CHAPITRE XI
Préliminaires du 19 janvier. — Ce que demandait l'opinion.
— Ce que sont les questions de personnes sous les gouvernements autoritaires et sous les gouvernements parlementaires.— MM. Walewski et Emile Ollivier. — Leurs intentions. — Ce qu'on voulait aux Tuileries. — L'obstacle.
— Fallait-il, ou non, compter avec lui?
Un choc semblable à celui qui s'était produit, dans la discussion de l'adresse de 1866, devait avoir eu nécessairement, aux Tuileries, un sérieux retentissement. Tout, dans l'état du pays, depuis Sadowa principalement, révélait la vivacité et la marche progressive du courant libéral. Cette fois, nous l'avons vu, la croisade contre le pouvoir personnel prenait des formes plus hardies que par le passé. L'opposition ne déguisait plus ses exigences; elle demandait toutes les libertés qui constituent non pas seulement le gouvernement du pays, parle pays dans son exacte et tutélaire acception ; mais bien le gouvernement le plusli-
bre qui se puisse trouver. Aux libertés utiles, kux garanties protectrices, elle voulait ajouter cette série d'émancipations périlleuses qui n*ont jamais servi qu'à alarmer la société, à harceler et à renverser le pouvoir. Elle attaquait ainsi, de front; la Constitution de 1852, et créait au gouvernement une situation telle, que le statu quo devenait intolérable.
On se trouvait en face de deux résolutions éprendre.
Ou il fallait rompre ouvertement avec l'opinion libérale, déclarer qu'on avait trop présumé de Tapaisementdes esprits, que les réformes du 24 novembre avaient été prématurées, que les latitudes laissées à la presse n'avaient été qu'un essai dont on constatait le péril, et rentrer dans le régime silencieux de 1852. Mais une résolution semblable était pleine de dangers, car c'était, en quelque sorte, un second Coup d'Etat qu'il fallait tenter, non plus d'accord avec l'opinion du pays, comme en 4851, mais cette fois, au contraire, à rencontre du* mouvement des esprits. C'était s'exposer à des chocs violents et entrer dans la voie de la lutte à outrance et d'une impitoyable compression.
Ou il fallait s'engager résolument dans le courant qu'on avait fait naître, n'y voir que la conséquence, naturelle et prévue, des réformes du 24 novembre, prendre hardiment la direction du mouvement avant qu'il ne dominât lui-même, et en rallier ainsi leô nombreux partisans, au lieu de s'en faire des adversaires par la résistance.
Pour s'arrêter à ce dernier parti, il fallait envisager la situation dans sa réelle gravité. Il devenait bieii
plus indispensable encore qu'au 24 novembre de dépouiller toute préoccupation personnelle , toute préférence théorique. On n'était plus en face d'une opinion qu'on dominait encore par un prestige à peine effleuré. Ce prestige, on l'avait compromis par des fautes graves, et, tout diminué qu'on fût ainsi dans sa force, on n'en avait pas moins à compter avec un parti énergiquement reconstitué, qui avait trouvé , dans la coalition de toutes les fractions opposantes, une puissance qui croissait chaque jour. Ce parti avait ses comités, ses agents actifs et résolus, ses ressources financières, ses journaux à Paris et dans tous les départements, ce qui permet, en un mot, une organisation puissante et une propagande permanente. On ne pouvait se méprendre sur la réalité de sa force et sur les progrès de son influence. Les diverses élections étaient une sorte de thermomètre dont les indications devenaient chaque jour plus concluantes. Vainement, le ministre de l'intérieur s'efforçait-il de faire annoncer, par ses feuilles semi-officielles, ses succès électoraux ; ce n'étaient là que de trompeuses apparences à l'aide desquelles il réussissait, tout au plus, à faire croire, aux Tuileries, à l'utilité de sa coopération. Laisser grossir un pareil orage, c'était faire acte de haute imprudence, et si, dans le ministère, on penchait pour la résistance plutôt que pour des concessions opportunes, quelques amis de l'Empereur, mieux inspirés, faisaient d'ardents efforts pour l'amener à des réforipes décisives et celles-là profitables à l'avenir de la dynastie.
M. Walewski était, parmi eux, celui qui y apportait le plus d'insistance. On peut dire qu'il avait pris, près de l'Empereur, la direction du mouvement. Mais les questions de personnes compliquent souvent les questions de principes, quand elles ne les dominent pas. Si les gouvernements parlementaires n'échappent point à ces regrettables effets de la faiblesse humaine, combien, sous les gouvernements personnels, ces sortes de complications ne sont-^ elles pas, à la fois, plus fréquentes et plus redoutables !
Sous le régime parlementaire, en effet, les luttes ministérielles, les plus graves des questions de personnes, puisque de leur solution dépend souvent la direction donnée à la politique du pays, les luttes ministérielles se produisent au grand jour. Les débats des Chambres, les discussions de la presse, les mouvements de l'opinion sont les auxiliaires ou les réT sistances avec lesquels on est forcé de compter. Les entraînements de la passion peuvent, accidentellement encore, prendre la place de la sagesse ; mais le mérite et le bon droit font, le plus souvent, prévaloir leur empire. Il faut au moins, pour engager la lutte, un grand intérêt public à défendre, un système à substituer à un autre; il faut, en un mot, justifier, par une raison sérieuse, ou tout au moins par un prétexte plausible, la crise qu'on provoque ; et quand l'heure est venue, ce sont les assemblées qui, sous leur responsabilité, doivent prononcer l'arrêt final. On peut ainsi conquérir le pouvoir, on peut rarement le surprendre.
20â MÉMOIRES SUR LE SECOND EMPIRE
Sous le gouvernement personnel, au contraire, le caractère principal de la lutte, c'est le mystère ; c'est Tobscurité; les armes favorites sont la médisance, quand ce n'est pas la calomnie, les notes secrètes, les perfidies de tête-à-téte. Une trame ourdie sourdement peut dénaturer les intentions les plus droites; ruiner, sans qu'ils aient la possibilité d'appeler la justification à leur aide, les systèmes les plus favorables au bien du pays. La loyauté, au lieu d'être une force, devient une cause de faiblesse. Le succès appartient à Fintrigue plus souvent qu'au bon droit. On tombe sans pouvoir découvrir même d'où vient le coup qui vous frappe. Le pays, spectateur dédaigné de ces sortes de luttes, en apprend, à la fois, Texistence et l'issue. La préférence du Souverain est le seul arbitre ; son bon vouloir la seule garantie. Ajoutons encore que les natures vraiment élevées s'éloignent de semblables tournois, et que le pouvoir se trouve ainsi .réduit à ne faire tomber ses préférences que sur ceux chez lesquels le caractère et la dignité ne relèvent pas le talent. N'est-ce pas dans ces causes qu'il faut chercher l'explication de l'éloignement vo* lontaire dans lequel se sont dignement renfermés plusieurs hommes importants sur lesquels eût pu s'appuyer utilement l'Empire?
Nulle époque n'avait offert l'exemple de la complication de ces questions de personnes à un plus haut degré que celles au milieu desquelles s'agitaient ces problèmes qui ne tendaient à rien moins qu'à la transformation de l'Empire. N'étaient-ils donc pas assez graves cependant, ces problèmes, pour dominer, dans
les consciences, tout sentiment mesquin d'intérêt individuel, et pour n'y laisser place qu'à la volonté de poursuivre sincèrement la recherche des solutions qui pourraient préserver le pays de la crise dont il était menacé ! On était loin de ces sentiments élevés!
Pour M. Rouher, conserver son omnipotence et, par-dessus tout, son ministère, c'était sa ligne politique.
Pour M. Walewski, renverser M. Rouher du pouvoir et prendre sa place dans la confiance du Souverain c'était Tobjectif principal, auquel se mêlait en même temps, il faut le dire, la conviction de conseiller à l'Empereur des résolutions utiles à la couronne et profitables au pays.
Pour M. Ollivier, le but était, malgré le soin qu'il mettait à s'en défendre, son arrivée au pouvoir, ce qui n'excluait pas plus pour lui que pour M. Walewski la ferme croyance qu'en poussant aux réformes, il servait son pays.
C'est sur un semblable échiquier que devait s'engager cette partie si importante qui aboutit au 19 janvier.
Après de longues réflexions, l'examen attentif de mémoires de diverses natures, l'Empereur résolut, cette fois encore, de s'engager dans la .voie des réformes. Pour qu'elles pussent offrir une efficacité plus apparente, il accepta le conseil, que lui donnait M. Walewski, de les présenter sous une sorte de patronage des opposants eux-mêmes. Il savait M. Ollivier désireux du pouvoir, malgré son affectation à professer pour les grandeurs une aversion toute ré- II. 13
publicaine ; c'est à lui qu'il songea pour en faire, en quelque sorte, le parrain des réformes nouvelles. Des ouvertures lui furent faites, des entrevues même lui furent ménagées avec TEmpereur, et on se mit courageusement à l'œuvre pour opérer, dans les institutions impériales, des réformes qu'on voulait rendre assez décisives pour donner satisfaction au mouvement qui les provoquait. La question du gouvernement parlementaire, à substituer au gouvernement personnel, était encore la première de celles qui s'imposaient aux réflexions du Souverain, avec cette différence toutefois, entre le présent et le passé, qu'au 24 novembre ce n'était encore que des sollicitations isolées qui en appelaient l'examen, tandis qu'en 1867 c'étaient les pressantes revendications du pays qui, favorisées par les libertés données le 24 novembre, en commandaient la prise en considération.
L'Empereur, sans se dépouiller entièrement de ses répugnances profondes pour le gouvernement parlementaire, n'en envisageait pas moins les diverses solutions auxquelles on pouvait s'arrêter, avec la plus sincère volonté de faire faire aux institutions de l'Empire un progrès libéral prononcé. Les dispositions de son esprit étaient tellement dirigées dans le sens d'une véritable transformation à accomplir, qu'il eût suffi d'un conseiller convaincu pour l'amener à donner à celte transformation le caractère décisif qu'elle devait avoir pour faire, de cette époque, la date de la substitution de l'Empire vraiment libéral à l'Empire autoritaire.
Malheureusement, le ministre qui avait le plus de
crédit près du Souverain, était justement celui que son intérêt personnel rendait l'adversaire le plus déclaré de la responsabilité ministérielle. Le discours de M. Rouher, à la séance du 19 mars 1866, était le résumé violent de tout ce qui pouvait être inventé pour combattre le régime parlementaire et les réformes qui pouvaient assurer le contrôle des actes du pouvoir. Il y avait mis tous les efforts de son éloquence, car il était inspiré par son ardent désir de complaire au Souverain, de mériter ses bonnes grâces et de conserver sa faveur, qu'il sentait en ce moment hésitante. Si le régime parlementaire venait à prévaloir, c'était la condamnation de son langage, et il ne pouvait se maintenir au pouvoir qu à la condition de subir la plus pénible des contradictions. N'eût-il pas eu cette raison pour le combattre, qu'il l'aurait encore repoussé par cette autre considération qu'il voyait, dans son avènement, l'anéantissement du monopole ministériel.
Le ministre d'État devait donc être vraisemblablement, dans la campagne entreprise, un puissant obstacle, et il fallait, pour conduire l'œuvre des réformes à bonne fin, ou le briser, ou compter avec lui. C'est à ce dernier parti qu'on fut forcé d'arriver après avoir vainement essayé du premier. C'était le plus sage, en effet, car on ne devait pas ignorer qu'en faisant luire, aux yeux de M. Rouher, l'espoir de conserver sa situation, il préférerait ainsi la certitude de sauver au moins son portefeuille, à la douloureuse perspective de tout perdre dans une lutte dont il mesurait la gravité. On pouvait ainsi faire de lui un
complice. En s'y résignant, MM. Walevvski et Emile OUivier, faute de pouvoir .atteindre le double but qu'ils se proposaient d'abord, assuraient au moins le succès de la partie la plus importante de leur programme; ils dotaient le pays d'institutions libérales. Si leur second objectif, le renversement de M. Rouher, n'était pas atteint, au moins pouvaient-ils se flatter de ruiner profondément sa situation politique, en le condamnant à ce changement de front. Un tel amoindrissement équivalait à la disgrâce, car il enlevait à leur adversaire assez d'autorité morale pour qu'il fût désormais paralysé dans sa puissance, et pour que le danger de sa domination fût presque complètement I
écarté.
Persister, au contraire, à vouloir absolument bri- •*•
ser le ministre d'Etat; décider l'Empereur à secouer son joug, à se séparer de lui, malgré la fatigue qu'il commençait à en ressentir, c'était une tentative trop périlleuse pour que la prudence n'en éloignât pas. On eût pu ainsi, pour avoir trop entrepris, s'exposer à tout compromettre et à sacrifier, au moment décisif, le succès de l'œuvre principale.
C'est sous l'impression de ces réflexions que MM. Walewski et Emile OUivier se bornèrent à assurer, par l'assentiment qu'ils avaient obtenu de l'Empereur, le succès de leur programme, faisant ainsi grâce à M. Rouher de sa vie ministérielle. Une fois donc les points principaux arrêtés, d'accord avec le Souverain, tous deux cessèrent de donner à la préparation des réformes une participation qui ne pouvait plus être qu'une source de tiraillements et de luttes
personnelles. M. Rouher devint le traducteur résigné des doctrines de ses adversaires, le rédacteur de ces décrets qui étaient la condamnation de son passé, et le 19 janvier, dans une lettre rendue publique et adressée à son ministre d'État, l'Empereur annonçait au pays par quels abandons et par quelles résistances le pouvoir prétendait répondre au mouvement de l'opinion. La lettre de l'Empereur était conçue en ces termes.
« Palais des Tuileries, le 19 janvier 1867.
« Monsieur le Ministre^
« Depuis quelques années, on se demande si nos institutions ont atteint leur limite de perfectionnement ou si de nouvelles améliorations doivent être réalisées ; de là une regrettable incertitude qu'il importe de faire cesser.
« Jusqu'ici, vous avez dû lutter avec courage en mon nom pour repousser des demandes inopportunes et pour me laisser l'initiative des réformes utiles lorsque l'heure en serait venue. Aujourd'hui, je crois qu'il est possible de donner aux institutions de l'Empire tout le développement dont elles sont susceptibles, et aux libertés publiques une extension nouvelle sans compromettre le pouvoir que la nation m'a confié.
« Le plan que je me suis tracé consiste à corriger les imperfections que le temps a révélées, et à admettre les progrès compatibles avec nos mœurs, car gouverner, c'est profiter de l'expérience acquise et prévoir les besoins de l'avenir.
« Le décret du 24 novembre 1860 a eu pour but d'associer plus directement le Sénat et le Corps législatif à la politique du gouvernement, mais la discussion de l'adresse n'a pas amené les résultats qu'on devait en attendre ; elle a, parfois, passionné inutilement l'opinion, donné lieu à des débats stériles et fait perdre un temps précieux pour les affaires ; je crois qu'on peut, sans amoindrir les prérogatives des pouvoirs délibérants, remplacer l'adresse par le droit d'interpellation sagement réglementé.
« Une autre modification m'a paru nécessaire dans les rapports du gouvernement avec les grands corps de l'État ; j'ai pensé que, en envoyant les ministres au Sénat et au Corps Législatif, en vertu d'une délégation spéciale, pour y participer à certaines discussions, j'utiliserais mieux les forces de mon gouvernement, sans sortir des termes de la Constitution, qui n'admet aucune solidarité entre les ministres et les fait dépendre uniquement du Chef de l'Etat.
« Mais là ne doivent pas s'arrêter les réformes qu'il convient d'adopter ; une loi sera proposée pour attribuer exclusivement aux tribunaux correctionnels l'appréciation des délits de presse et supprimer ainsi le pouvoir discrétionnaire du gouvernement. Il est également nécessaire de régler législativement le droit de réunion en le contenant dans les limites qu'exige la sûreté publique.
« J'ai dit, l'année dernière, que mon gouvernement voulait marcher sur un sol affermi, capable de supporter le pouvoir et la liberté. Par les mesures que je viens d'indiquer, mes paroles se réalisent, je
n'ébranle pas le sol que quinze années de calme et de prospérité ont consolidé; je raffermis davantage en rendant plus intimes mes rapports avec les grands pouvoirs publics, en assurant par la loi aux citoyens des garanties nouvelles, en achevant enfin le couronnement de l'édifice élevé par la volonté nationale.
« Sur ce, Monsieur le Ministre, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. »
Quelque soin que mît T Empereur à couvrir son ministre, et à présenter les réformes comme Témanation de la seule volonté souveraine, le monde politique n'en voyait pas moins la vérité derrière ses paroles. Nous aurons bientôt à nous expliquer sur ce document, l'un des plus importants du règne de Napoléon III, et à montrer dans quelles erreurs périlleuses s'engageait ainsi le pouvoir.