CHAPITRE VII
Difficultés que soulève le fonctionnement des décrets du 24 novembre. — MM. Billault, Magne^ Baroche. — Ascendant de M. Billault. — Une nouvelle évolution. — Ses causes.
— Les décrets du 23 juin 1863. — Suppression des ministres sans portefeuille. — Le ministre d'État devant les Chambres.
— Inconstitutionualité de ces réformes. — Mort de M. Billault. — M. Rouher ministre d'État. — La guerre du Mexique. — Les expéditions en Orient.
Durant les sessions législatives de 1861, 62 et 63, l'opposition ne manqua pas de mettre à profit les latitudes qui lui avaient été données par la Couronne. L'ardeur de ses attaques était chaque jour croissante et l'Empereur s'était vite repenti de son improvisation constitutionnelle du 24 novembre. Souvent, il entretenait ceux de ses ministres qui avaient le plus particulièrement sa confiance, des dangers du nouveau régime et il songeait sérieusement à faire subir une transformation nouvelle à la Constitution de 1852. Les ministres à portefeuille l'encourageaient
d'autant plus dans cette voie qu'ils avaient chaque jour à se plaindre du nouvel ordre de choses. Ils ne se. soumettaient qu'avec une vive répugnance à cette obligation de remettre la défense de leurs actes et de leurs idées aux ministres sans portefeuille; ils souffraient de voir le sort de leur administration livré au bon vouloir, quelquefois suspect, d'un collègue dans lequel ils pouvaient redouter un rival. Les ministres sans portefeuille ne savaient des affaires que ce que leur en apprenaient leur discussion au conseil ou leurs entretiens avec le ministre intéressé et il leur manquait cette série de ressources, qui, dans une discussion, se présentent spontanément à la pensée de celui qui a conçu l'œuvre qu'il est chargé de défendre. Les Chambres, à leur tour, sentaient bientôt, dans les discussions importantes, ce qu'il y avait d'incomplet dans ce système qui ne leur permettait, quand elles avaient à demander des comptes au gouvernement, de s'en prendre qu'aux ministres absents, eux seuls ayant, aux yeux de tous, à défaut d'une responsabilité constitutionnelle, une responsabilité effective.
Si quelque chose pouvait cependant assurer le succès de ce système, c'était la valeur des hommes sur lesquels reposait le fardeau de sa mise en pratique.
M. Baroche était encore dans tout l'éclat de son talent.
M. Magne, qui avait pris, dans les discussions, la spécialité financière, montrait, dans chacun de ses discours, autant de science que de valeur oratoire;
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sa parole était limpide et séduisante par sa logique; il savait mettre à la portée de tous les questions les plus abstraites; les chiffres eux-mêmes perdaient de leur aridité ordinaire quand ils avaient à prendre place dans ses discours. Le côté vrai de toute question apparaissait rapidement à son esprit ; aussi ses répliques étaient*elles toujours pour lui Toccasion de véritables succès. A ces qualités essentielles, M. Magne ajoutait un sens politique d'une sûreté parfaite. Il était apprécié comme le méritaient ses talents ; il était aimé à cause de sa nature affable et sympathique.
M. Billault était destiné à prendre, dans le nouveau système, la place politique prépondérante. Sous le gouvernement de Juillet, il avait été, dans l'opposition, l'un des plus rudes jouteurs de la Chambre des députés. On pouvait se demander si son talent, jadis agressif, saurait s'assouplir aux obligations plus calmes et plus graves qui incombent au représentant du pouvoir ; il lui suffit d'un premier discours pour donner la mesure de ses forces et révéler, sous un jour nouveau, toutes les ressources de ses brillantes facultés. Le Gouvernement avait trouvé en lui un orateur de premier ordre. L'esprit politique, l'ampleur et l'élévation de la pensée, la pureté de la forme, la dignité, toutes ces qualités, M. Billault les possédait à un haut degré. Grâce à elles, il avait rapidement conquis, sur les deux Chambres, un ascendant considérable. C'était à lui qu'étaient réservées toutes les discussions qui engageaient la politique du gouvernement. Il avait ainsi, à s'y méprendre, le rôle
d'un premier ministre. Par souvenir autant que par goût, son langage se rapprochait de plus en plus, chaque jour, des anciennes formes parlementaires. En l'entendant à la tribune, un étranger, qui eût ignoré nos lois constitutionnelles, eût admis difricilement qu'il n'avait devant lui qu'un avocat de la Couronne; il eût cru, bien plutôt, que cette parole affirmative et convaincue, était celle d'un orateur qui défendait ses propres actes, qui parlait bien pro domo sua. Lorsqu'on parle en effet pour soi, on le fait avec un accent que, malgré tout son bon vouloir, on trouve difficilement pour défendre les autres, et cet accent, M. Biilault l'avait dans tous ses discours importants. L'illusion était du reste permise à l'éminent ministre, car il devenait chaque jour, de plus en plus, la personnification de la politique de l'Empire. Il sentait avec raison, à mesure que ses succès développaient son autorité, s'accroître sa part de responsabilité dans les actes du pouvoir. Il n'en était plus seulement l'éloquent défenseur; il en devenait souvent encore l'inspirateur et on peut dire qu'il eût pu l'être toujours, tant on sentait, aux Tuileries, le besoin qu'on avait de son talent en face des attaques incessamment plus vives dirigées contre le Gouvernement.
S'il faut avoir un regret, dans cette période de TEmpire, c'est que M. Billault n'ait point usé plus largement encore de cette influence sur les décisions du pouvoir. Dans les gouvernements absolus, ou dans ceux qui s'en font les synonymes, le règne des influences est une règle presque inévitable, et lorsque le prince en accepte ou en subit la domination; il faut
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réduire à des proportions toutes personnelles, les chances du bien ou du mal dans la direction de TÉtat ; et, de môme, qu'on gémit avec raison, comme nous le verrons bientôt, des préjudices que cause l'omnipotence d*un ministre dont les conseils font le malheur du pays, de même, on se trouve amené à regretter qu'un homme d'État, dont l'action ne pouvait être que profitable aux grands intérêts de la nation, n'ait pas fait^ de sa prépondérance, un plus complet usage. À tout prendre, étant donné le vice originel des réformes du 24 novembre, leurs imperfections et leurs lacunes, on pouvait dire que leur mécanisme fonctionnait aussi convenablement qu'il était possible de l'espérer. Si des plaintes, contre le nouvel ordre de choses, devaient se faire entendre, ce n'était point, en tous cas, du côté du Gouvernement, leur unique auteur, qu'on devait les attendre. L'opposition et les partisans du régime parlementaire pouvaient seuls trouver, dans les latitudes insuffisantes de discussion et de contrôle, des raisons de critiques et de revendications nouvelles.
Et cependant, c'est sur l'initiative du pouvoir que devait encore se modifier, et après moins de trois ans d'épreuve, ce régime du 24 novembre.
Quelles raisons pouvaient provoquer si vite, au sein du Gouvernement, la condamnation de son œuvre? Quels côtés vulnérables y trouvait-il? Lesquels de ses intérêts étaient en souffrance? Plusieurs versions ont été données sur les origines des décrets du 23 juin, dont nous allons bientôt parler, et qui substituaient un régime nouveau à celui du
24 novembre. Mais la vérité exacte n'a été connue que des hommes, en très petit nombre, qui ont été admis à discuter, avec l'Empereur, sur les conditions dans lesquelles devaient s'opérer révolution nouvelle. Nous n'avons eu personnellement à cet égard que des données imparfaites. L'Empereur savait obtenir le secret, quand il le demandait, de ceux qu'il honorait de sa confiance, et il en fut ainsi dans cette importante circonstance.
Peut-être, cependant, les événements du Mexique, dont nous aurons. à parler à la fin de ce chapitre, les débats orageux auxquels ils donnèrent lieu devant les Chambres, ne furent-ils pas étrangers à cette ardeur du pouvoir à rechercher de nouveaux moyens de défense. Rien, nous le répétons, n'est bien pénétrableà cet égard. Disons seulement ici que, le 23 juin 1863, le Moniteur annonçait au pays une transformation nouvelle dans ses institutions. Les décrets du 24 novembre étaient remplacés par un procédé constitutionnel nouveau, et le Gouvernement expliquait leur abandon par une communication placée en tête du journal officiel. Cette communication était ainsi conçue :
«Paris, le23 juiû 1863.
« Le plébiscite sur lequel se base la Constitution de 1852, en établissant que les ministres étaient responsables envers l'Empereur seul, a voulu mettre un terme à ces compétitions d'ambitions parlementaires, causes continuelles d'agitation et de faiblesse pour les gouvernements passés.
€ Sans altérer en rien la force et la liberté d'action nécessaires au pouvoir, l'Empereur, par le décret du 24 novembre, a voulu donner aux grands Corps de TÉtat une participation plus directe dans la politique générale de son Gouvernement ; mais ce décret n'a pas modifié les principes fondamentaux du plébiscite de 1852, qu'un nouveau plébiscite seul pourrait changer.
« La discussion plus large et plus complète des affaires publiques devant le Sénat et le Corps Législatif avait motivé la création de ministres sans portefeuille, c'est-à-dire de ministres n'ayant, dans les faits à débattre, aucune part personnelle.
€ L'Empereur, par le décret de ce jour, leur substitue le Ministre chargé des rapports du Gouvernement avec les grands Corps de l'État, dans le but d'organiser plus solidement la représentation de la pensée gouvernementale devant les Chambres sans s'écarter de l'esprit de la Constitution.
c Le Ministre d'Etat, dégagé de toutes attributions administratives, et le Ministre présidant le Conseil d'État, avec le concours des membres de ce Conseil, sont désormais chargés d'expliquer et de défendre les questions portées devant le Sénat et le Corps Législatif. »
Le môme Moniteur du 23 juin contenait la nomination de M. Billault comme Ministre d'Etat et un autre décret déterminait ses attributions. L'article 1*" de ce décret était ainsi conçu :
c Sont placées dans les attributions du Ministre d'État les fonctions attribuées aux Ministres sans
portefeuille par le décret du 24 novembre 1860. » En vain voudrait-on voir, dans les formes qui succédaient a celles du 24 novembre, un progrès libéral, ou le désir au moins de donner quelques satisfactions aux revendications parlementaires. La note du Moniteur était formelle : aucun abandon des prérogatives souveraines, aucune extension du droit de contrôle ne marquaient cette phase nouvelle. Ce qu'on pouvait supposer, c'est que le pouvoir avait imparfaitement prévu la vivacité des idées parlementaires et les démonstrations ardentes qui devaient se produire à la Chambre ; c'est qu'il se trouvait surpris par cette marche, rapidement progressive, des doctrines dont il voulait, à tout prix, arrêter le développement, et que, contre cette véritable marée montante, il cherchait, avec plus de précipitation que de réflexion, un abri où il pût se retrancher plus sûrement pour l'avenir.
En examinant avec soin les décrets du 23 juin 1863, on ne saurait donc y trouver une autre pensée, un autre but que celui de la réorganisation de la défense du pouvoir devant les Chambres, sur les bases que le gouvernement trouvait sans doute plus efficaces et plus puissantes.
En présence des attaques, chaque jour plus pressantes, de Topposition, on croyait que la parole de ministres sans portefeuille, relégués en quelque sorte par l'opinion à un second rang d'importance, n'offrait pas, pour conserver l'ascendant sur les Chambres, une autorité suffisante. Un ministre titulaire, un ministre surtout, auquel ou créerait une sorte de
suprématie sur ses collègues, serait considéré comme la représentation plus directe de la pensée souveraine, et verrait, à ce titre, augmenter à la fois son importance et son crédit sur les deux assemblées. Quelques auxiliaires, le dégageant des obligations de discussions ordinaires, lui permettraient de se réserver exclusivement pour les circonstances exceptionnelles, pour les grandes luttes -politiques. On se sentait ainsi mieux armé , et si on ne devait naturellement attendre, de ces résolutions nouvelles de la Couronne, aucun effet utile sur Tattitude de l'opposition, si même on pouvait craindre qu'elle n*en fit un grief, en revanche on espérait trouver là, pour la majorité, une condition de discipline plus sûre et plus étroite encore que celle qui lui était faite. Et comme cette majorité était le seul frein légal qu'on pût opposer aux entreprises de la gauche ; comme elle devenait ainsi le principal élément de la situation, on croyait faire acte de prévoyance en augmentant encore la puissance des moyens à l'aide desquels on pouvait s'en rendre absolument maître. On croyait donc fermement se fortifier par les décrets du 23 juin.
N'allait-on pas entrer, au contraire, dans la voie la plus funeste? Ne risquait-on pas, avec un pareil système, de favoriser, à un jour donné, Téclosion d'une influence qui pouvait devenir comme un dédoublement irresponsable et tyrannique de la puissance souveraine ?
On était attiré vers la création de cette grande situation par les aptitudes qu'on sentait en M. Bil-
lault. Avec lui, en effet, avec son caractère désinlé^ ressé, avec son dévoûment sincère au pays et à la dynastie, avec son talent élevé, on ne pouvait trouver que des profits, dans une combinaison qui, en augmentant ses forces, augmentait, du même coup, les forces du pouvoir dont il ne séparait pas ses intérêts. Mais li'est-ce pas manquer, à un haut degré, de prévoyance que de créer des institutions en vue d*un homme, que de subordonner leur succès à sa valeur? Une. telle façon d'agir est le renversement de toute doctrine constitutionnelle. Une courte expérience suffit toujours à en montrer le péril, et, ce péril, on devait le sentir cruellement à une brève échéance.
Peut-être peut-on dire que M. Billault fut un des principaux auteurs de cette évolution nouvelle. S'il a besoin d'une excuse, elle se trouve dans la conviction qui l'animait, que le 23 juin devait, avant tout, profiter aux intérêts du pays et de la dynastie, et dans cette autre pensée, qu'il croyait avoir, devant lui, d'assez longs jours pour conduire l'Empire jusqu'à l'heure possible de la restitution de libertés et de garanties parlementaires sérieuses.
Cette fois encore, s'était-on suffisamment pénétré des bases fondamentales de la constitution de 1852? Non. En se reportant à son texte, on était forcé de convenir que les décrets du 23 juin y portaient une nouvelle atteinte. L'article 13 était faussé dans son esprit plus encore qu'il ne l'avait été au 24 novembre. On s'écartait, de plus en plus, de cette constitution de 1852, et on voulait cependant, comme pour se réserver certaines illusions, ne rien modifier de celles
de ses dispositions qui formaient la base du pouvoir personnel. C'était là une faute grave, à plus d'un point de vue.
La modification de la constitution ne pouvait avoir lieu qu'avec le concours du Sénat, et on avait, dans ces deux circonstances, soigneusement évité de s'adresser à lui. On se privait ainsi des lumières les plus compétentes, les plus autorisées, et on encourait, ajuste titre, le reproche de pousser l'excès du gouvernement personnel jusqu'à refuser de se soumettre même au pacte constitutionnel qui était son œuvre. Ce reproche était d'autant plus fondé que si on se dérobait au contrôle du Sénat, c'est qu'on redoutait les modifications logiques qu'il pouvait apporter ou indiquer seulement à l'œuvre première. On ne voulait, à aucun prix, soumettre ces sortes de problèmes à la discussion publique ; on voulait que tout fût dit par le décret du Moniteur, et rester ainsi maître absolu de ce qui touchait, de si près, au principe qu'on considérait comme Tarche sainte, le principe de la prédominance de la Couronne et de la responsabilité exclusive.
Le 23 juin, comme le 24 novembre, c'était toujours cette même préoccupation qui causait les mêmes fauteS; qui enlevait aux concessions faites, une notable partie de leur valeur et de leur efficacité. On ne désarmait aucun de ses adversaires ; on leur donnait le droit de dire qu'on leur accordait ce qu'ils demandaient le moins, et qu'on leur refusait précisément ce qu'ils revendiquaient le plus. On ne faisait au contraire qu'encourager l'ardeur de leur insistance à n 9
obtenir là forme logique de gouvernement à laquelle aspirait le pays. On allait ainsi à rencontre du but qu'on voulait atteindre, et, quelque soin qu'on mît à s'en défendre, chaque remaniement des institutions impériales n'en était pas moins un acheminement involontaire vers le régime parlementaire ; car, outre que ces changements successifs éveillaient, chaque fois davantage, l'esprit de discussion, ils accusaient encore une sorte de malaise à vivre dans les institutions de 1852.
M. Billault ne devait, hélas! occuper que quelques mois seulement la haute situation qui lui avait été faite. Le 13 octobre 1863, la mort le frappait subitement dans la force de l'âge : M. Billault avait à peine 58 ans.
Sa mort fut un deuil public ; on perdait en lui un homme d'État qui méritait ce titre, et on n'avait, dans le monde gouvernemental militant en évidence, aucune personnalité assez autorisée pour que cette succession lui fût naturellement dévolue. La compression que déjà les institutions, autant que le soin des ministres qui occupaient le pouvoir, avaient fait peser sur tous les hommes politiques de l'Empire, réduisait, à un très petit nombre, les noms auxquels on pouvait songer. M. Rouher était, hiérarchiquement, le second de M. Billault; il parlait bien et se J)rêtait à tout avec autant de talent que de souplesse. On ne pouvait espérer trouver en lui un homme d'État comme Tavait été M. Billault; mais c'était un instrument docile, et, en l'état des institutions, c'était là ce qu'on voulait aux Tuileries, plutôt qu'un
conseiller trop puissant. M. Rouher devenait donc ministre d'État à la date du 18 octobre 1863. Comme si on eût trouvé trop lourd, pour ses forces, le fardeau que léguait M. Billault, on cherchait à fortifier, à ôôté du nouveau ministre d'État, la défense du gouvernement devant les Chambres par de nouvelles dispositions modifiant encore les décrets du 23 juin.
Le 18 octobre, en effet, on instituait, au Conseil d'État, trois vice-présidents au lieu d'un seul qui existait, et les attributions nouvelles qui leur étaient données en faisaient de véritables suppléants du ministre d'État. Le Moniteur du 18 octobre annonçait, à la fois, et l'élévation de M. Rouland àla présidence du Conseil d'État, et la nomination, à la viceprésidence, de MM. de Forcade de la Roquette et Chaix d'Est-Ange. M. de Parieu, qui occupait depuis plusieurs années cette même situation, était leur troisième collègue.
C'est de ce jour que date ce qu'on peut appeler le règne de. M. Rouher. Une semblable qualification n'a rien qui puisse offenser la couronne. Dans cet effacement relatif, elle ne peut que trouver, au contraire, une sorte d'allégement de sa responsabilité.
Nous avons dit plus haut que nous parlerions, à la fin de ce chapitre, de la guerre du Mexique. Ce fut incontestablement l'un des plus regrettables événements de l'Empire, et il ne serait pas interdit de penser que les complications qui surgirent, dès le début de la campagne, eussent été l'une des causes des remaniements constitutionnels dont nous venons de parler.
Si la guerre d'Italie avait été, pour la partie sage du pays, un juste sujet d'alarme, la guerre du Mexique devait bientôt devenir la cause d'inquiétudes plus graves encore. Cette entreprise nouvelle, qui conduisait nos armées dans ces régions lointaines de l'Amérique pour y soutenir des intérêts ignorés, on n*en comprenait nullement la nécessité : on en vint rapidement à protester contre une détermination qu'aucun contrôle sérieux n'avait éclairé. Le peu qu'on pouvait savoir sur les origines mêmes du débat existant, entre la France et le Mexique, était de nature à augmenter l'irritation. Le nom de M. de Morny était mêlé à cette affaire ; on savait qu'il y avait de grands capitaux engagés ; c'était une cause de défaveur et de méfiance.
Ce qui avait transpiré des circonstances dans lesquelles la guerre avait été résolue, ne pouvait également qu'exciter les esprits contre elle ; et, comme pour en augmenter l'impopularité, on avait refusé de ratifier la convention de la Soledad.
Avec quelle avidité, au contraire, n'eût-on pas dû saisir cette occasion inespérée de sortir de l'inextricable entreprise où on s'était si témérairement engagé ! Un homme d'autant de cœur que de talent, l'amiral Jurien de la Gravière, avait préparé les bases de cette paix. Pressentant toutes les complications que la prolongation de la guerre pouvait amener pour son pays, le vaillant amiral avait, un instant, posé son épée pour prendre la plume du diplomate. La gloire militaire qu'il avait conquise, dans sa brillante carrière, lui permettait de résister à
la dangereuse tentation de poursuivre la campagne entreprise. Il pouvait, mieux que tout autre, se donner le mérite, rare pour un soldat, de savoir, dans rintérêt de son pays, préférer la paix à la guerre. Par Tautorité de son caractère, autant que par son habileté de négociateur, il avait obtenu du gouvernement mexicain des conditions qui, si elles eussent été acceptées par la France, terminaient, à notre honneur et à la grande satisfaction des intérêts engagés, cette déplorable entreprise. Quelques mots suffiront à le démontrer.
La convention de la Soledad était un armistice dont la pensée était inspirée aux commissaires alliés par les dissentiments qui n* avaient pas tardé à éclater au sein de leur conférence. Ils avaient reconnu la nécessité d'en référer aux gouvernements dont ils étaient les mandataires, et ils avaient trouvé, dans le cabinet mexicain, une disposition très favorable à rétablissement de cette trêve. Le cabinet mexicain espérait que les trois puissances, mieux informées, cesseraient de menacer son existence et se borneraient à réclamer Texécution des traités antérieurs, dont un acte imprudent du congrès avait suspendu l'accomplissement. C'est dans cet espoir qu'il faisait aux commissaires alliés une concession vraiment inouïe : le gouvernement mexicain livrait aux troupes alliées l'accès de positions inabordables, qu'il avait fortifiées à grands frais, et leur permettait d'établir leurs cantonnements à trente et quaratite-cînq lieues du rivage, sur un territoire salubre, dans des villes de facile défense. Il se mettait, pour ainsi dire,
à la merci de Tinvasion, à cette seule condition^ que» si les négociations venaient par malheur à se rompre, on lui restituerait les positions qu'il n'avait pas cherché à défendre. L'armistice de la Soledad pouvait être dénoncé le jour où les commissaires alliés le juge-» raient nécessaire.
Cet armistice sauvait les troupes, qui eussent été décimées par les fièvres régnant à la Vera-Gruz à cette époque de Tannée, ou il leur évitait au moins d'en arriver au parti pénible de se rembarquer. Il donnait enfin aux gouvernements européens le temps de la réflexion avant de s'engager dans cette terrible entreprise.
Si la convention de la Soledad eût été ratifiée, des conférences se fussent ouvertes'àOrizaba, le 15 avril. Nos exigences eussent-elles été accueillies par le gouvernement que dirigeait alors M . Doblado ? Il est permis de le croire ; car il était certain que M . Doblada était disposé à ne reculer devant aucune concession possible pour rétablir à la fois et le crédit financier du Mexique et ses relations avec l'Europe. Il comprenait que'^l'Europe, seule, pouvait à ce moment préserver le Mexique de l'absorption dont le menaçaient les États-Unis. Ce n'est donc pas se trop avancer que de dire que l'acceptation de la convention de la Soledad était le terme certain et l'issue sa« tisfaisante de l'entreprise du Mexique.
Mais, comme s'il était marqué parla fatalité qu'aucun effort de sagesse ne pût arrêter sur la pente désastreuse où l'on s'abandonnait avec tant d'obstination, on repoussait dédaigneusement, à Paris, celte
planche de salut, et on s'engageait, plus ardemment que jamais, dans cette folle aventure.
Le premier effet de l'abandon de la convention de la Soledad était la rupture de l'alliance avec TÂngliBterre et TEspagne. Nous restions seuls à poursuivre cette fatale expédition. Des renforts devenaient nécessaires, et, le 3 mai, le général Lorencez débarquait à la Vera-Cruz. On s'était fait une idée imparfaite de la résistance qu'on pouvait rencontrer de la part des Mexicains. Le général Lorencez, qui avait espéré entrer facilement à Puebla, subissait, sous les murs de cette ville, un échec sérieux. Il devenait évident qu'on n'arriverait pas, au pas de course, à Mexico, comme on l'avait cru d'abord. C'était désormais une guerre en règle qu'il fallait entreprendre. On s'y résignait, et, le 20 septembre, le général Forey débarquait au Mexique avec un corps d'armée de 25,000 hommes. Devant de pareilles forces, la résistance des Mexicains devenait impossible. Puebla tombait bientôt en notre pouvoir, et, quinze jours après, Mexico était occupé par nos troupes.
Ici finissait la partie la plus importante de notre intervention et commençait le rôle de l'Empereur Maximilien. Ce prince, frère de l'Empereur d'Autriche, n'avait accepté qu'après de longues hésitations la couronne qui lui avait été offerte par une délégation mexicaine. Malgré ses qualités sérieuses, le fardeau était trop lourd pour ses forces, et une fois nos troupes embarquées pour rentrer en France, la guerre civile ne tardait pas à se rallumer au Mexique. L'Empereur Maximilien, qui, pendant le cQurt exercice de
son pouvoir, avait montré la noblesse de son caractère, fit preuve de courage à la tête de ses troupes. Mais la fortune le trahit. Surpris et fait prisonnier à Queretaro, il était jugé sommairement, condamné à mort et fusillé. C'était le 19 juin 186Î^ue s'aocomplissait ce drame lugubre, le dernier et douloureux épisode de cette fatale guerre du Mexique.
Si ces lamentables événements avaient péniblement impressionné la France, il faut reconnaître que, sur d'autres points du globe, elle avait trouvé pour son orgueil de sérieuses compensations.
La guerre de Chine, entreprise de commun accord avec les Anglais, avait été l'occasion d'une véritable gloire pour nos armes. Nous avions à protéger, contre la persécution et Tintolérance du gouvernement chinois, deux grands intérêts, ceux de la religion catholique et ceux du commerce. L'attaque combinée de nos forces de terre et de mer jetait la perturbation dans tout cet immense Empire de la Chine, et, à la faveur de cette panique, le général Cousin de Montauban, à la tète d'une petite armée, pouvait s'avancer sur Pékin sans rencontrer trop d'obstacles. Le combat de Pahkao lui avait ouvert les portes de la capitale de l'Empire, et, accompagnés de nos alliés les Anglais, nous entrions en vainqueurs dans cette immense cité que ses maîtres avaient à peine osé disputer à nos soldats. Un traité immédiatement accepté donnait aux intérêts que nous étions allés défendre les satisfactions les plus complètes.
Dans ces mêmes régions de Textrôme Orient, nos flottes avaient conquis toute une -colonie nouvelle :
la Gochinchine. Nous y avons aujourd'hui un important établissement.
Sur un autre point de TAsie, où tes intérêts religieux étaient encore en souffrance, en Syrie, nous faisions flotter le drapeau français. Nous mettions un terme aux abominables massacres de chrétiens maronites par tes musulmans, et nous forcions la Turquie à prendre les mesures nécessaires pour éviter le retour de ces actes de barbarie.
Mais, si réellement glorieuses que fussent pour la France ces expéditions lointaines, l'opinion ne s'en était que très légèrement émue. Le Mexique seul avait absorbé son attention et avait excité au plus haut degré ses douloureuses préoccupations. Les considérables et inutiles sacrifices, en hommes et en argent, auxquels nous avait entraînés cette guerre impolitique, étaient Tobjet d'amères récriminations dans le pays et dans le parlement. On verra plus loin combien cette fatale expédition pesa lourdement sur les destinées de l'Empire.