‹ Mémoires sur le Second EmpireChapitre 13 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Effets produits par les décrets du 24 novembre. ^ Le Prince Napoléon au Sénat. — Ce que fut le Prince de 1848 à 1810. — Quel jugement il faut porter sur lui. — Le prince Jérôme ex-roi de Weslphalie. — La princesse Glotilde et ses fils^

L'effet produit par les décrets du 24 novembre avait été loin de répondre à l'attente du pouvoir. Les amis sincères et éclairés de TEmpire en concevaient de vives alarmes, non qu ils redoutassent la liberté, ou tout au moins la nature de liberté compatible avec le maintien de Tordre; mais parce qu'ils ne voyaient, ni dans les origines, ni dans la nature de ces réformes, les conditions de sécurité, les garanties qui pouvaient seules inspirer confiance en l'avenir. Pour eux, le 24 novembre était une hardiesse irréfléchie et illogique. C'était moins un progrès rationnel qu'une aventure périlleuse.

Pour les adversaires du gouvernement, la vérité n'avait pas été longue à voir. Le 24 novembre n'avait

été reçu par eux que comme un expédient à Taide duquel le pouvoir espérait se soustraire aux exigences, bien autrement avancées, qui déjà s'étaient fait jour. Les esprits superficiels trouvaient seuls, dans ces réformes, une transformation profitable à l'Empire. Quelques mois d'expérience suffirent pour démontrer leur erreur et pour mettre en lumière les dangers du nouveau mécanisme constitutionnel dans lequel on s'était si légèrement engagé.

La discussion de l'adresse était l'occasion de revendications nouvelles et toute la politique du Gouvernement était, au Corps Législatif au moins, passée en revue par l'opposition qui ne ménageait pas ses coups. Au Sénat, pour être plus calme et plus mesurée sans doute, cette même discussion de l'adresse avait donné quelques préoccupations au Gouvernement. Un orateur, dont le talent était aussi grand qu'était élevée sa situation dans l'État, le Prince Napoléon avait abordé les questions les plus délicates de notre politique étrangère. H l'avait fait avec l'ardeur qu'il mettait en toutes choses et son imprudent langage eût créé des embarras au pouvoir s'il n'avait trouvé, en face de lui, pour répondre à ses critiques, l'habile organe du Gouvernement, M. Billault.

Que de jugements contradictoires n'ont pas été portés sur ce Prince ! Si difficile qu'il soit, pour nous en particulier, de nous prononcer sur cette nature exceptionnelle à tant d'égards, nous n'hésiterons pas à le faire. Étant donné le retentissement de certains de ses actes politiques et la situation qu'il a prise de chef militant du parti impérialiste, on ne peut passer à

côté de son nom sans s'y arrêter. Ne pas parler serait une défaillance. Nous aurons toutefois une observation à faire. Si nous avons eu, sous l'Empire, des relations avec le Prince Napoléon, et cela principalement à l'époque à laquejle- nous combattions, à la tribune du Sénat, la politique de M. Rouher, Toccasion de le AToir ne s'est pas présentée pour nous depuis un certain nombre d'années. Nous parlerons donc plus spécialement du Prince tel que nous l'avons vu de 1848 â 1870. Nous le trouverons ainsi dans la plénitude de sa force et de sa valeur et nous le verrons, peut-être mieux encore qu'à cette heure, aux prises avec les difficultés qu'il avait l'art de faire naître sur sa route.

Peu d'hommes, peu de Princes, furent plus généreusement traités par la nature ; comme par une faveur spéciale, il portait sur son visage une ressemr blance frappante avec cette tête superbe du chef de sa race, de Napoléon P^ Le Prince Napoléon était beau, ses traits avaient autant de pureté que de finesse et son regard était pénétrant. L'ensemble de sa physionomie dénotait une organisation puissante, comme elle Tétait en effet, et, dans sa démarche, dans ses allures, dans toute sa personne, on sentait, quand il le voulait, l'homme de grande origine. On le sentait surtout dans son langage, quand il tenait à rester Prince. Il avait le don d'être, selon les circonstances, ce qu'il lui plaisait d'être : fier, hautain même, alors qu'il le croyait utile : enjoué et séduisant quand il s'abandonnait à la familiarité ; véhément ou durement dédaigneux selon qu'était son interlocuteur

quand il avait à s'ea plaindre, et pour tout dire, terrible en ses emportements quand il se sentait froissé dans ses préférences, dans ses principes ou dans 4Bon amour-propre surtout.

S'ouvrait-il, avec un de ses privilégiés, au sujet de quelque amertume, et il en avait souvent, il se livrait tout entier. Sa parole prenait une animation saisissante ; il parcourait, a grands pas, Tappartement qu'il occupait et c'était alors, sans qu'il y prît garde, tout un discours qu'il débitait ainsi, avec le geste, l'accent et les mouvements oratoires naturels â son tempérament. On eût dit qu'il avait devant Jui un auditoire à convaincre ; il ne songeait qu'à soulager son cœur et à donner un libre cours à son irritation.

Voulait-il seulement faire passer dans l'esprit de quelques amis, — il en avait fréquemment un certain npmbre à sa table, — les convictions dont il était animé sur des questions ou politiques, ou. sociales, ou philosophiques, il se montrait d'abord discoureur habile, puis bien vite orateur entraînant et il étalait, ^ns aucune prétention, une incomparable richesse de savoir et d'argumentation. On pouvait se refuser à le suivre dans ses théories souvent erronées; on était contraint à l'admirer et on ne le quittait jamais, après ces sortes de harangues, sans être impressionné par ces manifestations toutes spontanées d'une si haute intelligence.

Était-il à la tribune, il y montrait, comme dans son intimité, ses facultés puissantes. Presque sans préparation, avec le seul secours de ses méditations

quotidiennes, il ne laissait échapper aucun des arguments qui pouvaient servir à sa cause. Sans s'occuper de la méthode, il se jetait dans la discussion avec la fougue de sa nature, et s'il ne parvenait pas à convaincre, parce qu'il se faisait trop souvent le défenseur de causes perdues à l'avance, il réussissait à obtenir les applaudissements, à l'adresse de son talent, de la part de ceux-là mêmes qui condamnaient ses principes.

D'ordinaire, son humeur était sombre. Il était facile de voir que son orgueil souffrait de la situation nécessairement secondaire qu'il avait, à la fois, et dans la famille impériale et dans la conduite des affaires de la France. Il se croyait de hautes aptitudes ; il se faisait l'illusion qu'en ses mains la France eût trouvé des destinées plus prospères, plus brillantes encore qu'elle ne les avait eues au début de l'Empire ; il eût voulu les lui donner, non pas seulement à l'aide d'une sage liberté, mais par toutes les libertés imaginables. C'était là son immense erreur. Mais toutes ses idées et tous ses systèmes il n'en jugeait pas l'application possible sous le règne de Napoléon III et il ne se consolait pas de voir ainsi sa valeur réduite à l'impuissance. Il n'était pas l'Empereur et il ne se voyait pas de chance de le devenir. Sans qu'il s'en rendît compte, c'était là son grief et ce fut la source de beaucoup de ses fautes, en même temps que le secret de ses relations compromettantes, de ses alliances condamnables avec les ennemis les plus acharnés de la Couronne.

Ces relations, l'Empereur les connaissait ; il n'i-

gnorait aucune des critiques, quelquefois violentes, qui se débitaient quotidiennement, au Palais-Royal, contre sa personne et contre certains actes de son gouvernement (1). Le Prince Napoléon n'en faisait pas mystère et il s'en expliquait souvent avec franchise'aux Tuileries. L'Empereur le lui permettait, car il n'oubliait pas que le Prince Napoléon et lui avaient été originairement, et à un titre égal, admirateurs de la révolution de 89 et partisans des idées libérales et démocratiques. Mais les situations ayant changé, les dispositions d*esprit n'étaient plus les mêmes. L'Empereur avait rapidement compris, en arrivant au pouvoir, la nécessité de faire fléchir ses tendances et les illusions de sa jeunesse devant les exigences de ces grands principes conservateurs qui sont devenus la base nécessaire de notre sécurité sociale. Le Prince Napoléon, au contraire, en était resté à ses croyances premières ; il en poursuivait l'appUcation et n'admettait pas que son cousin de-« venu Chef de l'État ne conservât pas, comme lui^ aux rêves de leur jeunesse une entière fidélité. Sur les questions démocratiques, l'accord était encore possible ; mais sur la pratique de la liberté, la dissi- ,dence était complète. L'Empereur ne s'offensait pas de l'opposition que lui faisait ainsi son cousin. Il savait bien que s'il blâmait ses actes, il ne conspirait pas contre sa couronne, aussi ne cherchait-il

(1) L'Empereur avait donné à son oncle, le roi Jérôme, et à son cousin, le Prince Napoléon , le Palais-Royal, ou plus exactement les appartements, qu'y habitait sous la Restaura* tion lo roi Louis-Philippe, alors duc d'Orléans.

pas a se défendre de ses vives sympathies pour lui, et, en dépit de quelque mauvaise humeur passagère, lui conservait-il une véritable affection. Il eût voulu pouvoir utiliser ses remarquables facultés et donner un aliment à cet insatiable besoin d*activité. Il tenta de le faire ; mais, en politique au moins, il n'eut pas à s'en louer. Les divergences d'opinions étaient, sur certains points, trop profondes pour qu'il pût en être autrement.

Comme ambassadeur à Madrid, il lui créa de fâcheux embarras. Comme ministre de l'Algérie et des colonies, il lui donna moins de sujets de plaintes, mais ce fut surtout dans les manifestations publiques de ses opinions qu'il se montra compromet* tant et sérieusement répréhensible. Il en fut ainsi notamment dans une circonstance officielle, alors qu'il était allé à Ajaccio représenter le gouvernement à l'inauguration de la statue de Napoléon P'.

Appartenant à l'armée comme général de division, il était naturel qu'un poste d'honneur, qu'un commandement lui fût donné dans la première de nos guerres : il l'avait demandé. Nous avons eu Toccasion de dire qu'en Crimée il était placé à la tète de l'une des trois divisions engagées à la bataille de* l'Aima ; il s*y montra brave, courageux et digne de son nom ; nous le disons sur la foi des témoins les plus autorisés (1).

(1) Le maréchal Canrobert est l'un des témoins auxquels nous faisons allusion. Nous avons recueilli de sa bouche réloge de la conduite du Prince et il ne laissait pas échapper Toccasion d*exprimer, à cet égard, son opinion en public. Dans

Dans ses nombreux voyages au long cours, on put également constater son courage et sa rare hardiesse. Il aimait la mer et, dans les situations les plus difficiles, il se montrait toujours le plus aventureux de son bord. Son intéressante expédition au Groenland fut notamment marquée par d'émouvants épisodes.

Le terrain des affaires, dégagé de toute immixtion politique, était celui sur lequel on pouvait le mieux mettre à profit l'intelligence du Prince Napoléon et il le montra surtout dans les fonctions de Président de la commission de TExposition universelle de 1855. Chaque jour aux prises avec les savants et les maîtres en matières si variées, il étonnait ses auditeurs par sa science en toutes choses, ou tout au moins par sa facilité d'assimilation. L'Empereur avait été heureux de ce succès, car il Taimait sincèrement, et il fallait bien, en effet, que son affection pour ce cousin, qu'il traitait en quelque sorte comme l'enfant prodigue de la famille, eût de profondes racines pour qu'elle résistât au presque una-

un banquet, auquel assistaient, au retour de Grimée, les généraux qui y avaient commandé, un toast avait été porté collectivement aux maréchaux de Saint Arnaud, Ganrobert et Pélissier, qui, tous trois, y avaient exercé le commandement en chef. Dans sa réponse, le maréchal Ganrobert, parlant des officiers généraux qui s'étaient distingués dans la campagne, faisait une large part au Prince Napoléon et rendait hommage au sang-froid et au courage dont il avait fait preuve à la bataille de T Aima. Le maréchal, juge compétent s'il en fût en matière de bravoure, avait voulu servir de caution au Prince, mettre la vérité à la place de l'erreur, et répondre aux injustes attaques et aux calomnies intéressées qui n^ont cessé de le 't poursuivre.

nime déchainement d'hostilités qui se manifestait, à la cour, contre lui. Il y avait là des exagérations systématiques de dénigrement. Nous n'en parlons que pour expliquer ces alternatives bizarres de faveur et de discrédit qu avait à traverser le Prince. La cessation de rapports entre les Tuileries et le Palais- Royal n'était du reste que de courte durée. Un intermédiaire, qui variait selon qu'était l'origine de la rupture, le plus souvent le Prince Jérôme, le général Fleury ou le marquis de la Valette, ménageait sans peine un rapprochement, et le Prince savait rapidement regagner le terrain qu'il avait perdu. Si autoritaire que fût Napoléon III, les tendances démocratiques, nous l'avons dit, obsédaient sans cesse son esprit et c'est en flattant le penchant du souverain pour certaines de ces dangereuses théories que le Prince Napoléon parvenait aisément à rentrer en grâce. C'était là son principal moyen d'action.

Mais s'il retrouvait facilement la faveur près du trône, il était loin d'en être ainsi dans l'opinion publique. Gomment avec de si brillantes facultés, avec tant de conditions de succès, avec tant de séduction dans sa personne, le Prince Napoléon n'en vint-il qu'à accumuler sur sa tête de si dures critiques et de si violentes hostilités? Comment put-il soulever dans tout le parti conservateur et plus spécialement dans le parti impérialiste lui-même, qui ne voit en lui qu'un obstacle à ses aspirations, comment pût-il soulever coitre lui cette impopularité persistante qui ne fait que s'accroître à mesure qu'il s'efforce de s'y soustraire ? Il faut en chercher la cause dans le

manque d'esprit de conduite, dans Tabsence de respect pour ce qui doit être respecté et dans ce besoin de retentissement qui se traduisit et qui se traduit trop souvent encore par des manifestations provocantes et révolutionnaires.

A combien de fautes n'eût pas échappé le Prince » Napoléon s'il eût tenu plus de compte de conseils affectueux et tendres qu'il avait près de lui! Le prince Jérôme avait pour son fils une explicable admiration, mais elle n'allait pas toutefois jusqu'à l'aveuglement; il faisait de constants efforts pour ramener dans cette tête ardente plus de mesure et plus de circonspection. La longue expérience de l'ex-roi de Westphalie, les immenses événements auxquels il avait été si étroitement mêlé donnaient à sa parole une exceptionnelle autorité et il est à regretter que ses avis n'aient pas été plus souvent écoutés.

Plus près encore du Prince, si cela est possible, se trouvait un bon génie que la Providence lui avait envoyé. Il avait épousé, en 1859, la fille de Victor- Emmanuel, roi d'Italie, la Princesse Glotilde. Chacun avait apprécié, dès son arrivée à la Cour de France, cette princesse recommandable par tous les mérites et par toutes les vertus. Si son extrême jeunesse lui donnait les apparences de la timidité, on n'en voyait pas moins, dans la dignité de son maintien, la princesse de grande race et, lorsqu'elle consentait à se prêter à une conversation sérieuse, on découvrait vite en elle une solide intelligence et une parfaite rectitude de jugement. Lors des événements du 4 septembre, on put admirer la sérénité de son courage et la noble

fierté (le son ârne. Il eût élé à souhaiter qu'au point de vue politique et au point de vue religieux, elle exerçât, sur le Prince, plus d'influence qu'elle ne parut en avoir.

Nous venons de pénétrer trop étroitement dans les intimités de cette famille pour qu'il ne nous soit pas permis de dire ici que la princesse Clotilde donna à la France deux jeunes princes, maintenant des hommes, qui, tous deux, ont été richement doués du côté de l 'esprit et du cœur. L'aîné, le prince Victor, qui, après le prince Jérôme Napoléon, deviendra le chef de sa maison, Théritier du plus grand nom de l'histoire, le prince Victor a toutes les qualités sérieuses, tous les principes essentiels qu'il faut souhaiter à celui qui peut être appelé un jour aux plus hautes destinées.

Nous trouvera-t-on indulgent ou sévère dans ces quelques pages que nous n'avons pas craint de consacrer à un prince encore vivant et qui par sa situation de prétendant est étroitement mêlé au mouvement actuel des partis ? Nous avons la conscience de nous être montré juste et d'être constamment resté dans une exacte et sincère vérité.

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