‹ Mémoires sur le Second EmpireChapitre 9 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le souverain et la nation. — Leur tacite accord. — Les dçingers de Tomnipotence. — Sévérités de M. Schneider pour la spéculation. — Un avertissement à TEmpereur. — Les circonstances qui l'avaient provoqué. — Lady Holland et M. Thiers. — Un ministère Thiers un instant possible. — Rupture de la négociation. — Le pouvoir absolu s'accentue. — Les désapprobations qu'il éveille. — Les élections de 1857.

Il faut, quoique notre pensée s'affirme fréquemment dans le cours de cet ouvrage, il faut ici préciser le sens que nous avons entendu donner à cette parole dont nous venons de nous servir : « L'âge d'or de l'Empire. »

Ce serait se trçmper que d'attribuer à la forme du gouvernement, au pouvoir personnel, la prospérité des premières années de l'Empire. Les circonstances, — nous ne saurions trop insister sur ce mot tant il résume à lui seul toute une situation, — les circonstances ont été la cause la plus réelle, la plus dé-

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oisive, la plus indiscutable de cette prospérité sans égale qui se développa subitement au lendemain même du Deux-Décembre et qui dura aussi longtemps que des mesures impolitiques n'en vinrent pas arrêter Tessor.

La République de 1848 avait occasionné une véritable terreur. Les affaires, la vie du pays avaient été supprimées en un jour. Une sorte de réveil, sinon de confiance au moins d'espérance, s'était fait jour après Télection du 10 décembre. Mais on n'osait encore songer qu'à des entreprises à courte échéance. La date de 1852, date à laquelle expiraient les pouvoirs de Louis-Napoléon, posait, à jour fixe, un terme à la sécurité. La quiétude n'était que provisoire ; les capitaux, pour une notable partie, restaient improductifs plutôt que d'affronter les périls d'une secousse gouvernementale dont on ne pouvait calculer la portée. Il se faisait comme une sorte de réserve au profit de l'avenir, un véritable amoncellement de richesses prêt à se répandre sur le pays le jour où la sécurité deviendrait complète, où on se sentirait vivre sur un sol affermi. Ce jour de confiance et de sécurité, le Deux-Décembre et la proclamation de l'Empire le donnèrent, et tous ces capitaux amassés, toutes ces richesses en réserve furent jetées à pleines mains danis le mouvement des affaires. Pouvait-on trouver ainsi, pour la France, une plus grande condition de prospérité? Qui la lui donnait ? Nous ne saurions trop le répéter : les circonstances. Et la puissance d'impulsion était telle que, même sans être favorisée par le pouvoir.

livrée à ses propres forces, elle eût pu as^surer au pays de longues années de prospérité.

Il faut reconnaître que le souverain et la nation secondèrent utilement ces premiers élans d'une activité féconde. Leur rôle respectif peut facilement se déterminer»

L'abandon momentané fait au profit du souverain par le pays de sa participation au maniement de ses grands intérêts, ne constituait, à vrai dire , qu'une sorte de délégation, dont le sentiment de la presque unanimité de la nation avait posé les termes. Ce n'était pas seulement un sous-entendu ; c'était la manifestation éclatante de la volonté du pays qui avait déterminé les bases de ce contrat entre le peuple et le pouvoir. Quoique aucune réserve n'ait été expressément stipulée, on peut dire que la confiance était conditionnelle, et la condition se pénétrait facilement. Elle se résumait ainsi : consciencieuse exécution du vœu de la nation qui demande Tordre, la paix, la modération et la sagesse dans la haute direction des affaires. Aussi longtemps que le pouvoir sût se préoccuper exclusivement des aspirations du pays, il fut considéré comme un mandataire fidèle, et c'est de ce commun accord que résulta l'apaisement d>bord, l'accroissement de la confiance en l'autorité ensuite, et la foi dans l'avenir.

Ce n'est donc pas à la forme, du gouvernement; ÉiU pouvoir personnel, nous insistons encore sur ce point, mais, tout au contraire, à la soumission que ce pouvoir même s'imposait alors pour ne gouverner que selon la volonté du pays, qu'il faut

attribuer ces prospères années qui avaient éfé si puissamment favorisées par les circonstances. Et ce qui, mieux que tous les raisonnements possibles, peut prouver à quel point cet accord était la raison exclusive de la paix et de la prospérité du pays, c'est qu'aux premiers oublis qu'en fit le pouvoir, la situation de l'Empire entra subitement dans une phase différente.

Si forte que soit son âme, l'homme, enveloppé de toutes les faveurs de la fortune et au lendemain d'éblouissants succès, a peine à se défendre d'une sorte d'enivrement. Quelque soin qu'il mette à se tenir à labri du danger des grandeurs humaines, il échappe difficilement à quelques-unes de ses atteintes. Peu de princes eurent, plus que Napoléon III, le don de se soustraire à ce péril. Celui qui écrit ces lignes a été étroitement mêlé, pendant plusieurs des plus importantes années de son pouvoir, aux intimités de sa vie politique, quelquefois même de sa vie privée; il a pu ainèi juger de la sérénité de son esprit au milieu de ses plus considérables triomphes. Le flegme- de Napoléon III contrastait avec l'étourdissant concert de louanges et d'adulations dont il était entouré. Mais peut-on rester toujours inaccessible aux tentations de l'omnipotence ? Il vint un jour où Napoléon III ne sut pas résister assez aux pernicieux conseils de ses courtisans, de ses ministres surtout. Moins faits que leur maître pour se maintenir dans la réalité au milieu d'un véritable excès de puissance, ils s'étaient laissé envahir par une sorte de vertige. Peu après cette

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paix glorieuse de 1856, on vit poindre, chez les dépositaires du pouvoir, certaines exagérations d'autorité. Leurs allures devenaient hautaines ; ils repoussaient avec morgue les conseils les plus utiles, les plus désintéressés ; ils érigeaient, en quelque sorte, en dogme rinfaiUibilité ministérielle. Les membres eux-mêmes des grands Corps de TÉtat, les sénateurs, les députés, les conseillers d'État étaient à peine écoutés. Gomment ainsi la vérité pouvait-elle se faire jour jusque dans les hautes régions du pouvoir ! Elle n'y parvenait pas en effet. L'opinion publique en venait à le comprendre et les murmures commençaient à naître. On constatait déjà certaines fautes ; mais on ne les faisait pas encore remonter à l'Empereur. On en attribuait la responsabilité à quelques importantes individuc^lités politiques en tête desquelles figurait M. de Morny. Ce qui touchait aux ^ grandes affaires industrielles avaiJt éveillé plus que des murmures; c'était, de toutes parts, de vives critiques et d'amères récriminations. On ne voyait pas, sans s'élever contre de pareils scandales, des fortunes s'amasser en un jour. Là, fut incontestablement le premier point vulnérable pour l'Empire, et c'est sur ce terrain, favorable pour elle, que se plaçait l'opposition pour tenter de relever la tète.

Dans l'un de ses rapports sur le budget, à la Chambre des députés, M. Schneider avait osé signaler déjà les dangers de la spéculation et de ces jeux de Bourse qui jettent dans le pays la démoralisation et trop souvent, dans les familles, le désespoir et la ruine. Il avait dit : « L'esprit d'entreprise

touche à la spéculation, la spéculation touche au jeu ; n'est-il pas "à craindre que la hausse rapide de toutes les valeurs, Tabondance des capitaux, les facilités de crédit, l'exemple des fortunes subites n'excitent outre mesure les imaginations et n'occasionnent des entraînements et des excès regrettables ? » Le dévouement de M. Schneider, qui avait été ministre de Louis-Napoléon, ne pouvait être mis en doute ; son honorabilité et sa haute compétence en matière industrielle et financière donnaient à sa parole une grande autorité ; c'était un avertissement significatif. Plus tard, le gouvernement lui-même, effrayé du débordement do la spéculation, avait cru devoir faire entendre sa voix. Une note placée en tête de son organe officiel, le Moniteur universel, s'exprimait en ces termes, quelques jours avant la signature du traité de Paris :

« La prévision de la paix fait naître de nombreux projets d'entreprises. Des compagnies nouvelles sont en voie de formation et adressent chaque jour des demandes d'autorisation à Tadministration. Il est du devoir du gouvernement de résister à des entraînements exagérés qui pourraient compromettre les affaires déjà engagées et porter atteinte au crédit. L'Empereur a décidé que, quelle que puisse être l'issue des négociations pendantes, le gouvernement se maintiendra dans la réserve qu'il s'est imposée, et qu'aucune entreprise donnant lieu à une émission de valeurs nouvelles ne sera autorisée pendant le cours de cette année. »

Il ne venait à l'esprit de personne d'accuser i'Em-

pereur de favoriser voloniairement de blâmables spéculations. Si épais que fût le 'l'oile qui enveloppait alors le pouvoir, le public le perçait de son regard, attentif encore aux intérêts du pays. On disait : la bonté de l'Empereur le rend trop accessible. D'habiles et hardis spéculateurs surprennent sa bonne foi, et ses ministres ne le mettent pas assez en garde contre les dangers de ces sortes de surprises. C'est qu'effectivement, il manquait à l'Empereur le conseil et la résistance de la part de ceux qui étaient placés près de lui avec mission de l'éclairer. L'opinion en vint facilement ainsi à souhaiter moins d'absolutisme dans le pouvoir suprême, et à trouver qu'il fallait un contrôle plus sérieux dans les affaires de l'État.

Il est permis d'affirmer ici que le ministère de la police générale, supprimé, en 1853, à la suite des incessants efforts de la haute coterie financière, faisait sérieusement défaut à l'Empereur. Le goût qu'il avait pris insensiblement pour la tranquillité Tempêchait de s'apercevoir du préjudice que lui causait cette lacune dans son gouvernement. Il n'était plus averti que rarement et timidement par ses ministres qui ne se souciaient pas d'encourir la disgrâce du souverain.

Il ne sera pas sans intérêt de dire, rétrospectivement, quelques mots au sujet de la suppression de ce ministère de la police générale. Ce n'avait pas été chose facile de l'obtenir de l'Empereur. Il comprenait les inconvénients de la contradiction qu'il s'imposait à si peu de, temps de distance. Après avoir

pompeusement expliqué et défini dans la lettre qu'il m'adressait, le 30 janvier 1852, la nécessité d'un ministère de la police générale, reconnaître soimême que cette institution était devenue un rouage inutile, dangereux peut-être, c'était montrer qu'on n'avait pas assez mûrement réfléchi au moment de sa création. Ne provoquait-on pas, en même temps, un autre rapprochement? La phrase qui terminait la lettre que l'Empereur m'avait adressée me disait : « C'est à vous, M. le Ministre, qui m'avez donné tant de . preuves de votre discernement, de voire courage dans les moments difficiles et de votre dévouement, que je confie cette noble et importante mission de faire parvenir sans cesse jusqu'à moi la vérité, qu'on s'efforce trop souvent de tenir éloignée du pouvoir. » Ne pouvait-on pas se demander si le goût qu'avait alors le souverain pour la vérité ne s'était pas affaibli? Je dois ajouter que l'Empereur n'avait pas perdu le souvenir des services que je lui avais rendus, et je savais les scrupules qu'il éprouvait à se séparer de moi. Il ne me convenait, en aucune sorte, que ma personne devînt un embarras pour les combinaisons qui s'agitaient, et, pour rendre à l'Empereur toute sa liberté d'action, je lui adressais ma démission, à la date du 6 mai 1853. Je donnais le motif de ma détermination ; j'exposais, jusque dans ses moindres détails, toutes les phases de la campagne dirigée contre moi et qui datait de cette séance du conseil dont nous avons parlé plus haut, où s'étaient discutées les questions relatives aux scandales de la spéculation ; je concluais en conseil-

lant qu'on confiât mon portefeuille à un autre titulaire pour que la conservation d'une institution vraiment utile ne fût pas sacrifiée à une question de personnes.

Le moment ne semblait, sans doute, pas favorable à l'Empereur pour mettre ses.projets à exécution, car son insistance pour me voir conserver mes fonctions fut telle, que je ne crus pas devoir lui refuser de rester à mon poste. Mais mes adversaires ne se décourageaient pas, et, chaque jour, leurs attaques contre moi redoublaient de violence. Le 22 juin, je recevais, de l'Empereur, une lettre que m'apportait son aide de camp, le général baron de Béville, et qui m'annonçait la suppression du ministère de la police générale. L'Empereur me disait :

« Mon cher Monsieur de Maupas,

« Après bien des hésitations et de mûres réflexions, je me suis décidé à supprimer le ministère de la police. J'ai hésité longtemps parce que, connaissant tout votve dévouement à ma personne, il m'en coûtait de me séparer d'un ministre qui m'avait rendu d'éminents services au Deux-Décembre. Mais je m'aperçois tous les jours que la création du ministère a affaibli l'autorité au lieu de la fortifier... »

Cette dernière phrase était la reproduction fidèle d6 l'argument inventé et exploité par mes adversaires. L'Empereur, perdant de vue sa lettre du 30 janvier 1852, se livrait ensuite à une longue disr cussiôn pour démontrer les inconvénients d'un mi-

nistère de la police générale, et terminait par des paroles particulièrement aimables à mon égard.

Le même jour, je recevais, sans les avoir provoquées, deux compensations à la situation qui m'était retirée. Un premier décret m'élevait à la dignité de sénateur, et, par un second décret, j'étais nommé envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire prés Sa Majesté le roi des Deux-Siciles. Le ministère de la police générale était rattaché au ministère de l'intérieur, et mon collègue, M. le comte de Persigny, qui avait voulu, lui aussi, prendre son rôle au sé^ rieux, ne tardait pas à s'apercevoir des dangers auxquels on s'expose en se faisant trop fidèlement, près des trônes, l'interprète de la vérité. Un an après la suppression du ministère de la police générale, le 24 juin 1854, M. de Persigny quittait le ministère de l'intérieur où il était remplacé par M. Billault, président du Corps Législatif. M. de Morny, après un siège long et laborieux, arrivait enfin, la coterie financière y aidant, à enlever cette position depuis si longtemps ambitionnée par lui. Il devenait président du Corps Législatif et il ajoutait à la satisfaction que lui causait son élévation nouvelle, la joie, non moins vive, d'avoir fait successivement disparaître deux contrôles gênants pour lui près de la couronne.

Ma sortie du ministère, on savait pour quelle cause, et la disgrâce de M. le comte de Persigny, qu'on attribuait, avec raison, à la même origine, avaient augmenté encore la prudence de ceux qui avaient mission de conseiller le souverain ; on en arrivait à un

dangereux silence. Il faut cependant rendre justice à un homme dont nous avons loué le dévouement et les services en parlant du Deux-Décembre : le colonel, devenu le général Fleury, aide de camp de l'Empereur et son confident le plus intime. Par un privilège exceptionnel, il avait trouvé le secret de parler avec franchise à son auguste maître, de le contredire, quand il le jugeait profitable aux intérêts du pays et de la couronne, et cela sans que sa faveur fût jamais en déclin. Cette faveur, il la conserva pendant vingt années, et on peut dire que ses conseils, dans toutes les circonstances graves du règne, ont toujours été empreints d*une grande sagesse et d'une rare clairvoyance.

En dehors du général Fleury, dont l'action était pour ainsi dire quotidienne, quelques rares amis de l'Empereur se hasardaient, sans s'inquiéter de la disgrâce qui pouvait les atteindre, à lui révéler les dangers de cette situation. Il donnait une attention particulière à ces communications qu'il considérait, avec raison, comme une sorte de reflet de l'opinion publique; il les provoquait souvent lui-même, M. de Persigny était, depuis sa sortie du ministère, du nombre de ceux qui s'adressaient ainsi directement à l'Empereur; il avait ses entrées faciles aux Tuileries et il faisait entendre de très utiles vérités. MM. Drouyn de THuys, de Ghasseloup-Laubat, de Parieu et Schneider y avaient fait, eux aussi, pénétrer de sages conseils (1). Ils n'étaient pas les seuls.

(1) M. de Parieu, vice-présideat du Conseil d*État, qui, par ses écrits et par ses discours, s^était fait une véritable spéciu-

L'Empereur avait bien voulu, à ma sortie du min4s- . tère, et quoique mes avis eussent été souvent en discordance avec sa politique, m'inviter à lui fairepart, à l'occasion, de mes réflexions sur les actes importants de son gouvernement. Tout en usant discrètement de la faculté qui m'était ainsi donnée, j'avais, à diverses reprises, soumis au Souveraia mes appréciations sur certains faits. L'une de ces communications avait particulièrement attiré son attention. Il n'est pas sans intérêt d'en dire ici quelques mots et de parler également des incidents auxquels elle donna lieu.

Si les assemblées et la presse étaient restées, jusqu'à cette époque, dans une sorte de mutisme sur les actes du pouvoir, l'opinion, nous venons de le dire, ne s'en donnait pas moins libre carrière pour les juger et souvent pour les blâmer. Les excès de la spéculation, l'exagération et la trop longue durée du pouvoir absolu étaient les deux points sur lesquels

lité financière, réclamait, avec insistance, du Souverain une assiette plus équitable de l'impôt. Il s'élevait particulièrement contre la criante inégalité qui existe depuis longlemps en France dans la répartition de Timpôt foncier et il montrait en même temps Tinjustice qu'il y avait à ne demander aucune contribution directe à la fortune mobilière si développée en France, notamment depuis rétablissement des voies ferrées. Les diverses communications de M. de Parieu et les fréquents entretiens qu'à leur suite il eut avec l'Empereur furent pour beaucoup dans le passage du discours du trône qui annonçait aux Chambres l'établissement d'un nouveau droit sur les valeurs mobilières. On voit ainsi que les interventions indirectes exerçaient quelquefois une influence utile sur la marche des affaires.

portaient principalement la critique et sur lesquels également je croyais devoir appeler l'attention de l'Empereur.

Ma lettre qui portait la date du 8 mai 1857 était ainsi conçue :

M Paris, le 8 mai 185T.

« Sire,

« J'ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté une note dans laquelle j'ai résumé certaines appréciations sur la situation politique de son gouvernement.

« Elles me sont inspirées par un ardent désir de voir toujours et partout prospérer un gouvernement qui a déjà rendu de si grands services au pays et par cette pensée qui occupe souvent mon esprit: je voudrais voir l'Empereur aidé et non pas entravé par ceux qui l'entourent .

« Je suis, avec respect, Sire

« De Maupas. »

La note que j'annonçais à l'Empereur n'était autre qu'un long mémoire qui envisageait, sous tous ses aspects, la situation de TEmpire. Après avoir successivement examiné la position de la France en face des grandes puissances de l'Europe, je disais

« La politique extérieure de l'Empereur a donc largement payé sa dette à cette exigence de nouveauté du pays. Elle a paralysé, chez ses adversaires euxmêmes, toute pensée de critique, en ne laissant place

qu'à la satisfaction, à radmiration, et à la reconnaissance.

€ A rintérieur, en a-t-il été de même ? Sans doute, il s'y est fait de grandes choses par la volonté de TEmpereur. Si ses inspirations pouvaient arriver à la nation,, pour ainsi dire sans intermédiaires^ sans interprètes, l'effet en serait toujours certain. Mais, faut-il Je dire? plus d'une fois, de grandes et fécondes conceptions, dans lesquelles l'Empereur, à la hauteur où son esprit se place, n'avait pu voir que l'intérêt de son peuple, l'agrandissement de son bien-être malériel et moral, le développement du crédit public, plus d'une fois, dis-je, ces grandes pensées de l'Empereur n'ont-elles pas été exploitées par les intérêts .personnels, par la spéculation? Ce qui était une grande chose en sortant de Tesprit de l'Empereur, devenait, par les intermédiaires de l'exécution, une grande affaire.

« Sans doute, la nation sait faire la part de chacun : à l'Empereur, l'inspiration grande, ulilè, révélant sa sollicitude pour le pays; mais à côté, critique amère, excitation générale contre les hommes qui trouvent dans des spéculations démesurées et ^eutêtre plus encore dans l'organisation trop habile de grandes entreprises industrielles la source de fortunes énormes.

a L'esprit français est ainsi fait, que, quand il a trouvé une voie pour la critique, il la suit avec une persévérance soutenue^ à moins qu'on ne l'en détourne par des moyens héroïques. On ne change pas l'esprit d'une nation; mais il est regrettable de céder

à sa pression ; le mieux n'est-il pas, tenant compte de sa nature, de pressentir ses exigences, et, sous forme indirecte, de les satisfaire par anticipation ?

« Si l'Empereur reconnaissait, comme nous,

que l'opinion n'est point avec ses ministres, que, tout en sachant qu'il est moins nécessaire de trouver chez eux, aujourd'hui, les qualités qui leur étaient indispensables sous un autre régime, elle veut néanmoins, dans leurs tendances et leurs allures, plus d'harmonie avec celles du Chef de l'Etat, plus de dispositions à le seconder dans ses vues ; qu'ils sont dès lors une sorte de difficulté, de pierre d'achoppement dans Topinion, ne penserait-il pas qu'une modification radicale aurait un avantage réel ?

« Les modifications ministérielles isolées passent inaperçues ; les modifications d'ensemble, outre qu'elles évitent à TEmpereur le regret de mesures individuelles, toujours pénibles, produisent une impression marquée.

« Que l'Empereur se reporte un instant à la formation du cabinet du 31 octobre 1849... — Les temps ne sont plus les mêmes, sans doute. Malgré cela^ plus d'une impression d'alors serait encore l'impression d'aujourd'hui.

« Cet imprévu du 31 octobre fut une surprise générale. Gomme il y avait là du nouveau, et qu'avec le nouveau on est le plus souvent applaudi en France, l'approbation fut presque unanime. Cependant, le cabinet qui tombait alors était-il attaqué, usé dans l'opinion autant que celui-ci ? Mais il y aurait aujourd'hui plus à faire qu'à cette époque. Il faudrait trou-

ver un ensemble d'hommes qui inspirai confiance et considération; chez les uns, un mérite réel, chez les autres la notoriété ; chez tous le renom d'une probité scrupuleuse, et avec cela certaines apparences au moins d'idées qui pourraient signifier une sorte de concession au libéralisme.

« Je vois à l'écart un homme dont le nom aux affaires serait une bien grande surprise pour tous, une bonne fortune dans un conseil, car sa science en toutes choses en fait une sorte d'encyclopédie gouvernementale vivante; un coup de massue pour son parti; une conquête réelle pour le pouvoir. Cet homme, que dans son discours d'ouverture aux Chambres et dans notre dernière entrevue, l'Empereur a en quelque sorte désigné à mon esprit, cet homme, c'est M. Thiers. Il n'y a certes pas trois personnes en France qui songent à M. Thiers pour prendre part aujourd'hui aux affaires du pays. Est-ce un mal? Non ! L'un des caractères les plus séduisants pour Topinion, de -la politique de l'Empereur, c'est l'imprévu, et ce mérite on ne saurait au moins le contester à un cabinet dont ferait partie M. Thiers.

« Mais ici viennent se placer quelques objections.

« M. Thiers n'est pas populaire ! L'Empereur ne l'est-il pas assez par lui-même pour se passer de quelqu'un qui le soit à côté de lui? Et d'ailleurs, on ne lit pas, sans qu'il en reste au moins un sentiment d'admiration, si ce n'est de sympathie, « l'historien .illustre et national » de la plus belle page de l'histoire de la France.

« M. Thiers est l'homme des classes hostiles, de la

bourgeoisie criarde et malveillante, son chef et son drapeau, et un chef ne sait-il pas toujours se faire suivre au moins d'une partie de ses soldats ?

«Avec M. Thiers et ses antécédents, n'a-t-onpas à craindre, dans un moment critique, des tendances ennemies, au sein même du conseil de TEmpereur?

«Les noms de M. de Perslgny, de îvL Abbatucci, dans le même cabinet, outre le piquant d*un pareil assemblage, ne seraient-ils pas un contrepoids suffisant? Une de nos gloires de Grimée viendrait siéger à la guerre, Canrobert ou Pélissier. Un homme de l'ancien parti Thiers, homme capable, probe et estimé, M. de Ghasseloup-Laubat, ne pourrait-il pas venir continuer, à la marine, le bien qu'il y avait commencé, en servant d'ailleurs de cortège à son ancien chef? Et pour donner à l'opinion légitimiste une sorte de satisfaction, M. de Fiavigny ne serait-il pas de mise dans ce cabinet ?

« Ministère imprévu, conciliation, progrès, capacité, considération publique et privée, tel serait l'ensemble de la combinaison; telle serait l'impression publique.

« Mais les hommes accepteraient-ils le rôle auquel on songe pour eux ? J'ai personnellement des raisons de le penser. Il serait trop long de les donner ici. Mais si Sa Majesté le désirait, j'aurais l'honneur de lui soumettre mes impressions à ce sujet.

« Pour ma part, je verrais là, pour l'opinion, un réveil qui, sans aucun doute, serait profitable au gouvernement de l'Empereur, et je serais heureux d'être le spectateur d'une sorte de Coup d'État ministériel

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qui balayerait, d'un seul coup, le champ de la critique

« De Maupas. »

On comprend aisément que je ne m'étais point hasardé à proposer à TEmpereur un revirement aussi considérable dans sa politique sans m'être assuré de l'assentiment de l'homme le plus important de ceux dont j'avais parlé, do celui qui. faisait le pivot de la combinaison, de M. Thiers en un mot. Je n'avais jamais eu de relations personnelles avec cet émînent homme d'État, et ce qui s'était passé au Deux-Décembre n'était pas fait pour rendre un rapprochement facile. Une circonstance cependant vint établir, entre nous, comme une sorte de lien indirect. Alors que je représentais la France à Naples, j'avais eu Toccasion de rencontrer fréquemment Lord et Lady Rolland. Lady HoUand passait une partie de ses hivers à Paris. Elle occupait un somptueux hôtel dans le faubourg Saint-Honoré et son salon, tout politique et particulièrement impérialiste, rappelait, à certains égards, le salon de la Princesse de Lieven qui, sous le gouvernement de Juillet, réunissait, chaque soir, les notabilités du parti conservateur et les amis surtout du plus puissant des ministres de cette époque, M. Guizot. Lady HoUand, outre ses réceptions du soir, consacrait deux heures de sa journée aux visites de ses amis les plus intimes. On y voyait, à peu près chaque jour, M. Thiers. J'y allais fréquemment moi-même et j'avais eu souvent l'occasion de Ty rencontrer, Lady HoUand avait une vive affection pour

Napoléon III qui, durant ses années d'exil, avait reçu d'elle, en Angleterre, le plus sympathique accueil. Il n'était sorte d'égards que l'Empereur n'eût pour la noble Lady. Il savait d'ailleurs tout le soin et le dévouement qu'elle mettait à servir sa cause et accueillait avec faveur ce qu'il savait venir d'elle.

M. Thiers ne dissimulait pas à la noble Anglaise les critiques que lui semblait mériter le gouvernement de Napoléon III ; mais il le faisait en termes modérés. Par un étrange rapprochement, je tenais, dans mes entretiens avec Lady HoUand, un langage à peu près analogue. Je gémissais du débordement de la spéculation ; je condamnais l'usage excessif du pouvoir absolu, je trouvais l'Empereur mal servi et souvent compromis par plusieurs de ses ministres. Je ne dissimulais pas mon vif désir de voir un contrôle sérieux se substituer à l'arbitraire.

Lady HoUand avait, au fond du cœur, les aspirations libérales ; elle les avait, dès sa naissance, respiréesen Angleterre. Elle partageait mes idées et souvent elle me disait : « Savez- vous que M. Thiers n'est pas si loin de l'Empire qu'on pourrait le penser. » « Mais, lui dis-je un jour, pourquoi n'essayerions-nous pas de rapprocher M. Thiers de l'Empereur, d'aller plus loin même, de le rallier complètement à l'Empire? M. Thiers aime avant tout le pouvoir et il ferait, à coup sûr, beaucoup de sacrifices pour le retrouver. La modération de son langage avec vous n'estelle pas, de sa part, comme une sorte d'invite, et ne croiriez-vous pas possible de pénétrer ses intentions à ce sujet ? Ne pourriez- vous pas savoir notamment

à quelles conditions il consentirait à accepter un portefeuille, celui, bien entendu, qui aurait ses préférences? »

Malgré tout Timprévu d'une semblable ouverture, Lady HoUand Taccueillait avec empressement et j'en avais bientôt la preuve en recevant d'elle un billet qui me demandait de passer, toute affaire cessante, à son hôtel. Sans autre préambule, Lady Holland visiblement joyeuse, me disait : < Eh bien, j'ai causé, à cœur ouvert, avec M, Thiers; j'ai facilement pénétré ses pensées et ses désirs ; je crois connaître le dernier mot de son ambition. M. Thiers ferait volontiers partie d'une combinaison ministérielle ; mais il y mettrait une condition : il exigerait, avec le portefeuille des affaires étrangères, le titre de Président du conseil. Ce ne serait point par amour-propre, ditil, qu'il tiendrait à cette fonction; on verrait, dans la résurrection de ce titre, comme la définition de l'évolution faite par la politique impériale. »

On comprend en effet toute la portée qu'avaient les exigences de M. Thiers. Avec un Président du conseil, les ministres ne seraient plus, dans l'opinion, de simples commis de la couronne, isolés les uns des autres. Il y aurait bien, désormais, un cabinet, un conseil des ministres avec un Président à sa tête; il y aurait comme un dédoublement du pouvoir exé* cutif et comme un rouage nouveau dans les institutions impériales. Personnifier cette sorte d'évolution constitutionnelle était, pour M. Thiers, une véritable tentation, et, en accédant à ses désirs, on s'assurait son plein et entier concours. C'est armé de ces très exactes

et très sérieuses indications que j'avais adressé, à l'Empereur, la lettre qu'on a lue plus haut et la note dont j'ai donné les principaux passages.

Peu de jours après Tenvoi de ma lettre, je recevais une invitation pour dîner aux Tuileries. Le repas à peine terminé, l'Empereur m'invitait à le suivre dans l'un des salons où n'étaient pas encore entrés les invités, et, sans autre préambule, il me disait :

« J'ai lu votre lettre avec beaucoup d'intérêt ; mais vous êtes bien sévère pour certaines personnes ? »

« SirO; je l'eusse été plus encore si je vous avais plus complètement traduit tout ce que le monde politique, le monde des affaires, le monde des salons et déjà les classes moyennes disent quotidiennement de certains personnages qui vous approchent. Vous avez, dans votre conseil même, un ami dont le dévouement ne peut vous être suspect : c'est Abbatucci. Vous avez, avec raison, confiance en ses lumières, en sa sagesse, en sa pénétration, en sa probité. Il a par ses procureurs généraux, les renseignements les plus autorisés sur la province, et, par ses anciennes relations parlementaires, il a, mieux qu'un autre, les reflets de ce qui se dit dans les groupes déjà constitués de l'opposition. Veuillez l'interroger et le presser de s'expliquer nettement. Veuillez aller plus loin, Sire, veuillez lui communiquer ma lettre et la note qui l'accompagne; j'affirme qu'il ne trouvera aucune demes critiques trop sévères et qu'il s'associera à plusieurs d'entre elles. »

« Mais, pour être aussi affirmatif, avez-vous donc causé de toutes ces choses avec Abbatucci? »

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« Abbatucci ignore ce que j'ai écrit à Votre Majesté, mais je sais ce qu'il pense. J'ai eu, pendant prés de deux années, l'honneur de faire partie de votre conseil en môme temps que lui: je sais ce qu'il souhaite et ce qu'il redoute pour l'Empereur. A cette époque de 1852 et 1853, il s'était formé, dans votre conseil, comme une sorte de comité secret. Ceux qui en faisaient partie étaient unis par les liens d'une étroite confiance et du dévouement le plus désintéressé à l'Empire. Bineau, Abbatucci et moi formions ce petit groupe. Ducos assistait également quelquefois à nos réunions particulières. Votre Majesté n'a pas oublié avec quelle vivacité nous nous sommes élevés alors contre certaines entreprises, le Grand-Central notamment, qui avait surtout pour base une pensée de spéculation. Notre résistance a été sans effet; mais j'ai conservé le souvenir de la vive émotion qu'en éprouva mon excellent collègue Abbatucci. J'ai toujours trouvé en lui, depuis cette époque, cette même fermeté de principes, et c'est pour cela que je me permets de conseiller à TEmpereur de consulter, sur la valeur de mes critiques, son ministre de là justice. >

L'Empereur n'avait pris que bien faiblement, et en quelque sorte sous forme dubitative, la défense de ceux que pouvait atteindre ma lettre. Il était facile de voir que sa pensée sur eux ne différait pas sensiblement de la mienne ; aussi la conversation, sur ce point, fut-elle rapidement et intentionnellement écourtée. Il tardait à l'Empereur d'en venir au point le plus important de ma note du 8 mai.

Pendant cette première partie de notre conversa-

tien, rEiïipereur avait conservé celle physionomie insouciante qu'il avait d'ordinaire quand le sujet dont on l'entretenait ne touchait pas à Tune des questions qui occupaient particulièrement son esprit. Subitement, son regard et son sourire donnant une expression nouvelle à son visage, Napoléon III me disait :

« Ce que vous m'avez écrit, au sujet de M. Thiérs, me paraît bien étrange. Je sais ce qui se dît chez lui, et son langage est très acerbe. Son entourage est encore plus violent que lui, et il ne le laisserait certainement pas libre de se rapprocher de moi s'il pouvait en avoir la tentation. Mais quelles raisons avez-vous de supposer que M. Thiers accueillerait favorablement les ouvertures qui lui seraient faites? »

Lady Holland avait été certainement discrète. Je savais qu'elle avait vu l'Empereur depuis notre dernier entretien et depuis nos quasi-négociations avec M. Thiers. La surprise qu'éprouva Napoléon III, quand

je lui révélai le nom delà sympathique intermédiaire, ne me laissait aucun doute à cet égard. Il fallut raconter au Souverain tout ce qui s'était dit et fait jusque dans les moindres détails. îVprès quelques moments de silence, et sans me laisser pressentir en aucune sorte les impressions que laissait dans son esprit notre long entretien , l'Empereur me serrait affectueusement la main et me ramenait dans le salon où se trouvaient les invités.

Quelle suite allait avoir et avait eue cette communication ? Si incomplètement que j'aie pu me renseigner, voici ce qu'il me fut donné d'apprendre. Parmi les ministres, il en était un qui avait avec M. Thiers des re-

lations d'une certaine intimité et l'Empereur le savait. Elles remontaient à do longues années et les événements né les avaient point altérées. Dès le lendemain de notre conversation, le ministre, ami deM.Thiers, était mandé aux Tuileries. L'Empereur avait, en son dévouement, une confiance méritée ; il le chargeait de voir sans retard l'ancien ministre de Louis- Philippe pour chercher à pénétrer sa pensée. Le nom de l'Empereur devait être soigneusement mis en dehors. Quelques paroles surprises à Lady HoUand devaient servir de point de départ aux négociations.

M. Thiers s'était complaisamment prêté à discourir sur le terrain qu'avait choisi son interlocuteur, et le ministre de Napoléon III n'avait eu nulle peine à obtenir de lui la confidence du programme qu'il avait exposé à Lady HoUand. Le ministre avait des pouvoirs déterminés : il avait mission d'expliquer, avec précaution, à M. Thiers, s'il abordait cette question, l'incompatibilité qui existait entre ses désirs et l'article 3 de la Constitution; mais il avait, en même temps, à lui offrir une satisfaction sérieuse. La vice-présidence du conseil serait proposée à M. Thiers avec le portefeuille des affaires étrangères ; il désignerait un certain nombre de ses amis pour entrer* avec lui, aux affaires; l'Empereur choisirait, à son gré, parmi eux, trois membres du nouveau Cabinet et les autres ministres seraient désignés par le souverain. On semblait ainsi assez prés de s'entendre. Mais, de part et d'autre, on s'obstina à ne faire aucune concession. M. Thiers voulait sauvegarder son amour-propre et pouvoir donner une raison plausible à ceux qui blâmeraient sa

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soumission à TEmpire. De son côté, TEmpereur n'était pas encore assez préparé à se dessaisir d'une partie ou plus exactement d'une apparence de son pouvoir. Les négociations en restèrent là ; et il faut le regretter, car le moment était venu d'agir^ si Ton devait agir. . Ma lettre, en effet, était écrite en vue des élections qui devaient prochainement renouveler, pour la première fois, le Corps Législatif.

. Que furent ces élections de 1857? Elles donnèrent sans doute, au gouvernement, une immense majorité ; mais elles n'en eurent pas moins une signification d'opposition qu'on eût pu conjurer. Dans beaucoup de collèges, où les candidats officiels, en 1852^ n'avaient pas eu de concurrents, les opposants réussirent à grouper d'assez fortes minorités. Plusieurs d'entre eux mêmes furent élus. Les uns, comme MM. Goudchaux, Gayaignac, Emile Ollivier, Hénon et Garnot s'étaient posés comme de véritables ennemis (1). Les autres, beaucoup plus réservés, se proposaient de critiquer, dans la marche du gouvernement, ce que tant de gens critiquaient alors. Ce n'étaient pas des adversaires mal intentionnés, à coup sûr, mais c'étaient des surveillants indépendants avec lesquels on devait avoir à compter, ,Les faits ont parlé. Et ne donnent-ils pas le droit

(1) MM. Goudchaux, Gavaignac et Garnot refusèrent le serment et furent déclarés démissionnaires. Lors des élections partielles auxquelles leur remplacement donna lieu, MM. Ernest Picard et Jules Favre furent élus, ce dernier péniblement à un second tour de scrutin. Ils vinrent siéger à Textrême gauche de la Ghambre, à côté de MM. Emile Ollivier, Hénon et Parimon.. ,. .

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de dire que l'évolution politique que je conseillais à l'Erapereur eût prévenu cette manifestation de résistance? Un ministère libéral eût eu pour premier effet de diminuer les chances de quelques-uns des intransigeants élus, car, parmi les électeurs qui formaient leur majorité, un grand nombre ne leur donnait ses suffrages que parce qu'ils ne voulaient, à aucun prix, les porter sur un candidat officiel. Ce ministère libéral, au lieu de leur imposer un approbateur systématique du pouvoir absolu, eût certainement désigné, à leur choix, un candidat à la fois libéral et dévoué au gouvernement, et celui-là eût eu plus de chance de battre les ennemis de TEmpire.

Quant aux candidats indépendants et dynastiques, élus en conformité d*idées avec les nouveaux ministres, ils eussent été leurs chauds auxiliaires, au lieu de se montrer des contrôleurs quelquefois redoutés à cause de leur indépendance.

. Nous avons eu souvent Toccasion de discourir, avec de sincères admirateurs du Gouvernement personnel, sur ceux des événements dont nous nous occupons ici. S'ils consentent à reconnaître qu'il vint un jour où le pays fit entendre sa voix pour demander le remaniement de nos institutions dans un sens libéral, ils se refusent à faire remonter la date de ces revendications à l'époque à laquelle elle a hien effectivement pris naissance. Pour nous, qui avons suivi, pas à pas, tous les incidents du règne de Napoléon III, nous persistons à dire que c'est bien vers la fin de l'année 1856 que les premières critiques ont pris une CQnsistance sérieuse. Le réveil de l'opposition était

déjà manifeste quand j'adressais à l'Empereur ma lettre du 8 mai 1857 et quand je lui indiquais les moyens propices pour arrêter le mouvement libéral. On ne saurait nier, en tout cas, qu'aux élections du 21 juin 1857,ropposition, comme nous venons de le dire, s'était bien réellement reconstituée, et, à l'appui de nos diverses affirmations, nous invoquerons un témoignage que personne ne pourra récuser, celui de l'Empereur lui-même.

Dans le discours qu'il prononçait, à Touverture des Chambres, le 18 janvier 1856, Napoléon III reconnaissait, sans détours, qu'il était arrivé à l'heure des difficultés intérieures.

« Ne l'oublions pas », disait-il, t la marche de tout pouvoir nouveau est longtemps une lutte.

« D'ailleurs il est une vérité écrite à chaque page de l'histoire de la France et de l'Angleterre, c'est qu'une liberté sans entraves est impossible tant qu'il existe dans un pays une fraction obstinée à méconnaître les bases fondamentales du gouvernement, car alors la liberté, au lieu d'éclairer, de contrôler, d'améliorer, n'est plus, dans les mains des partis, qu'une arme pour renverser. »

« La liberté sans entraves >, il n'y avait que les ennemis intransigeants qui pussent rêver une semblable chimère, et c'était à eux seuls que s'adressait un pareil avertissement. Mais, plus loin, le souverain parlait pour cette fraction du pays qui, sans se confondre avec l'opposition, se contentait, d'accord avec les amis clairvoyants de l'Empire, de demander de sages réformes et le contrôle du pouvoir. Il disait :

« Comme je n'ai pas accepté le pouvoir de la

nation dans le but d'acquérir celte popularité éphé- i

mère, prix trompeur de concessions arrachées à là J

faiblesse, mais afin de mériter un jour Tapprobation de la postérité en fondant en France quelque chose de durable, je ne crains pas de vous le déclarer aujourd'hui, le danger, quoi qu'on dise, n'est pas dans les prérogatives excessives du pouvoir, mais plutôt j

dans Tabsence de lois répressives. Ainsi les dernières élections, malgré leur résultat satisfaisant, ont offert en certains lieux un affligeant spectacle : les i

partis hostiles en ont profité pour agiter le pays. »

L'Empereur reconnaissait que son pouvoir personnel (ce qu'on appelait, disait-il, les prérogatives excessives de la couronne), avait été le point de mire de vives attaques et que les élections avaient donné lieu à de regrettables agitations dans le pays . Loin de laisser entrevoir une atténuation dans le régime autoritaire, il accentuait, au conti^aire, sa volonté de s'y maintenir en disant :

« La pacification des esprits devant être le but constant de nos efforts, vous m'aiderez à rechercher les moyens de réduire au silence les oppositions extrêmes et factieuses.

t En effet, n'est-il pas pénible dans un pays calme, prospère, respecté en Europe, de voir d'un côté des personnes décrier un gouvernement auquel elles doivent la sécurité dont elles jouissent, tandis que d'autres ne profitent du libre exercice de leurs droits politiques que pour miner les institutions? »

L'Empereur se montrait prêt à la lutte et tous, dans n o

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son gouvernement, allaient mettre soigneusement ce mot d'ordre en pratique. On allait ainsi indisposer si sérieusement l'opinion qu'il suffirait d'une circonstance, s'écartant du courant ordinaire, pour provoquer, dans le pays, une explosion de revendications libérales.

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