CHAPITRE PREMIER
Apaisement et prospérilé. — Mariage de l'Empereur. — Fontainebleau et Gom;)iègQe. — La céré nonie de Notre-Dame. — Ce qu'étaient les conseils des ministres. — Un incident à Tun de ces conseils. — La commission de colportage. — Transformation de Paris. — Un mot d'Abd-el-Kader à propos des grands travaux de Marseille.
Dans la première partie de nos Mémoires, nous
avons montré TEmpire touchant à Tapogée de sa
puissance. Durant quelques années encore, nous le
verroi\s resplendissant de force et de prospérité. Puis,
hélas! nous le trouverons aux prises avec de redoutables complications. Quelles causes ont pu être assez puissantes pour transformer la situation si forte qu'on avait après le Deux-Décembre, en cet affaissement du prestige du pouvoir qui, dans la politique autant que sur le théâtre de la guerre de 1870, marquait impitoyablement les dernières heures de TEmpire? Les origines d'une si terrible décadence doivent être un sujet de méditations et d'études. Dans la vie des peuples comme dans celle des hommes, c'est au lendemain des plus poignantes épreuves que l'âme est le mieux préparée au recueillement et. à un retour utile sur les faits accomplis. Ces épreuves, nous les avons trouvées dans la guerre et dans la révolution de 1870 et nous sommes arrivés à Theure propice pour chercher à pénétrer la vérité.
Entre les premiers temps de TEmpire et cette fatale année de 1870, quel contraste!
L'Empire, à ses débuts, était salué par la presque unanimité de la nation ; il était accepté par les classes éclairées comme celle des solutions monarchiques qui devait amener le moins de divisions dans le pays. La forme absolue elle-même était admise par beaucoup de ceux qui la condamnaient en principe, parce que la sagesse l'indiquait comme un expédient transitoire dont les circonstances faisaient une nécessité. Quelle que fût la raison du concours^ il n'en était pas moins efficace. On était lassé de l'état d'inquiétude et d*angoisses qui avait suivi 1848; on voulait la paix et la sécurité à tout prix. C'était pour en assurer
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les bienfaits que la France, en 1852, acclamait VEmpire à Tavance. Cette parole de Louis-Napoléon : « L'Empire c'est la paix, » avait confinné le pays dans ses espérances. Le vœu ardent de la nation se traduisait dans ces mots qui promettaient, à la fois, la paix intérieure et la paix avec l'Europe, et Ton a pu voir qu'aussi longtemps que l'Empereur s'était montré fidèle à ce programme, la faveur n'avait fait que grandir autour de lui.
Tout souriait alors à ses entreprises. L'Europe, autant que la France, croyait avoir trouvé, en lui, cette main puissante qui, à l'agitation de nos sociétés modernes, pouvait faire succéder Tapaisement et la stabilité. Napoléon P' avait été le génie de la guerre; il avait fait, par la gloire, la grandeur de la France. On voyait en Napoléon III le génie de la paix et on attendait de lui la grandeur du pays par la prospérité. Pendant plusieurs années, cette attente fut pleinement satisfaite, et il serait difficile de trouver, dans l'histoire d'un peuple, plus de bien- être moral et matériel qu'il ne s'en réalisa en France de 1851 à 1858. L'industrie, le commerce, le crédit public réparaient à l'envi les souffrances qu'avait laissées derrière elle la république de 1848. L'accord était partout; aucune dissidence sérieuse ne tentait d'en troubler l'harmonie. Les réserves, là où elles existaient, se condamnaient au silence. Le courant d'adhésion était irrésistible, et, dans toutes les conditions de la vie politique, on en pouvait constater la force.
S'agissait-il d'élire un député, un membre d'une assemblée départementale ou communale? les candi-
dats indiqués ne trouvaient aucune opposition, et cela sans que le Gouvernement eût besoin de recourir alors à la moindre pression. Ce n'était pas une élection; c'était une ratification de la désignation administrative. Il n'y avait que les grands cenlres qui fissent sentir un germe d'opposition et protestassent ainsi contre celte soumission volontaire. Mais ce n'était encore qu'une tentative, et, dans les départements, les adhérents à cette sorte de protestation ne formaient qu'une infime minorité. La presse ellemême n'usait qu*à de rares exceptions de la mesure de liberté que lui laissait le décret organique de 1852; elle s'en tenait, le plus souvent, à des insinuations et à des observations sans vivacité. On s'abonnait peu aux feuilles opposantes; la faveur était aux feuilles sympathiques au pouvoir, et, soit par entraînement, soit par mode, la généralité des journaux donnait son concours à l'Empire. Y avait-il, dans les cérémonies publiques, des discours prononcés? c'était invariablement la louange du pouvoir, de ses actes, l'exaltation de ses succès, de sa grandeur qui formaient tout le fond des discours. Et ce n'était pas seulement l'adulation, mais un sentiment vrai et réfléchi qui dictait un pareil langage.
Une préoccupation cependant n'avait cessé, dès le début de l'Empire, jd'exister dans l'esprit de ceux qui pensaient à l'avenir. L'Empereur n'était pas marié. 11 sentait lui-même la nécessité de transmettre sa couronne à une descendance directe et il donnait satisfaction à cette pensée en épousant, le. 30 janvier 1853, M"' Marie de Guzman, comtesse de Téba,
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fille du comte et de la comtesse de Montijo. M"" Eugénie de Montijo, comtesse de Téba, appartenait à Tune des plus anciennes et des plus illustres familles delà grandesse d'Espagne. Elle était belle; son intelligence et la vivacité de son esprit ne le cédaient en rien à sa beauté.
Quelques-uns des amis dévoués de l'Empereur avaient originairement combattu le projet de cette union. Ils n'eussent voulu, pour leur souverain, qu'une alliance princière; mais le peuple ne voyait dans l'événement du 30 janvier qu'une condition nouvelle d'affermissement de la dynastie impériale, et il ap plaudissait chaleureusement à cette résolution de l'Empereur, comme il avait, jusque-là, approuvé tous les actes de sa politique. Pour ceux qui approchaient du Trône, le choix que fit l'Empereur ne fut pas une surprise. A l'époque des chasses, la cour s'était successivement transportée à Fontainebleau et à Compiègne. Les fêtes se succédaient, chaque jour, dans ces somptueux palais. La princesse Mathilde en faisait les honneurs avec cette grâce parfaite et cette haute distinction qu'elle tenait du roi Jérôme, son illustre père. Les invités étaient choisis, chacun pour une semaine, parmi les diplomates, les marechaux, les ministres, les grands dignitaires de l'Etat et de la Couronne, les sénateurs, les députés, les conseillers d'Etat et parmi les sommités de l'armée, de l'administration, de la magistrature, de la science, de la littérature, des arts, de la finance et de la haute société parisienne. Les individualités étrangères marquantes n'étaient pas oubliées, et, à ce titre, M"* de
Montijo et M"* de Montijo, sa fille, figuraient au nombre des invités.
L'Empereur ne cherchait aucunement à dissimuler ses déférentes préférences pour la belle Espagnole et, si discret qu'on fût, on échangeait ses impressions sur les conséquences toutes politiques que pourraient avoir ses attentions si marquées pour elle. De ces attentions, je n'en veux citer qu'une, quoique l'honneur qui ma fut fait d'être plusieurs jours de suite placé à table près de M'^* Eugénie de Montijo m'eût permis de recueillir, sans chercher à le faire, beaucoup de mots aimables échangés entre le souverain et elle. On se racontait à Toreille l'anecdote suivante : Par une belle matinée d'automne, l'Empereur, accompagné seulement de quelques personnes, parmi lesquelles se trouvaient M""* et M"** de Montijo, se promenait dans le parc de Compiègne. Les pelouses étaient couvertes d'une rosée abondante elles rayons du soleil donnaient à toutes les gouttelettes, qui chargeaient encore les herbes, des reflets et des transparences diamantées. M^^^ Eugénie de Montijo, dont la nature était pleine de poésie, se plaisait à admirer les effets capricieux et magiques de la lumière. Elle avait fait remarquer, en particulier, une feuille de trèfle si gracieusement chargée de gouttes de rosée qu'on eût dit un vrai bijou tombé de quelque parure. La promenade finie, l'Empereur prenait à part le comte Bacciocchi, qui, quelques instants après, partait pour Paris. Il rapportait, le lendemain, un délicieux bijou qui n'était autre qu'un trèfle dont chacune des feuilles portait un superbe diamant imitant des
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gouttes de rosée. Le comte, dont on connaissait le goût délicat^ avait fait imiter, avec une rare perfection, la feuille admirée la veille par sa future souveraine, et, peu après son retour, le petit trèfle, qui avait toutes les apparences d'une bague de fiançailles, figurait sur l'élégant corsage de la belle étrangère.
Ce que les invités du Palais prêtaient ainsi à Napoléon III comme une galanterie toute française n'était pas resté longtemps un mystère, et on peut dire que c'est de ce jour que les conjectures relatives au mariage prirent, pour l'entourage du Souverain, un caractère tout à fait affirmatif . Peu de temps après, TEmpereur, rentré à Paris, convoquait ses ministres et choisissait, pour le faire, un jour qui n'était pas celui de nos réunions ordinaires. Nous étions à peine assis que TEmpereur, avec une physionomie tout enjouée, nous annonçait la grande résolution à laquelle il venait de s'arrêter. Donnant bientôt plus de gravité à sa parole, il entrait avec nous dans le détail de ce qu'on appelait alors la question du mariage. Il ne niait pas que son cœur n'eût conduit ses préférences ; mais il tenait à nous montrer que son choix était logique et qu'il était d'accord avec les intérêts du pays. Son langage, si calme d'ordinaire, avait pris une étrange animation et en entendant, quelques jours après, le discours par lequel Napoléon III annonçait aux Chambres et au pays son prochain mariage, nous pûmes voir que nous avions eu les prémices de cette habile et belle harangue.
Il est bien certain que, dans ce discours, plus que
dans tous les autres encore, l'Empereur avait fait preuve d'une merveilleuse adresse et d'un remarquable talent d'écrivain. Une critique, parmi celles qui s'étaient fait jour dans les salons hostiles de Paris, lui avait été particulièrement sensible. A ne point épouser une princesse issue de sang royal, disait-on, le souverain eût dû faire tomber son choix sur une Française de haute et noble naissance. Et c'est à ce reproche qu'il voulait répondre en disant : € Celle qui est devenue l'objet de ma préférence est d'une naissance élevée. Française par le cœur, par réducation, par le souvenir du sang que versa son père pour la cause de l'Empire, elle a, comme Espagnole, l'avantage de ne pas avoir en France de famille à laquelle il faille donner honneurs et dignités. »
Puis il montrait, une fois de plus, le désir qu'il avait de plaire au peuple et à l'armée ; il leur annonçait particulièrement son mariage en disant : « Bientôt, en me rendant à Notre-Dame, je présenterai Tlmpératrico au peuple et à l'armée ; la confiance qu'ils ont en moi assure leur sympathie à celle que j'ai choisie. »
Le mariage civil de l'Empereur avait lieu, aux Tuileries, le 29 janvier 1853, dans la salle des marechaux, en présence des grands dignitaires de l'Etat, et le mariage religieux se célébrait, à Notre-Dame, le lendemain 30 janvier par une belle journée d'hiver. Toutes les troupes de Paris et ce qui restait de garde nationale, formaient la haie des Tuileries à la cathédrale. L'Empereur était radieux, l'Impératrice était resplendissante de beauté. Il faut avoir fait partie du cortège impérial pour se faire une idée des immenses
et frénétiques acclamations qui raccompagnèrent des Tuileries à Notre-Dame et qui le suivirent à son retour. Quelle étroite union entre le souverain et son peuple ne révélait pas cette considérable manifestation! Quelle force, quelle puissance, quel prestige n'avait pas alors Napoléon III ! De la France et de l'Europe entière, c'était un concert de sympathiques adhésions et on peut dire que jamais pouvoir n'avait reçu des circonstances une situation plus favorable et plus prospère.
Il eût été naturel, au moment de ces fêtes et de ces ovations de toutes sortes, que l'Empereur délaissât, pour quelques jours au moins, les affaires de son gouvernement auxquelles, jusqu'alors, il donnait ses journées à peu près entières. Il n'en fut rien cependant ; les conseils des ministres reprirent leur cours ordinaire.
Ce n'est pas qu'à cette époque ces réunions bihebdomadaires des ministres sous la présidence de l'Empereur eussent beaucoup d'importance. Les grandes questions d'Etat y étaient rarement portées. L'Empereur n'aimait pas confier à deux, et encore moins à dix (il y avait dix ministères alors), ce qu'il pouvait ne dire qu'à un seul. Il traitait avec chacun de nous, dans des entretiens particuliers et quotidiens, les questions qui se rapportaient à nos départements respectifs et il fallait qu'il nous eût exprimé le désir qu'une affaire fût portée devant le conseil pour qu'elle y vînt en discussion. La création de chemins de fer, de canaux, les concessions de grands travaux, les questions économiques, industrielles et
commerciales, quelquefois encore ce qui touchait aux finances, à rinstniction publique, étaient, à peu près, les seuls points sur lesquels le conseil était appelé à donner son avis.
Quand les circonstances faisaient que M. Magne ou M. Bineau eussent à soumettre au conseil des rapports, le premier sur des questions de travaux publics, le second sur ce qui touchait aux finances, c'était pour nous une véritable bonne fortune. On eût dit que ces deux hommes avaient été élevés à la même école, tant il y avait d'analogie dans la nature de leur talent, dans leur manière d'exposer les faits. Il est permis de dire en passant que cette analogie existait jusque dans leur vie privée : même honorabilité, même caractère doux et aimable, mêmes ver tus respectables. Dans deux occasions surtout, M. Bineau montra ses hautes capacités financières et toutes les ressources de son esprit. La conversion de la rente et les emprunts nationaux, dont il introduisit l'usage et qui eurent un si considérable succès, marquèrent son passage aux affaires. Les rapports qu'il avait soumis, sur ces deux sujets, au conseil des ministres, y avaient été l'objet de véritables applaudissements. Mais les questions de politique étrangère, celles également qui touchaient à la politique intérieure, aux intérêts religieux, à l'armée, à la magistrature ne nous étaient point soumises. Les nominations aux plus hauts emplois se faisaient mystérieusement entre l'Empereur et le ministre compétent ; nous étions ainsi les spectateurs, quelquefois peu satisfaits, de cette mise en pratique vraiment exagérée d'un pouvoir absolu-
ment personnel. S*il arrivait parfois à l'un d'entre nous de poser une question devant le conseil sans en avoir averti l'Empereur et de s'écarter ainsi de la règle qu'il entendait imposer, son déplaisir était facile à comprendre et la discussion n'était pas de longue durée.
Une circonstance me permit de le constater un jour. Au début de l'une de nos séances, un de mes collègues, ami fort intime du comte de Morny, avait demandé à m'adresser une question. Il était facile de voir, à son émotion, qu'il avait le cœur gros à mon égard et qu'il était fort embarrassé de formuler ce que j'appellerai ses accusations. L'Empereur, qui pressentait un orage, ce qu'il cherchait toujours à détourner de lui, n'avait répondu que par un signe de tête très froid ; mais, malgré cette forme d'autorisation peu encourageante, le ministre entrait en matière et, un volumineux cahier à la main, il se répandait en plaintes amères à mon égard.
« Depuis quelque temps », disait-il, « un grand nombre de journaux français et la plupart des feuilles étrangères se déchaînent contre certaines entreprises industrielles ou commerciales et contre ce qu'ils appellent les abus de la spéculation. Chaque jour, la violence de ces journaux augmente et leur action exerce sur l'opinion une influence pernicieuse. Après s'être tenu d'abord dans les généralités, ils n'ont pas craint d'en arriver à des allusions si transparentes qu'on a pu, sans s'y méprendre, nommer les personnages qu'ils voulaient désigner. Aujourd'hui, leur audace n'a plus de bornes; ils en viennent à citer des
noms. L'honorable comte de Morny, plusieurs hauts fonctionnaires sont quotidiennement attaqués. Je me demande à quoi sert le ministère de la police générale et la direction de la presse placée dans ses attributions, s'il ne peut arrêter de pareils scandales. Je ^ferai remarquer qu'aucun des amis particuliers de M. de Maupas n'a eu à souffrir de ces diatribes et qu'elles sont exclusivement réservées à ceux avec lesquels on lui connaît des rapports peu sympathiques. Le ministre chargé de la presse a des moyens d'action, qu'il les emploie. Il peut agir sur les journaux français par voie de communiqués, d'avertissements, de suppression même. Pour les journaux étrangers, il peut au moins les arrêter à la frontière et éviter ainsi qu'ils ne viennent contribuer à fausser l'opinion publique en France. »
Quoique l'Empereur eût pris, pendant cet exposé de griefs, cette physionomie qu'on lui voyait quelquefois quand on l'entretenait de choses qui lui étaient désagréables, je dus néanmoins lui demander quelques instants de patience pour répondre, très sommairement mais très nettement, à cette sorte de. réquisitoire dirigé contre moi. Je n'avais pas été prévenu de ce qui devait se passer; mais les circonstances sur lesquelles j'avais à m'expliquer étaient tellement présentes à mon esprit que je n'éprouvais aucune peine à répondre, de point en point, à mon adversaire.
« Les faits », disais-je, « que vient d'énoncer mon honorable collègue sont exacts et il faut convenir même que les attaques dirigées contre les personnes dont il a parlé sont encore plus violentes qu'il ne
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Ta dit. Ce véritable mouvement d'opinion, auquel il n'a fait qu'une allusion discrète, qui se prononce avec tant de vivacité contre les hauts spéculateurs du jour, a pris de telles proportions qu'il n'est vraiment pas de puissance qui puisse en dominer le cours. Mon collègue se trompe en pensant que ce sont les erreurs et les calomnies, comme il les a appelées, répandues par la presse qui pèsent sur l'opinion publique et engendrent ainsi les sévérités dont il se plaint. Il faut exactement renverser la proposition ; c'est l'opinion publique qui pèse sur la presse ; la presse ne fait que reproduire les vérités qu'elle lui donne : j'ai pu constater l'exactitude de ses affirmations. J'offre d'apporter ici la liste, que j'ai, du nombre d'actions attribuées à chacun, lors de la création d'une grande institution de Crédit et d'un chemin de fer au centre de la France, et l'on verrait ainsi que, loin de s'engager dans des erreurs et des calomnies, la presse a puisé ses renseignements à des sources exactes. On verrait également que le nombre des personnages mis en cause est extrêmement limité et que si quelques individualités ont à se plaindre, le gouvernement, dans sa généralité, échappe aux accusations dont il vient d'être parlé.
« Mon collègue a une trop haute idée du pouvoir du ministre de la police générale s'il croit qu'il peut, à son gré, transformer l'opinion publique et faire accepter comme un faux bruit ce que chacun sait être une évidente vérité. En se plaignant des rigueurs de la presse pour ses amis, et de son silence en ce qui touche les miens, mon honorable collègue a montré,
sans le vouloir, combien Topinion et la presse après elle se montraient clairvoyantes. Elle met en scène ceux qui se sont mêlés aux affaires ; elle garde le silence sur ceux dont le nom est resté étranger à toute spéculation. Quoi de plus naturel et de plus juste?
« Un mot sur les moyens de répression qui viennent d*ètre indiqués.
€ Les f communiqués » sont uniquement destinés à rétablir, sous leur véritable jour, les faits dénaturés par un ou plusieurs journaux. Le gouvernement s'est ainsi réservé le droit de mettre publiquement la vérité à la place de Terreur. Or, dans Tespèce qui nous occupe, les journaux disent la vérité; il est donc absolument impossible au ministre de la police générale de leur adresser un communiqué. Je demanderais, en tout cas, à mon honorable collègue, s'il croyait qu'on pût recourir à ce procédé de rectification, de vouloir bien soumettre au conseil la rédaction de ce communiqué.
« Quant aux « avertissements » et à « la suppression » surtout, ils ont été réservés jusqu'ici au domaine politique, et ce serait fausser l'esprit du décret du 17 février 1852 sur la presse que d'appliquer ces pénalités à l'occasion des matières qui nous occupent. € Restent les journaux étrangers : je leur ai appliqué le même traitement qu'aux journaux français. Ceux qui ne faisaient que reproduire les articles de ces derniers ont pu pénétrer librement en France. Ceux qui se livraient à des attaques déplacées et calomnieuses ont été arrêtés à la frontière. La distribution a été soigneusement interdite pour ceux des
numéros qu'on avait réussi à faire pénétrer clandestinement sur le territoire français.
« 11 n'y a qu'un moyen, un seul, de mettre un terme à ces bruits et à ces récriminations ; il dépend non de moi, mais de ceux qui se plaignent aujourd'hui, d'en expérimenter la valeur et l'efficacité. Qu'ils s'abstiennent scrupuleusement de prendre part à de nouvelles entreprises industrielles, et j'affirme à l'avance qu'ils seront alors à l'abri de toute attaque. S'ils n'ont pas de profits en argent, ils jouiront, en échange, de la faveur qu'ils semblaient, il y a un instant, envier à mes amis ; le silence sur leur nom sera l'hommage rendu à leur désintéressement. •
Après cet incident, la séance fut naturellement sans intérêt ; mais les questions délicates devinrent encore plus soigneusement bannies de nos délibérations.
Ce qui s'était passé au conseil des ministres dont nous venons de parler était une véritable déclaration de guerre à mon adresse. L'accueil que lui avait fait l'Empereur n'était pas de nature à encourager mes adversaires. Ils avaient pu facilement reconnaître que le terrain qu'ils avaient choisi se dérobait sous leurs pas. Ils renoncèrent aux attaques à visage découvert pour s'en tenir aux moyens indirects, aux insinuations perfides, aux calomnies de toute nature, à ces procédés en un mot qui sont d'usage dans les gouvernements absolus pour chercher à surprendre la bonne foi du souverain. Il m'eût répugné, même pour me défendre, de les suivre dans une semblable voie et ils purent, à leur aise, donner un libre cours à leurs rancunes.
C'était surtout contre la direction de rimprimerie, de la librairie et de la presse, principalement à cause de la presse, que se dirigeait le plus ardent effort. J'avais placé à sa tète un jeune publicisle, M. Latour du Moulin, dont j -avais eu roccasicn d'apprécier le mérite, l'habileté et l'esprit politique. Peu de temps lui avait suffi, dans l'exercice de ses fonctions, pour montrer ses rares aptitudes en matière de presse et d'administration, et ce service que je lui avais confié, il l'avait organisé plus complètement et plus utilement, à coup sûr, qu'il ne l'avait été à aucune époque antérieure, quoiqu'il eût été confié cependant à des hommes d'une haute notoriété (1). Par voie de conseil, et sans exagérer les moyens de répression, la presse opposante, aussi longtemps qu'a vécu le ministère de la police générale, était maintenue dans des limites acceptables et une intelligente impulsion était donnée à la presse gouvernementale.
G^est à cette direction également qu'avait dû se préparer la création de cette fameuse commission de colportage contre laquelle se sont déchaînées tant de colères et que l'Empereur considérait, à juste titre, comme Tun des plus puissants moyens de défense qu'il pût opposer à la propagande démagogique. Le colportage était devenu comme une sorte de presse clandestine qui pénétrait dans le pays tout entier et jusque dans les moindres chaumières. On répandait
(1) Sous le premier Empire et sous la Restauration, le poste de directeur de l'imprimerie et de la librairie avait été successivement confié au comte Portalis, à M. Ro ver-Col 'ard, au comte Siméon et à M. Villemain.
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ainsi, contre l'Empereur et contre son gouvernement, les plus odieuses calomnies ; on attaquait effrontément la religion et Ja morale ; c'était un procédé de démoralisation merveilleusement choisi et très habilement exploité par nos ennemis. L'Empereur m'avait souvent entretenu de cette question ; il reconnaissait bien que la répression judiciaire demeurait insuffisante pour atteindre le délit de colportage; il admettait volontiers la nécessité de dispositions préventives; mais la crainte qu'il éprouvait d'être accusé de rétablir la censure le rendait difficile sur le choix des moyens à employer. Finalement, l'Empereur m'autorisa à créer près du ministère de la police générale, une commission permanente dite commission du colportage.
Étaient appelés à faire partie de cette commission :
MM. Latour du Moulin, directeur de l'imprimerie, de la librairie et de la presse, président; le vicomte A. de la Guéronnière, député au Corp? Législatif; le baron de Jouvenel, député au Corps Législatif; de Pongerville, de l'Académie Française; Ancelot, de l'Académie Française ; Paul de Maupas, maître des requêtes au Conseil d'Etat; Firmin Didot, imprimeur-libraire, membre de la commission municipale de Paris; Emile Augier, homme de lettres, membre du conseil général de la Drôme; le comte Eugène de Montlaur, membre du conseil général de l'Allier; le docteur Maxime Vernois, membre du conseil d'hygiène publique et de salubrité de la Seine. M. Paul Cère, chef du bureau de la presse, n 2
^M. Charles Nisard et A. Descauriet devaient remplir les fonctions de secrétaires.
Cette commission avait dans ses attributions Tétude de toutes les questions relatives au colportage. Elle avait principalement pour mission d'examiner les livres et gravures pour lesquels serait demandée une autorisation de vente par voie de colportage. Ceux auxquels elle accordait cette autorisation devaient être frappés d'un timbre et pouvaient circuler en liberté. Ceux, au contraire, auxquels la commission croyait devoir refuser cette estampille, ne pouvaient être colportés sans exposer celui qui les vendait aux peines prévues par la loi.
Nous ne saurions mieux faire, pour donner une juste idée des services que rendait la commission de colportage, que de reproduire ici quelques passages du rapport que m'adressait, en son nom, peu de temps après son institution, l'un de ses membres, M. le vicomte de la Guéronnière, député du Cantal. Le langage de l'éminent écrivain semble fait pour servir aujourd'hui d'avertissement et de leçon à l'adresse de ceux qui nous gouvernent. M. le vicomte de la Guéronnière s'exprimait en ces termes :
« Monsieur le Ministre,
« La commission que vous avez instituée pour l'examen des livres et gravures destinés au colportage fonctionne depuis quelques mois à peine. Après avoir examiné déjà un grand nombre d'ouvrages et résolu plusieurs questions importantes, elle a pensé
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qu'il convenait à sa responsabilité devant vous de résumer Tensemble des travaux qu'elle avait aeeoraplis jusqu'ici et d'établir les r^les qu'eite s'est tracées pour remplir dignement la haute et déUcaie mission qu'elle a reçue de la confianoe du gouver* nement.
« Vous avez démontré vous-même, MoQsiear le Ministre, avec plus d'autorité que je ne potirrais le faire, la nécessité de moraliser le colportage par le contrôle de radministralion. Pour satisfaire à cette nécessité si impérieuse d'intérêt général, vous avez prescrit un ensemble' de mesures destinées à garantir les bonnes mœurs, la religion, l'ordre public, toat en respectant les droits de la liberté et de l'esprit humain. Tous les honnêtes gens ont coin^itris qu'un grand service venait d'être rendu à la société, et ont reconnu, dans cette action toute morale du pouvoir dont vous êtes investi,- les inspirations si élevées et si justes delà volonté suprême qui a remis à vo» mains l'étude incessante de l'opinion et lat garde vigilante du repos, de la sécurité et de la moralité de la France.
« La loi de 1833, en organisant dajois toute
la France le bienfait de l'instruction primaire, devait bientôt rendre sensible à tous les esprits le danger de cette lacune. Apprendre à lire au peuple, sana réglementer le colportage, c'était le livrer, ssms défense, à tous les enivremeaits, à tous lea meaisonges et à toutes les corruptions des mauvais livres ; <»i ne devait pas tarder à le reconnaître et à le déplorer* En quelques années, la France rurale fut envahie
jusque dans ses hameaux les plus reculés par la propagande d'alhéisme matériel et grossier qui a été Tune des causes les plus actives de celle maladie du socialisme dont la civilisation a failli périr et à laquelle nous venons à peine d'échapper »
Après un savant et brillant historique de tous les antécédents de cette question du colportage et des dispositions de toute nature qui avaient cherché inutilement à Tatteindre, M. le vicomte de la Guéronnière disait :
€ Voilà ce qui se passait en France, sous l'empire de la liberté illimitée du -colportage ! Avec un pareil régime, la religion, la famille, la pudeur, la civilisation devaient périr. 11 n'y avait que le vice qui pût y gagner. Alors, je ne crains pas de le dire, l'instruction, qui a pour but d'ennoblir l'homme, n'eût été qu'un fléau, car elle n'aurait ouvert son esprit que pour dégrader son âme. Mieux aurait valu, cent fois, l'ignorance. Il est encore moins dangereux d'ignorer le bien que d'apprendre le mal.
« Mais, j'ai hâte de le dire, le colportage a servi aussi à répandre de bons livres. Beaucoup d'ouvrages de piété, de chefs-d'œuvre de la langue française et du génie humain, se propagent par lui. Beaucoup de modestes bibliothèques de village s'entretiennent et se complètent de ces volumes à bon marché, dont les humbles couvertures portent des noms illustres, et qui s'achètent avec le produit de quelques économies prélevées sur le prix de la journée. Malheureusement, ces résultats ont été l'exception. Vous avez voulu, Monsieur le Ministre, que l'exception pût se
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généraliser, et c'est dans ce but que vous nous avez appelés à vous seconder.
€ La loi du 27 juillet 1849, qui oblige tous les colporteurs à se munir d'une autorisation spéciale, donnée par le préfet du département qu'ils veulent parcourir, eût été complètement inefficace sans la mesure si utile et si prévoyante de Testampille. En autorisant le colporteur, on n'aurait pas purifié le colportage. Gela est si vrai, que sous Terapire de cette loi et pendant les deux années de son exécution, on a continué à colporter les livres les plus immoraux.
« La commission, dont quelques-uns ont osé affronter Texamen, a pu s'en convaincre, en les voyant passer successivement sous ses yeux .
« En prescrivant que chaque livre colporté serait revêtu d'une estampille, vous avez donné toute son efficacité à la loi de 1849. Vous avez ainsi transformé une autorisation vague, indéfinie et purement nominale, en un signe spécial, certain, authentique, attaché officiellement à Touvrage dont il permet la circulation.
< Mais il ne suffisait pas que T autorisation donnée par la direction de la librairie et de Timprimerie fût authentique, il fallait aussi qu'elle fût indépendante, impartiale, raisonnée et éclairée. C'est pour obtenir ce résultat. Monsieur le Ministre, que vous avez institué la commission dont je suis en ce moment l'organe. »
L'estampille : là était la garantie essentielle, et on peut affirmer que, par ce procédé fort simple joint
aux mesures sages et prévoyantes qu'avait prises la commission, les dangers du colportage furent presque absolument conjurés. J*ai souvent entendu TEmpereur se féliciter de ce véritable bienfait de préservation pour le peuple.
C'est que le peuple était, en effet, l'objectif constant de Napoléon III. Il ne cessa de le prouver en créant, pour soulager ses souffrances et pour aug* menter son bien-être, une série d'institutions philanthropiques.
C'est encore dans l'intérêt du peuple de Paris^ dans le but d'assainir des quartiers insalubres, d'y rendre la circulation facile, de jeter l'air et la lumière là où ils manquaient depuis des siècles, qu'il entreprit cette tâche considérable de transformer la capitale de la France. Ce mot de transformation est celui qu'il fairt prendre pour qualifier ces gigantesques travaux qui se sont exécutés durant le second Empire. Ce serait sortir de notre cadre que d'en faire ici l'historique; nous devons nous borner à rendre à cette grande œuvre l'hommage qu'elle mérite. Le souverain avait choisi un homme d'une haute valeur pour assurer la rapide exécution de ses immenses projets. M. le baron Haussmann, comme préfet de la Seine, se montra administrateur de premier ordre. Doué d'une volonté tenace, d'une infatigable activité et d'une rare habilité, il sut triompher de tous les obstacles. Deux savants ingénieurs, MM. Belgrand et Alphand, le secondèrent puissamment dans sa tâche laborieuse. Nous vivons aujourd'hui au milieu de toutes ces merveilles^ et l'habitude a pris naturellement la place
LES PREMIERS TEMPS DE l' EMPIRE 33
de Tadmiration. Mais quand on compare le Paris d'il y a quarante ans avec le Paris d'aujourd'hui, on n'a nulle peine à reconnaître que la création de ces grandes voies, de ces boulevards, de ces immenses promenades, de ces squares, de ces aqueducs, de ces monuments de toutes sortes, constituent un ensemble qui suffirait à la gloire d'un règne. Les générations futures, dégagées qu'elles seront des rivalités contemporaines, reconnaîtront cette vérité.
J'ai toujours conservé le souvenir d'une parole, tout orientale par sa forme, que j'avais recueillie de la bouche d' Abd-el-Kader, alors que je lui faisais, en 1864, les honneurs de la ville de Marseille. L'Empereur m'avait confié la mission de régénérer la vieille cité phocéenne et je montrais successivement à l'Émir tous les grands travaux exécutés. A Marseille, en effet, comme à Paris et comme à Lyon, de considérables choses avaient été faites ; des voies nouvelles étaient ouvertes, des ports, d'immenses jetées, des quais nouveaux, des canaux, de vastes promenades étaient créés, de superbes monuments étaient élevés et formaient comme une parure nouvelle pour cette belle cité, façade de la France sur le bassin de la Méditerranée. En voyant toutes ces choses dont je faisais, comme je le devais, remonter le mérite à l'Empereur, Abd-el-Kader s'écriait :
« Dites à Napoléon III qu'il ne pouvait travailler plus solidement pour sa gloire, car la pierre, c'est la langue des langues; tous les peuples la comprennent. >
Ce mot charmant de l'Émir était vrai. Cette « 7a/3gue des langues » dira dans Tavenlr à ceux qui visiteront les grandes villes de la France : Napoléon III a transformé Paris, Lyon et Marseille.