue de Rivoli. Mes agents n'avaient pas un instant quitté les trois conspirateurs, dont le désappointement et la rage de Vun d'eux, de voir échapper leur proie, était une preuve nouvelle de leurs exécrables desseins. Suivis jusqu'à leur demeure ils n'y furent arrêtés qu'après une lutte sanglante.
Quelques amis imprudents, quelques courtisans coupables l'encourageaient dans cette périlleuse pensée. Les tentations de la gloire envahirent son esprit et le rendirent bientôt accessible à une influence néfaste, celle du comte de Gavour, Téminent minisire de Victor-Emmanuel. Le comte poursuivait, avec ardeur, la pensée d'affranchir Tltalie de la domination autrichienne. Son regard allait plus loin, et, d'accord en cela avec les révolutionnaires de tous les États italiens, il voyait, devant lui, l'unité de la Péninsule comme la conséquence de la défaite de TAutriche. Pour accomplir de si considérables projets, il fallait la coopération de la France, et, pour l'obtenir, il suffisait d'avoir Napoléon III avec soi. Que ne mettait-il pas en œuvre, cet habile ministre, par ses nombreux inter- , médiaires et par lui-même, pour arriver à ce résultat! Il faisait luire, aux yeux de Napoléon III, les brillantes perspectives d'une étroite alliance entre la France et l'Italie. Leur commune action devait constituer une force telle qu'aucune puissance, en Europe, n'oserait lutter contre elles. Les traités de 1815 eux-mêmes, cette préoccupation incessante de Napoléon III, ne tarderaient pas à être déchirés, et, comme prix encore de l'immense service qui lui aurait été rendu, Victor-Emmanuel céderait à la France deux de ses provinces : la Savoie et le Comté de Nice. De semblables horizons éblouissaient l'imagination de l'Empereur et dominaient encore, dans son esprit, la pensée de la gloire personnelle qu'il espérait trouver sur les champs de bataille.
M. de Cavour avait poursuivi avec une remar-
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quable ténacité le plan qu'ir avait conçu dès son arrivée aux affaires. Il n'avait laissé échapper aucune circonstance qui pût aider à son succès. En imposant en quelque sorte, lors de la guerre de Crimée, la coopération du Piémont à TAngleterre et à la France, il avait fait preuve d'une remarquable prévoyance. Il s'était ouvert ainsi les portes du congrès de Paris, et c'est à cette date de 1856 que, dans des entretiens intimes avec Napoléon III, il avait jeté les bases d'une aHiance avec la France. Il avait ainsi préparé la guerre de 1859 d'où devait bientôt sortir l'unité italienne.
Mais toutes ces négociations entre Napoléon III et M. de Cavour étaient restées à l'état de mystère. Aucune chancellerie en Europe n'avait eu la moindre révélation à ce sujet. Les ministres français, comme ceux du roi Victor- Emmanuel, en ignoraient l'existence ; personne en France ne soupçonnait les considérables événements qui se préparaient (1). Nul exemple de ce qu'était devenu le pouvoir personnel ne pouvait apparaître sous une forme plus frappante. L'annonce de la guerre d'Italie fut pour la France conservatrice une immense et douloureuse surprise.
(1) Une seule personne avait eu, par unecirconslance insignifiante en apparence, son attention mise en éveil : c'était M. Rouher. Sortant unjour du Conseil d'État avec M. deParieu il disait à ce dernier : « J'ai peur qu'il n'y ait quelque guerre sous roche du côté de Tltalie. Plusieurs fois déjà, en allant travailler avec l'Empereur, je l'ai trouvé plongé dans l'étude des cartes d'Italie. Gela me donne à penser. Je serais surpris qu'il n'y eût pas prochainement quelque complication de ce côté. » Mais cette conversation n'avait pas eu de suite.
8i MÉMOIRES SUR LE SECOND EMPIRE
Comment s'était révélée au pays la pensée du Chef de TÉtat? Nul, dans son gouvernement, nous venons de le dire, n'avait eu la confidence de ses desseins. Le l*"' janvier 1859, TEmpereur recevait le corps diplomatique. Après avoir échangé, avec plusieurs ambassadeurs et ministres plénipotentiaires, les paroles d'usage. Sa Majesté s'arrêtait devant M. de Hubner, ambassadeur d'Autriche à Paris. Un court entretien s'engageait et les dernières paroles de Napoléon III, intentionnellement accentuées, jetaient, dans la haute assistance, la plus vive émotion.
« Je regrette, » disait Napoléon III à l'ambassadeur d'Autriche, « que nos relations avec votre Gouvernement ne soient plus aussi bonnes que par le passé ; mais je vous prie de dire à l'Empereur que mes sen* timents personnels pour lui ne sont pas changés. »
Un semblable langage révélait une résolution fermement arrêtée ; aussi tous les efforts de la diplomatie européenne furent-ils impuissants à conjurer la guerre. M. de Gavour, qui savait que l'alliance française ne lui ferait pas défaut, résistait fermement à toutes les sommations de l'Autriche. Les événements se précipitaient. Le Moniteur du 22 avril annonçait une concentration de corps d'armée français sur les frontières du Piémont. Le 29 mai, un emprunt de cinq c^nts millions et une levée de 140,000 hommes étaient votés par les Chambres. Le 3 mai, une proclamation de l'Empereur annonçait au pays que la France entrait en guerre avec l'Autriche, et le 12 mai, Napoléon III, qui avait voulu se placer à la tête de ses troupes, débarquait à Gènes.
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Dans cette rapide campagne, nos armes, comme en Crimée, ne comptaient que des triomphes. A la première rencontre, à Montebello, le 20 mai, le général Forey, vaillamment soutenu par le colonel de Cambriels, culbutait les Autrichiens malgré la supériorité considérable de leurs forces. Dix jours après, à Palestre, une division française, jointe à Tarmée sarde commandée par le roi Victor-Emmanuel, battait encore les Autrichiens. ATurbigo, nouvelle défaite des Autrichiens. Enfin, le 4 juin , les deux armées entières se trouvaient en présence à Magenta.
Napoléon III, malgré ses études sur les questions militaires, était à peu près étranger au grand art de la guerre; il lui manquait surtout ce qu'on ne parvient à avoir qu'en passant par tous les grades avant d'arriver aux premiers rangs de Tarmée. Assister aux combats, stimuler, par son courage, généraux et soldats, maintenir, par sa seule présence, la discipline dans les rangs de l'armée et prévenir le danger dé rivalités trop souvent à craindre entre les chefs, à cela eût dû se limiter son rôle. Son action eût été ainsi efficace. L'exercice du commandement effectif, en ses mains, exposait, au contraire, à de sérieux périls. Ce qui se passait à Magenta démontrait bientôt cette vérité. Faute de reconnaissances suffisantes,' on croyait, en s' avançant avec de faibles forces seulement, n'avoir en face de soi qu'une fraction de l'armée ennemie, et on s'apercevait, au bout de quelques heures, qu'on était en présence de l'armée tout entière. L'Empereur heureusement avait donné,
dès la veille, au général de Mac-Mahon Tordre de venir le rejoindre à Magenla, et au bruit du canon le général, accélérant son mouvement, avait pu arriver juste à temps pour sauver les troupes engagées qui soutenaient la lutte contre un ennemi dix fois supérieur en nombre. Mais ne voyons que Theureuse issue de la journée. Cette intervention si opportune du général de Mac-Mahon décidait du sort de la bataille. Les troupes autrichiennes battaient en retraite, Magenta était pour nos armes une nouvelle victoire (1).
(1) Uii ofQcier général, fort autorisé dans les quesUons d^art militaire, émettait devant nous une opinion qu'il nous semble juste et intéressant de consigner ici. Il reconnaissait bien l'incompétence de l'Empereur pour exercer le commandement en chef de Tarmée ; mais il njoutuit qu*il y avait eu cependant, chez Napoléon III, des inspirations militaires dune remarquablejustesse.il faut effectivement reconnaître que le plan d'entrée en campagne, dû tout entier à Napo" léon III, était habilement conçu. « L'Empereur ayant débarqué à Gènes, » nous disait ce général, « y avait pris le commandement de ses troupes. Il avait établi son quartier général à Alexandrie. Tout indiquait qu'ayant la place forte de Gênes pour base d'opération, il allait faire suivre à son armée la vallée du Pô pour passer ce fleuve dans sa partie inférieure et tourner la gauche de l'armée autrichienne en menaçant sa ligne de retraite.
a Le général en chef autrichien, dont Tattcnlion avait été mise en éveil par une démonstration faite à travers les Apennins, fut confirmé dans cette opinion par les résultats du combat de Montebcllo, dans lequel la contre-attaque du général Forey fut si vigoureuse que les Autrichiens crurent qu'ils avaient eu affaire à tout un corps d'armée. C'est dans cet état de choses que l'Empereur exécuta un plan de campagne imaginé par lui.
« Ce plan consistait à metti'e l'armée en mouvement de ma-