CHAPITRE XII
M. ROUllER
Les deux époques de la carrière de M. Rouher. — L'homme d'affaires, l'homme politique. — Ce qu'il fallait en 1863 près de la couronne. — Ce qu'apportait- M. Rouher comme ministre d'Etat. — Ses discours. — Ses moyens d'influence sur les Chambres. — Les causes de son crédit près de l'Empereur - - M. Rouher après le 4 septembre.
Pour savoir ce qu'il eût fallu d'efforts, à cette époque, pour terrasser l'influence de M. Rouher, il est nécessaire de se rendre compte de ce qu'elle était devenue. C'était un véritable édifice ; une prévoyance ingénieuse avait multiplié les conditions de sa solidité. C'est ici le moment d'examiner, plus attentivement que nous ne l'avons fait encore, la valeur ! de l'homme qui concentrait entre ses mains, pour
ainsi dire, tous les pouvoirs de l'État, les raisons de son élévation et les conditions de sa force. On pourra se rendre compte ainsi de la difficulté qu'offrait, pour ceux qui la tentaient, cette entreprise du 19 janvier, s'ils eussent persisté surtout à vouloir
renverser M. Rouher. On comprendra, eh même temps, pour quelles causes Toeuvre fut tronquée, et ses bienfaits changés en une source de périls.
A ce moment, malgré quelques nuages, M. Rouher restait encore à l'apogée de sa puissance. Il dominait presque sans partage. Il ne relevait que de la volonté souveraine dont lui-même était trop souvent l'arbitre. L'absorption de tous les pouvoirs avait insensiblement passé des Tuileries au ministère d'Etat. M. Rouher disposait de tout, des plus hautes dignités, des faveurs de toutes sortes. Il avait, dans sa main, la direction effective de chaque ministère, la direction des affaires politiques, militaires, économiques ou financières. Tout venait aboutir à son cabinet ; les hauts fonctionnaires de l'État dédaignaient les ordres de leur ministre spécial, quand ils avaient pu deviner les secrets désirs du ministre d'Etat. La diplomatie elle-même n'avait une confiance complète dans une parole donnée même à la cour que lorsqu'elle était confirmée par M. Rouher. Une affaire engagée sans son assentiment préalable perdait toute chance d'aboutir. Dans les deux Chambres, il régnait en maître. La majorité ne se contentait pas de voter selon son mot d'ordre, elle l'acclamait à tout propos; les applaudissements devenaient pour lui une banalité. Si la contradiction arrivait à être gênante, pour le ministre d'État, un groupe de fidèles harcelait l'orateur incommode et l'empêchait, au besoin, de continuer son discours.
Une semblable situation n'est pas à la portée de tous, et il U\x\ reconnaître que celui qui y parvient
doit avoir, dans sa nature, des côtés exceptionnels. Les circonstances, les hasards même peuvent élever un homme ; mais pour qu'il se maintienne longtemps au sommet, pour que ses contemporains ratifient la faveur qui lui est faite, pour que l'histoire lui conserve son rang, il faut qu'il le justifie ou par un grand caractère ou par un mérite transcendant, ou par Téminence des services rendus. Si ces hautes origines manquent à son élévation, s'il ne la doit qu'à certaine valeur superficielle, à un talent sans fond, à des intrigues habiles, la complète possessfon du premier rang n'est pas de longue durée ; la saine appréciation prend la place d'un engouement passager ; on reste un homme d'État discutable, au lieu d'être un grand homme. L'opinion s'en veut de sa méprise : elle la fait expier à celui qui en était l'objet, et lui rend, en duretés, ce qu'elle lui avait prodigué en encens et en éloges.
Ce sort fut celui qui attendait M. Rouher, après sa chute du pouvoir. L'avait-il mérité ? Le jugement que portait sur lui l'opinion presque unanime du pays était-il une sorte de vengeance anticipée des maux que sa politique devait faire peser sur la France, ou] l'appréciation exacte de la valeur de l'homme dépouillé du prestige du pouvoir? Pour répondre à ces questions, il faut suivre un instant M. Rouher dans sa carrière, dans sa vie politique.
La carrière de M. Rouher se divise en deux époques distinctes qui permettent de voir successivement en lui deux hommes différents : l'homme d'affaires d'abord, l'homme politique ensuite.
La République avait trouvé M. Rouher avocat à Riom, où il disputait à M. de Parieu le premier rang au barreau de cette petite ville. Elus membres de l'Assemblée Législative en 1849, ces deux hommes s'y firent remarquer par leurs brillantes aptitudes oratoires. Tous deux entrèrent dans le même-cabinet, le 30 octobre 1849. La rivalité qui avait marqué leur jeunesse se continuait dans Tâge mûr, et devait se prolonger autant que le gouvernement lui-même auquel ils allaient se vouer l'un et l'autre. Après plusieurs alternatives ministérielles, où M. Rouher, tout en faisant preuve de talent, n'avait su trouver cependant qu'un rôle secondaire, il entrait, le 26 janvier 1852, au Conseil d'État, comme simple président de section d'abord, comme vice-président ensuite. Il était appelé, en 1855, au ministère de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, où il donnait la mesure des remarquables ressources de son intelligence. Placé, dès le début, en face des questions les plus difficiles il était, en quelques mois, complètement familiarisé avec chacune d'elles. On eût pu croire qu'il ne faisait qu'appliquer, dans son ministère, une véritable spécialité de son esprit. Les questions industrielles ou commerciales prenaient, dans sa bouche, une lucidité saisissante. Il connaissait le fort et le faible de chacun des intérêts dont il avait la direction. L'Empereur avait trouvé en lui le ministre qui convenait le mieux à l'étude des grands problèmes économiques qui se posaient depuis de longues années et qu'il voulait conduire à bonne fin sous son règne. Quelle que fût la question agitée,
M. Rouher lui trouvait toujours une solution. La fécondité de ses ressources intellectuelles avait, pour le Souverain, Tattrait qu'a toujours, pour Thomme qui dirige, celui qui simplifie sa tâche. M. Rouher était commode et utile à l'Empereur, aussi arrivait-il à effacer de Tesprit du maître les impressions défavorables qui Tavaient, durant plusieurs années, sans qu'on pût sûrement en pénétrer la cause, tenu éloigné des bonnes grâces de la cour, et l'avaient relégué dans une situation de second ordre.
Le passage de M. Rouher au ministère de l'agriculture, du commerce et des travaux publics fut marqué par de grandes choses faites. Il faut dire grandes, seulement, sans se prononcer encore sur leur mérite et sur leur efficacité; car si quelques-unes d'elles notamment, ont apporté, dans notre équilibre économique, des transformations radicales, ce n'est pas, nous l'avons dit déjà, notre génération qui peut apprécier définitivement leur valeur. Une longue pratique pourra seule, permettre, sur ces réformes, un jugement complètement éclairé. Il est naturel qu'après de tels bouleversements, dans un ordre important d'intérêts, il se forme, sur les actes de M. Rouher au ministère de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, des jugements opposés. Pour les uns, ce qu'il a fait suffirait à la gloire d'un règne; pour les autres, il reste un esprit aventureux, qui, dans son avidité pour la renommée, s'est jeté, tète baissée, dans les bras de novateurs qui ont exploité son orgueil. Pour tous cependant, et sans porter, sur ces questions qu'il s'est donné mission
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de résoudre, un jugement prématuré, M. Rôuher^ comme ministre de Tagriculture, du commerce et des travaux publics, reste un homme éminent par son savoir, un orateur habile à soutenir toutes les causes dont il était chargé.
C'est à cette dernière qualité, à la souplesse de sa nature autant qu'à celle de son talent, qu'il a dû, en 1863, son élévation au ministère d'État, où il avait à faire face à des exigences d'une nature nouvelle pour son esprit. C'était à la direction politique du pays qu'il avait alors à appliquer ses facultés. Il faut convenir qu'il ne prenait point là une tâche aisée. Il ne pouvait guère espérer faire oublier l'homme auquel il succédait : M. Billault. C'était déjà, pour lui, une condition défavorable, et il faut ajouter qu'il prenait le pouvoir à l'heure diflicile et périlleuse pour l'Empire.
A cette heure, en effet, où les passions, réveillées par les réformes du 24 novembre agitaient profondément le payS; où tout était attaqué, où tout était mis en question, il fallait, près de la Couronne, un homme d'État dans l'acception sérieuse du mot. Il lui fallait, à cet homme, la pénétration pour sonder exactement les aspirations du pays, le caractère et l'élévation de l'âme pour envisager résolument les décisions à prendre, l'indépendance et le désintéressement de toute ambition pour se donner Tascendant nécessaire sur la Couronne, sur les assemblées, sur le pays lui-même. Il lui fallait, enfin, une ferme volonté pour amener tous les pouvoirs à accepter, de son initiative, les. résolutions que commandait le salut de
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l'Empire, L'art de manier les hommes, le talent oratoire étaient des qualités indispensables pour compléter une telle nature. Ces qualités, M. Billault en avait fait preuve. Les avait-on trouvées en M. Rouher? Le talent oratoire, M. Rouher l'avait à un haut degré ; quant aux autres qualités, elles étaient remplacées, chez lui, par un ensemble de procédés à l'aide desquels il réussit à faire illusion un certain temps.
Sa nature était sympathique, sa physionomie respirait l'intelligence; tout dépourvu qu'il fût de distinotion native, il n'en avait pas moins, à la tribune, une prestance digne et souvent imposante. Son organe, légèrement gêné par un reste de la prononciation d'Auvergne, avait besoin de quelques instants pour prendre de la sonorité. Doué d'une immense puissance de travail et d'une égale facilité à saisir tous les aspects d'une question, on peut dire qu'il était prêt sur tout; il mettait à le montrer une certaine coquetterie, et cet art véritable qu'il avait de jouer avec les difficultés de Tesprit fut Tune des causes de ses succès. Mais ne fut-elle pas, plus sûrement encore, l'une des sources de ses fautes; car s'il manqua toujours à sa politique une ligne arrêtée, à sa conduite une direction ferme et convaincue ; s'il ne fut qu'un instrument dans la main du Souverain, c'est certainement à cette coutume d'effleurer, sans s'arrêter à aucun, tous les aspects d'une question qu'il faut en attribuer la cause.
Ses discours principaux étaient l'objet d'une sérieuse préparation ; ils brillaient par la méthode et
par la mise en lumière des arguments utiles. La forme, due tout entière à l'improvisation, était élégante, puissante à l'occasion ; elle trahissait volontiers comme une sorte d'émotion pathétique qui produisait un effet considérable sur ceux qui ignoraient que cette émotion était purement artificielle, et seulement l'un des moyens oratoires favoris du ministre d'État. Cette ressource, tant soit peu dramatique, M. Rouherla mettait en œuvre surtout dans ses répliques, dont la forme pompeuse faisait le principal mérite. A ces répliques, il donnait toujours pour exorde le résumé saisissant des parties du discours auquel il avait à répondre. Il contentait, au début, l'oreille de ses auditeurs, qui devenaient surpris, en revanche, quand finissait le discours, de voir que le ministre avait négligé de répondre précisément aux points sur lesquels son adversaire avait le plus insisté. Dans ses jours d'entraînement, la langue française elle-même ne suffisait plus à ses images : il inventait des mots sonores, et se faisait ainsi une sorte de vocabulaire dont la prétention remplaçait l'exactitude grammaticale. L'effet, l'effet du moment surtout, telle était la visée constante de M. Rouher. Mais, dans les deux assemblée?, ses causes étaient gagnées à l'avance, et il pouvait ainsi, sans danger, remplacer les raisons plausibles par des mots emphatiques. Il pouvait d'autant plus se fier au succès que^ dans les deux chambres, il avait réussi, par ses soins assidus, à faire penser presque à chaque membre de la majorité qu'il avait en lui un ami personnel. Sa familiarité conviait à cette illusion.
Il avait^ pour chacun, une confidence, le plua souvent sans intérêt sérieux, mais qui, par la forme qui lui était donnée, n'en laissait pas moins, à celui qui en avait la faveur, la conviction d'une préférence d'intimité. C'étaient là quelques-uns des mille moyens du ministre d'Etat pour se créer une nombreuse clientèle dans le monde politique, ce à quoi il attachait une considérable importance. Quelques séides, dressés à ses coutumes, le secondaient dans sa tâche et l'aidaient ainsi à trouver une influence qui réussissait à suppléer momentanément à l'ascendant durable qui n'appartient qu'à des mérites essentiels.
Une influence assise sur des bases aussi fragiles n'eût été que de courte durée si elle n'eût eu, pour se prolonger, la faveur de la cour ; aussi le ministre d'État s'appliquait- il à y maintenir son crédit. Là, c'était un complet échafaudage de combinaisons. Son action personnelle ne sufflsait pas à sa quiétude; elle était quotidiennement fortifiée par des éloges de ses mérites, placés, au moment favorable, à l'oreille du Souverain par des amis qu'il avait au château. Prêt à toute heure, le ministre d'État ne Jaissait jamais sans une étude immédiate la moindre idée de l'Empereur. Quel qu'en fût le mérite ou le danger, s'il y voyait une volonté arrêtée, il en devenait le partisan. 11 fallait qu'il y eût un péril réel à accepter la résolution souveraine pour qu'il se résignât à la combattre. Les événements les plus graves ont prouvé qu'il n'allait jamais jusqu'à lui refuser son concours. Il avait toujours une solution prête pour toute difficulté que pouvait lui signaler
le ohâjlcau.'Y^yait-il, à la couTf mt souci de çompli-r cations possibles, une préoccupation légitime de Va^ venir, le ,ministre d'État faisait appel à ses phrases pompeuses, se montrait confiant, convaincu dai^s sa sécurité; il finissait toujours par calmer les apprêt hensions et endormait ainsi les craintes du Souverain, comme un médecin, par des paroles savantes et une physionomie souriante, réussit, au chevet du malade; à tromper ses angoisses et à lui cacher la réalité du .mal qui le conduit à sa fin. En somme, il faisait^ jçhaque jour davantage, goûter aux Tuileries les ressources ingénieuses de son esprit, ses aptitudes trans^ actionnelles, pour emprunter son expression favorite. Siy dans les cas où il jugeait sa résistance nuisible ,à ses intérêts, il savait se résigner, sans humeur, ,à parler et à agir contre ses convictions, il gagnait, eii échange de cette complaisance, une gratitude qui devait insensiblement conduire à l'intluônce et à une domination relative sur l'esprit du Souverain. Cette influence, il en était d'autant plus jaloux qu'il y voyait, avec raison, la cause de sa haute fortune; aussi s'attachait-il à la maintenir, et à la préserver de tout danger. Un de ses adversaires avait-il été, de la part du Souverain, Tobjel d'une attention particulière, il n'avait de trêve que lorsqu'il était parvenu à
pénétrer la cause de cette faveur et à en paralysejp les effets, Toute haute notabilité lui portait ombrage, .si l'Empereur semblait se rapprocher d'elle et s'il pressentait surtout une candidature ministérielle pos- , sible. Car, lé premier de tous ses soins, c'était celui . de se réserver le choix exclusif de ses collègues pour
s'assurer ainsi qu'aucune personnalité saillante n'aurait, par son accession au pouvoir, l'occasion d'y produire ses mérites et la possibilité de devenir un rival; Ce qu'il fallait éviter, atout prix, c'est qu'un intrus de cette sorte pénétrât près du Souverain, put y surprendre ses bonnes grâces, et entrer ainsi dans le cabinet autrement que par la volonté de M. Rouher, et sans s'être soumis préalablement à cette sorte de programme d'abnégation et de docilité qu'il fallait remplir pour prendre rang sur le carnet du ministre parmi les aspirants au portefeuille. Quiconque n'avait donc pas fait preuve d'une souplesse suffisante pour louer, jusque dans ses fautes, le ministre dirigeant ; quiconque pouvait, par son talent, par son caractère surtout, menacer sa quiétude d^ danger d'une critique ou d'une doctrine nouvelle sur quelque question que ce fût, devenait l'objet d'une croisade régulière. Le goût de l'Empereur parvenait-il à prévaloir et le ministre d'État avait- il échoué dans ses derniers efforts pour éloigner du pouvoir l'homme .qui ne lui devait rien dans son élévation, il ne se tenait pas pour battu et, tôt ou tard, ou fatigué de la lutte, comme le fut M. de Forcade de la Roquette, pendant son passage au ministère de l'intérieur, on se soumettait à la domination du ministre dirigeant, ou rebuté par de pareils procédés, comme le fut M, Pinard, on quittait sans regret un pouvoir dans lequel on s'exposait à compromettre sa dignité, sa réputation de talent, sa situation politique.
Quand les moyens ordinaires avaient trompé les premières prévisions du ministre d'État, c'était la
tribune qui était paut* lui la ressource finale. La manœuvre était élémentaire, et, plus d'une fois, on put en suivre la misé en scène. Se réserver les bonnes causes^ les bonnes occasions, les déclarations importaintes, les discours à effet certain, ne laisser aux fi^utres que les tâches ingrates, les situations épineuses et compromettantes, ce n'était là que la pra*. ti^e ordinaire, et aucun collègue n'eût été, alors, assez peu soucieux de sa conservation pour s'en plaindre. C'était d'ailleurs habitude prise. Les bons procédés d'usage avaient bien à en souffrir, mais il fallait choisir entre ces sacrifices , qui s'imposaient même aux plus fidèles, ou la disgrâce qu'on n'envisageait pas de sang-froid. Se faire ainsi la part du lion eût peut-être suffi pour diminuer un rival; il en fallait plus pour le perdre ; on en trouvait facilement l'occasion. La discussion sur les affaires de Rome, sur la loi de la presse, sur les affaires de la ville de Paris, au Corps Législatif et au Sénat, fournisisent des exemples de ce que savait ménager M. Rouher aux hommes qu'il tenait à effacer, quand, arrivés au pouvoir, par une faveur autre que la sienne, il voulait leur faire expier leur vice originel. .. Mais c'étaient là des campagnes dangereuses, car les manœuvres qu'il fallait y employer pouvaient être découvertes, mettre en garde le Souverain et compromettre la dignité de celui qui y avait recours. Aussi M. Rouher avait-il imaginé un moyen préventif pour combattre ses aspirants rivaux.
A certains intervalles, il entretenait l'Empereur de nécessités de remaniements ministériels. Des combi-
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nàisoris de diverses- sortes s'examinaient centre le' Souverain et son ministre; mais, par une fatalité qui-: se reproduisait régulièi^ment à chaque entretien de. cette nature, c'était toujours la disette d'hommes qui était le principal obstacle. Le ministre se montrait affligé de cette pénurie ; il voulait espérer, cependant, qu'en cherchant avec soin dans chacun des grands oôrps de l'État, il parviendrait, peut-être, à découvrir des sujets d'espérance. Il demandait quelques jours de réflexion, et ne tardait pas à revenir au château avec un travail très mûrement élaboré de longue date, et qui n'attendait, pour se produire, que le moment où le ministre était certain d'à voir pénétré la pensée du Prince. La forme seule variait dans' ces exposés périodiques; le fond restait toujours le même.
'Les hommes de valeur qui n'avaient pas la faveur delà cour, ou qui l'avaient perdue, on se gardait d'enparler; la prudence voulait qu'on ne réveillât pas leur souvenir ; on se contentait de jeter, à l'occasion, à côté de leur nom, un mot destiné à entretenir la prévention qui les avait fait écarter. Ceux qui avaient attiré l'attention du Souverain, on leur reconnaissait des côtés brillants; des mérites utiles, mais, par un malheur invariable, il se trouvait toujours en eux un revers de médaille qui les rendait impropres à la fonction ministérielle. Ils pouvaient, en sous ordre, rendre d'utiles services, et il convenait de les y laisser. Venaient ensuite les noms de remplissage, les înof- . fensifs, dont il n'y avait aucun péril à exagérer l'éloge, parce qu'on les savait écartés à l'avance; sur ceux-là
on passai! Fapîdement/La oonclusion forcée de. ces curieux facturas était toujours la même; sans le dire^ elle se résumait ainsi : l'Empereur ne peut- trouver, en dehors de M. Rouher, que des hommes de seconçl plan, incomplets, inexpérimentés, et compromettant^ s'ils ne Sont incapables. Donc M. Rouher reste seu} possible; il devient de plus en plus nécessaire, indisr pensable, et le mieux est de se donner, entièrement à lui, de fortifier sa situation et d'aplanir, pour luij tous les obstacles.
Restait cependant, malgré toutes ces précautions, un péril à redouter, c'était la tribune, qui, pour uri .député, pour un sénateur, pour un conseiller d'Etat, pouvait offrir l'occasion d'un succès, de plusieurs peut-être, révéler, aux yeux de l'Empereur, un homme politique, un esprit élevé, un orateur, un ministre possible en un mot.
; Ce serait faire injure à la pénétration du minisr ire d'État que de croire qu'il n*avait pas songé à préserver son monopole ministériel contre de pareilles éventualités. On avait pensé à tout. Le Journal Qffi" ciel! il ne pouvait être, pour les Tuileries, que le •reflet aride de ce qui s'était passé dans les Chambres. Le mouvement des assemblées, l'accueil fait à un orateur, son attitude, son organe, sa diction, là seulement était la vie, la vérité de la séance» On avait donc organisé, surtout pour les discussions importantes, et cela sous le prétexte de faire parvenir : plus rapidement les nouvelles au château, comme une ^ sorte de compte rendu verbal ou autre qui donnait 4a physionomie exacte de la séance. Par un hasard
heureux, ceux qui étaient chargés de ces sortes de comptes rendus se trouvaient être les admirateurs les plus enthousiastes de M. Rouher; aussi, pour les Tuileries, tout discours du ministre était un nouveau chef-d'œuvre d'habileté et de force; tout discours d'un rival possible était terne ; la voix ne s'entendait pas; le débit était fastidieux; la Chambre n'avait point écouté; les tribunes étaient devenues désertes ; rinsuccès avait été complet.
Enfin, dans ses moyens de régner en maître auprès du Souverain, M. Rouher s'était gardé d'omettre celui qui réussit le plus souvent près des princes. Il maniait Tadiilation avec un rare talent et ne reculait devant aucune exagération de louange pour chercher à plaire au maître. Qu'on se reporte, pour en juger, à ce triste discours que prononçait M. Rouher, le 16 juillet 1870, en présentant à TEmpereur le Sénat qui venait saluer le Souverain à son départ pour l'armée du Rhin! Il se terminait ainsi :
« Si l'heure des périls est venue, l'heure de la victoire est proche. Bientôt, la patrie reconnaissante décernera à ses enfants les honneurs du triomphe ; bientôt, l'Allemagne affranchie de la domination qui l'opprime, la paix rendue à l'Europe par la gloire de nos armes, Votre Majesté, qui, il y a deux mois, recevait pour elle et pour sa dynastie une nouveiie force de la volonté nationale, Votre Majesté se dévouera de nouveau à ce grand œuvre d'améliorations et de réformes dont la réalisation — la France le sait, et le génie de l'Empereur le lui garantit — ne su-
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bira d'autre retard que le temps que vous emploieres à vaincre » (1).
C'était trop! C'était nous ramener au temps où Boileau disait « Grand jRoi, cesse de vaincre ou je cesse d* écrire ». Et si un pareil langage était singulièrement osé à la tête du premier corps de l'État, au moment où tout était sérieux dans les esprits, où tout était anxieux dans la nation, où le doute commençait à succéder à la jactance, que devait être la louange dans les entretiens familiers !
C'est par de tels moyens, et il en fallait de puissants en effet pour arriver à ce triste résultai, qu'on est parvenu, pendant plusieurs années, pendant les années qui devaient se montrer les plus fécondes en résolutions éclairées, à faire le vide autour du trône, pour y laisser régner une personnalité souverainement dominante. C'est ainsi que les mêmes idées, les mêmes préventions quand il en existait, se continuaient sans qu'aucune voix pût s'élever utilement pour les combattre. C'est ainsi- que Ton créait l'immobilité, où devaient régner le mouvement et la vie. C'est ainsi qu'on tenait close toute fissure qui eût pu laisser passer la lumière et qu'on s'opposait soigneusement à tout ce qui pouvait renouveler, en s'emparant des précieux enseignements que donnait l'opinion sage du pays, un courant d'idées qui devait fatalement en se prolongeant, conduire l'Empire à sa perte. C'est par cette conspiration contre la vérité, contre le mouvement, contre la vie politique à son
(1) Journal Ofûciel, il juillet 1870.
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sommeti qu'on a réussi à perpétuer les erreurs au-' tour du trône. C'est à cet acca{)arement de toutes les' directions des grandes administrations, qui dépas^ sait les facultés de celui qui s'en rendait coupable, qu'il faut attribuer le relâchement d'abord, puis VaU faissement qui s'est insensiblement produit dans les grands services de TEtat. C'est ce spectacle affligeant qui à excité l'ardeur des critiques et constitué ce parti de résistance devenu si fort, un jour, qu'il n*eut qu'à toucher du doigt la couronne pour renverser la dynastie.
Ces pages, que nous avons consacrées à l'ancien ministre de Napoléon III, nous les avons écrites comme la majeure partie de ce livre lui-même, en'
Angleterre, où les avis menaçants du ministre de l'iritérieur d'alors, M. Gambetta, nous avaient contraint de chercher un refuge après le 4 septembre. Depuis cette époque, toute une carrière nouvelle s'est ouverte devant M. Rouher. Après les effroyables désastres de ht guerre, on pouvait croire toute chance de restaurai tion fermée, pour longtemps, à la dynastie des Napoléon. M. Rouher ne désespéra pas d'en rapprocher la date, et, au lendemain même de la Commune, il se mettait à l'oeuvre, au péril de sa vie, pour ranimer! la confiance chez les amis de l'Empire.
Si, dans la direction qu'il donna au mouvement impérialiste, M. Rouher n'eut pas toujours des inâ*pirations justes, il n'en faut pas moins rendre hom-. mage au zèle, au dévouement et au courage dont il fit preuve. Cette page, à coup sûr, sera la plus belle de sa vie ; car, autant la critique est permise sur les
actes de l'ancien ministre d'État, pendant son passage aux affaires, autant le respect se commande, pour le sujet fidèle, qui consacrait, à ses Souverains déchus, jusqu'aux derniers restes de ses forces, jusqu*aux dernières heures de sa vie.