CHAPITRE VIII
Nouvelle phase de TEmpire. — Le Gouvernement sous-personnel; ce qu'il donne; mouvement qu'il développe. — Ce qu'a produit la réaction en France. — « Les libertés nécessaires » selon M. Thiers. — Travail qui s'opère dans la majorité. — Résistances opiniâtres du ministre d'État. — Pour qui parlaient les ministres à la tribune.
A partir du 18 octobre 1863,datede la dernière des modifications faites à la constitution, on voit encore l'Empire entrer dans une voie nouvelle. A la politique de ses premières années, où la préoccupation de rester en communauté de sentiment avec le pays paraissait être la règle de conduite du pouvoir, avait succédé d'abord une phase distincte qui se caractérisait par la prédominance plus marquée de la volonté personnelle du souverain. Insensiblement, l'absorption était devenue complète, et, pour les questions de quelque importance comme pour les questions de personnes,c'était aux Tuileries seulementqu'onpouvait
espérer trouver les solutions décisives. Cette déviation hiérarchique était passée à Tétat de coutume, et chacun s'appliquait à s'y soumettre. D'un commun et tacite accord, on légitimait ainsi l'expression dont on s'est servi, depuis, pour caractériser le gouvernement de Napoléon III. En l'appelant « gouvernement personnel »,on a été dans la vérité des faits jusqu'à l'avènement de M. Rouher. Cette dénomination allait cesser d'être exacte à partir de cette époque de 1863, et ceux qui, dans une pensée de critique, modifiaient cette première appellation pour qualifier de « gouvernement sous-personnel » le régime qu'introduisait le nouveau ministre d'État, ne faisaient cependant qu'en donner ainsi la définition régulière.
A l'Empire s'exerçant par l'autorité directe du Chef de l'État, allait donc se substituer l'Empire par dèlégation. Les assemblées, le contrôle, la liberté, le progrès libéral, n'avaient aucun profit à tirer de cette transformation : c'était le déplacement du monopole de direction; ce n'en était nullement l'abandon. Et si nous ne craignions de nous engager dans de trop longs développements, nous ferions toucher du doigt l'exactitude de notre affirmation. Nous ferions ressortir surtout combien, entre ces deux régimes également dangereux, le dernier a offert plus d'inconvénients encore que le gouvernement purement personnel.
Un prince ne s'assied pas sur un trône sans se sentir enveloppé, comme à son insu même, d'un parfum de grandeur dont se ressentent naturellement ses idées et ses actes. Planant ainsi au-dessus des mesquines préoccupations humaines, dégagé des rivalités et des
luttes individuelles, son esprit recherche, avec préférence, les aspects élevés des questions. Napoléon III ressentait d'autant plus les effets de cette influence, que sa nature l'avait toujours porté à se complaire dans les hautes régions de la pensée.
Doué d'une intelligence privilégiée, désintéressé jusqu'à Tabnégation, animé d'un amour passionné de la France, le but de sa vie était la grandeur et la prospérité de la nation. Si le côté pratique des choses ne lui apparaissait pas toujours avec exactitude, ses inspirations personnelles étaient empreintes d'un caractère d'ampleur et de générosité. Sincère, jusque dans ses erreurs, il ne poursuivait que l'idée du bien, du juste et du vrai. Il était fermement convaincu que la loyauté de ses intentions et l'ardeur de son patriotisme ne pouvaient lui dicter que des résolutions profitables aux intérêts du pays ; et c'était cette pensée, plus encore que l'amour de la domination, qui rivait le pouvoir personnel à ses mains. Ne faut-il pas reconnaître en effet que les premières et glorieuses années de son règne, ses succès de toutes sortes, les constantes et frénétiques acclamations du peuple, étaient bien faits pour confirmer sa confiance en sa valeur et en son étoile? Mais, à ce point culminant des grandeurs humaines, les qualités et les vertus elles-mêmes ont leurs périls, quand nul ne contredit ou n'éclaire. Et voilà comment l'incomparable bonté du prince prêta à la prédominance d'ambitieux et dangereux ministres ; comment sa foi dans la pureté de ses intentions le conduisit à la ruine, quand il croyait assurer le salut. Ce serait manquer de justice, et l'his-
toire ne le fera pas, que de ne pas reconnaître qu'étant donnée cette forme éminemment périlleuse de gouvernement, la forme du pouvoir absolu, il eût été difficile de rencontrer un prince qui en eût fait une application relativement plus modérée que ne Ta faite Napoléon III, de 1851 à 1863.
Dans cette seconde période de l'Empire que nous allons examiner, celle du gouvernement sous-personnel, Télévation et la grandeur font place aux préoccupations vulgaires. Les intrigues, cette plaie des gouvernements absolus, avaient eu sans doute leur trop large place dans les premiers temps de l'Empire; mais jamais elles n'avaient revêtu le caractère qu'elles affectèrent depuis 1863. Quelques coteries, quelques individualités, sans grande notoriété pour la plupart, gravitaient autour du ministre diri^ géant et dirigeaient, à leur tour, les résolutions du ministre. Ce n'était plus une cour que ce centre nouveau du gouvernement : c'était un office ministériel où se confisquaient, pour se débattre dans le huis clos de l'intimité, les plus grands intérêts de l'Etat. C'était de ce mystérieux tabernacle que sortaient, pour le pays, ces résolutions qui devaient engager si gravement ses destinées; c'était là que, par une politique imprévoyante et pusillanime, se préparait, sans aucune des compensations qu'eût pu alors obtenir pacifiquement la France, cette -terrible journée de Sadowa, dont nous aurons bientôt à parler, et qui devait devenir, à si courte échéance, le prélude des sanglantes calamités delà patrie; c'était là que se discutait cette circulaire douloureusement mémorable, où, non con-
tent d'avoir livré la prépondérance de la France, on voulait dérober à ses yeux les effets de la grande commotion européenne qui devait aboutir à Tunité allemande ; c'était là que se tramaient les résistances à tout progrès, à toute émancipation politique pouvant rapprocher des formes parlementaires ; c'était là qu'à force de morgue et de dédain de l'opinion, on surexcitait chaque jour davantage les justes susceptibilités de la partie éclairée du pays, qu'on créait ses légitimes griefs et qu'on provoquait ces revendications ardentes dont on devait bientôt sentir la redoutable étreinte; c'était là, en un mot, qu'un confiant orgueil préparait, sans s'en apercevoir, cet immense mouvament de protestation qui, pour n'avoir pas été arrêté par des réformes opportunes, devait, après avoir "Renversé le ministre, monter jusqu'au trône et l'entraîner dans la chute.
En analysant effectivement les origines du mouvement de revendications libérales dont nous verrons bientôt s'accélérer la marche, on reconnaîtra que, pour les esprits modérés, il a eu pour point de départ et pour cause de son développement, moins l'impatience de retrouver la liberté, que la volonté de réagir contre les abus d'influences et les excès d'autorité. On avait trop près de soi le souvenir des dangers auxquels un déchaînement démesuré de liberté avait exposé le pays pour ne pas redouter le retour trop hâtif à des institutions libérales. On ne voulait s'engager qu'avec circonspection dans la voie des réformes, au risque même d'être inconsidérément qualifié de réactionnaire par les prôneurs fanatiques d'un parlementarisme
exagéré. Avec des soins et de la mesure dans Tusage de la toute-puissance, le gouvernement eût pu tempérer longtemps encore le mouvement de réaction libéral qui se faisait jour, prolonger la période de pacification, et gagner ainsi l'époque où la restitution des jfranchises utiles eût pu s'accomplir au profit du pouvoir comme au profit de la liberté. Ce n'est donc pas, nous le répétons, le seul regret de la liberté perdue qui a éveillé le désird'en recouvrer la jouissance ; c'est surtout l'usage exagéré d'un pouvoir sans contrepoids qui a provoqué la revendication d'un contrôle, et comme ce contrôle ne pouvait être demandé qu'à la liberté, sous des formes diverses, c'est vers elle que se sont tournés tous les regards.
M. Rouher était arrivé aux affaires au moment où ce courant prenait le plus de force. Nous avons dit. comment, loin d'en calmer l'ardeur, il ne faisait qu'en accélérer la rapidité. A mesure que croissait sa prépondérance, on voyait s'accroître également le mouvement libéral, et bientôt, dans la presse comme dans les Chambres, c'était une campagne en règle qui s'entreprenait en faveur de toutes les libertés.
Il faut se reporter aux discussions de l'adresse du Corps Législatif pendant les années 1864, 1865, 1866, pour se rendre un compte exact de la vivacité de ce
mouvement, et pour en apprécier toute la portée. A partir de cette époque, la vie politique était, toute entière, dans les Chambres. On nous saura certainement gré de l'y suivre et de donner quelques extraits des principaux discours prononcés au Corps Législatif et au Sénat. En ayant sous les yeux la parole
elle-même des orateurs, on pourra plus exactement pénétrer leur pensée. Entre les attaques de Topposition^ les unes ardentes les autres mesurées, et la résistance systématique des organes du Gouvernement, on saura découvrir, et apprécier à leur valeur, la sagesse des conseils que de prévoyants amis adressaient au pouvoir. Dans la séance du 11 janvier 1864, M. Thiers traçait, dans l'un de ses plus remarquables discours, le programme des revendications, non point de l'opposition, elle avait de bien autres exigences, mais des esprits modérés, et déjà même d'un nombre assez considérable des amis de TEmpire. Ces derniers sentaient, malgré leurs répugnances à entrer dans la voie de réformes fondamentales, qu'étant donné le 24 novembre, qu'ils n'avaient pas demandé, et le mouvement que le 24 novembre avait fait naître, il fallait se résoudre à donner à l'opinion une satisfaction décisive. M. Thiers résumait d'un mot ce qu'il demandait en fait de liberté. Il demandait ce qui, pour lui, était « le nécessaire », et définissait, dans un tableau rapide, les cinq libertés nécessaires qui formaient, à ses yeux, et l'essence du gouvernement parlementaire et ses corollaires obligés. Liberté individuelle, liberté de la presse, liberté de réunion, liberté parlementaire (plus spécialement droit d'interpellation et d'amendement, et responsabilité ministérielle), liberté électorale, tel était le résumé des conditions auxquelles M. Thiers se déclarait prêt à donner, à l'Empire, une adhésion dont il prenait le soin de déterminer la mesure.
« Il y a, s'écriait-il, un tel désir de la saine liberté.
de la vraie liberté, que le gouvernement qui nous la donnera sera franchement, sincèrement accepté de tous. . . » {Bruit.)
«... Quant à moi, permettez-moi de déchirer encore un dernier voile; j'ai servi une auguste famille aujourd'hui dans le malheur ; je lui dois le respect qu'on ne refuse jamais à de grandes infortunes noblement supportées ; je lui dois l'affection qu'on ne peut pas manquer de ressentir pour ceux avec qui on a passé la meilleure partie de sa vie; mais il y a quelque chose que je ne lui dois pas, et qu'elle ne me demande pas, mais que la fierté de mon âme lui donne volontiers, c'est de vivre dans la retraite, et de ne pas lui montrer ses anciens serviteurs recherchant l'éclat du pouvoir, quand elle est dans la tristesse et l'exil; mais il y a quelque chose que, j'en atteste le Ciel, elle ne me demande pas, qu'elle ne me demandera jamais, c'est de lui sacrifier les intérêts de mon pays. Je le déclare donc ici en honnête homme, si on nous donne cette liberté nécessaire, quant à moi je r accepterai ^ et on pourra me compter au nombre des citoyens soumis et reconnaissants de r Empire. » {Très bien! très bien !) (Séance du 11 janvier 1864.)
Plusieurs membres de la majorité tenaient un langage qui ne différait que par de légères nuances de celui de M. Thiers. M. Ségris, en parlant des libertés en discussion, disait : « Ces libertés, elles ont fait un pas immense, et j'espère qu'elles en feront encore, si nous savons nous y dévouer avec cette modération toujours plus efficace que l'impatience. » M. Latour du n 10
Moulin était plus explicite. Il demandait les ministres devant les Chambres et la responsabilité ministérielle.
A toutes ces revendications, M. Rouher opposait une énergique fin de non-recevoir. c La constitution de 1852, disait-il, qui est Texpression de la souve* raineté nationale, qui est le dernier mot légal du pays, a déclaré dans son article 43 que TEmpereur gouverne sous le contrôle des Chambres. Il gouverne^ entendez-vous bien ! Et il ne se laissera pas enlever ce droit par ces fictions constitutionnelles surannées..*
c M. Thiers. — Il n'y a de suranné que le despotisme.
< M. LE MINISTRE d'État. — Par ces fictions qui ont conduit successivement deux dynasties dans l'exil. Il n'a accepté ce trône, qu'il a fait si grand, ni pour se réduire au rôle inerte et passif d'un roi constitutionnel, ni pour laisser flotter les rênes au gré des passions de quelques orateurs qui se croiraient de grands ministres. Il n'a pas élevé à ce degré cette France qu'il a arrachée à l'anarchie, pour la livrer à toutes les ardeurs maladives du régime parlementaire tel qu'il a fonctionné pendant trente ans. Non!... cet article déclare qu'il gouverne, et il gouvernera ! » {Bravo ! bravo! mouvement prolongé.) (Séance du 14 janvier 1864.)
C'était, à la fois, et la répudiation péremptoire du régime parlementaire comme doctrine, et l'expression d'une volonté absolue de ne jamais se laisser entraîner à aucune concession sur ce terrain ; c'était méconnaître la portée de l'acte du 24 novembre, se
refuser à constater ses effets naturels, et, en tout cas, nier Tévidence et la force du mouvement qu'on avait encouragé par ces décrets du 24 novembre et par celui du 23 juin. Au point où on en était arrivé^ il n'y avait plus à songer à. celte résistance systématique à laquelle s'acharnait M. Rouher ; il n'y avait plus qu'à se décider courageusement à accepter les conséquences du mouvement, d'opinion qui s'était emparé du pays. La véritable sagesse eût consisté à en tempérer l'ardeur par des paroles prudentes, et, au lieu d'en exciter la vivacité, comme le faisait le ministre d'Etat par ses duretés de langage, à mettre, dans les réformes devenues inévitables, de la logique et de l'opportunité. Telle eût dû être la tactique des hommes chargés, à ce moment, de la tâche, devenue déjà si difficile, de gouverner la France.
La session, de 1865 voyait encore renaître, dès ses premières séances, ces mêmes revendications libérales. A la séance du 28 mars, M. Thiers, sous une forme nouvelle et encore modérée, rappelait les vœux dont, à la session précédente, il s'était fait l'interprète. Résumant, en quelques mots, le régime qu'il enviait, pour la France, à d'autres Etats de l'Europe, il disait d'eux : « Ainsi le système est partout le même. Vous lo voyez, Messieurs, partout on est libre de sa personne, libre de sa pensée, libre de sa plume, libre de son vote; on est libre aussi de ses expUcations avec les représentants de la couronne ; on est libre de s'adresser à ceux à l'égard desquels la responsabiUté peut être efficace, et le gouvernement, permettez-moi cette formule bien simple, se réduit à ceci :
raccord du souverain et du pays, réalisé sur la tête de ministres que la couronne a choisis, que le Parlement maintient ou ne maintient pas^ selon qu*il croit qu'ils ont ou qu'ils n*ont pas la confiance de la nation. » {Approbation sur quelques bancs,)
La responsabilité du souverain, substituée à celle des ministres par la constitution de 1852, était loin d'offrir à l'esprit de M. Thiers une compensation suffisante. Cette innovation constitutionnelle heurtait toutes ses convictions. Il la critiquait amèrement et il démontrait, jusqu'à l'évidence, que cette responsabilité n'était qu'une véritable chimère. Les derniers mots de sa discussion, sur ce point, étaient ceuxH^i : < La responsabilité du souverain se réduit à quoi ? A rien. »
Comme M. Thiers, dans cette même discussion de l'adresse, M. E. Ollivier demandait au pouvoir la marche confiante dans la voie de la hberté; il lui montrait l'heure favorable à la réalisation des réformes politiques. « Céder ne suffit pas, disait-il, il faut céder à propos, ni trop tôt ni trop tard. (Chuchotements,) Quand on cède trop tôt, on a tort, parce qu'on accorde à une agitation superficielle ce qui ne doit être concédé qu'à un mouvement profond. Les nouveautés ne doivent pas être trop aisément accueillies : il faut les obliger â un stage. Quand une opinion ne sait pas attendre, quand elle ne peut pas survivre au premier refus, elle ne mérite pas d'être prise en considération {Très bien); mais il ne faut pas non plus céder trop tard ; quand on cède trop tard, Messieurs, à la colère s'ajoute le mépris ; et la chute
n'en est que plus profonde, et elle est sans dignité. Pour l'Empire, je le crois, quant à moi, il n'est pas trop tôt; il n'est pas trop tard : c'est le moment. » (Mouvement.) Puis se séparant du groupe avancé de Topposilion avec lequel il avait combattu pendant plusieurs années, M. Ollivier se déclarait prêt à se rallier à l'Empire, s'il s'engageait plus résolument dans la voie libérale. « Quant à moi, disait-ii, Messieurs, mon parti est pris ; le jour où le souverain entrera dans la voie libérale, au point de vue politique, avec autant de décision qu'il y est entré au point de vue civil et social, ce jour-là, je ne serai pas du premier groupe, mais du second; je ne serai pas hostile, je serai favorable. Car je n'hésite pas à le déclarer hautement, dès aujourd'hui, mon vœu le plus sincère, mon vœu le plus ardent, c'est que le gouvernement de l'Empereur se consolide par la liberté. » (Bravos répétés sur un grand nombre de bancs.) (Séance du 27 mars 1865.)
A toutes ces instances, empreintes à coup sûr d'une réelle modération, M. Rouher répondait, comme en 1864, par un refus péremptoire. La discussion, comme doctrine, était, pour les organes du Gouvernement, difficile à soutenir. La forme absolue, ou celle qui sans l'être en droit le devient en fait, ce qui était à peu près la condition à laquelle était arrivé l'Empire, la forme absolue, comme état permanent, ne soutenait pas la controverse. Le ministre d'État et M. Thuilier le sentaient si bien qu'au lieu de se maintenir, dans leurs répliques, sur un terrain doctrinal, comme l'avaient fait leurs adversaires, au lieu de
s'appliquer principalement à faire prévaloir le mérite de la forme constitutionnelle dont ils étaient les défenseurs sur celle qui leur était offerte comme un progrès nécessaire, ils se jetaienti tous deux, contre les régimes antérieurs, dans une série de récriminations. Ils résumaient leurs attaques par cette banalité inexacte qui consistait à dire : le régime parlementaire a fait tomber deux dynasties successives ; donc, c'est la pire forme de gouvernement. La préférence des organes du Gouvernement pour un pareil terrain s'expliquait d'autant mieux, du reste, qu'outre qu'ils arrivaient, à l'aide de développements emphatiques de ce sophisme traditionnel, à ranger à leur opinion la majorité de la Chambre, ils atteignaient encore un autre résultat; ils entretenaient la faveur dont ils jouissaient à la cour. Fatale préoccupation, qui ne les abandonnait jamais et qui souvent les dominait à tel point qu'entraînés par le désir de plaire au souverain, de caresser son penchant, ils en venaient à s'isoler si complètement de leur auditoire, que le public auquel ils s'adressaient, le public des Chambres, le public du pays disparaissait à leurs yeux. Pour eux, dans ces moments d'enthousiasme, le seul public c'était l'Empereur. N'est-ce pas au moins la seule explication qu'on puisse donner à ces exagérations démesurées d'adulation qu'on trouvait dans les harangues politiques de M. Rouher et de quelques autres organes du Gouvernement?
De semblables discours, si éloquents qu'ils fussent, étaient loin de paralyser, dans le pays, l'effet produit par ceux auxquels ils essayaient de répondre.
Le mouvement libéral se développait avec intensité, et si, en 1864 et en 1865, l'opposition figurait au premier rang de ceux qui revendiquaient le contrôle, on verra qu'en 1866, c'étaient les amis de TEmpire qui s'emparaient du drapeau de cette même opposition et qui, dans un appel sincère et patriotique au pouvoir , le suppliaient de l'accepter de leurs mains pour en faire le drapeau de l'Empire régénéré.