‹ Mémoires sur le Second EmpireChapitre 24 sur 54 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Danger d'attendre l'expiration de la législature pour convoquer les collèges. — Conditions dans lesquelles s^engage la lutte. — Divergences entre MM. de Forcade et Rouher. — Les complications qu'elles provoquent.

C'est avec ce parti pris de résistance, avec cette confiance démesurée dans sa force, avec cet ensemble d'illusions et de faiblesses, dont M. Rouher avait donné le triste spectacle, le 5 février, à la tribune du Sénat, qu'on s'engageait dans cette épreuve grave dont la Constitution marquait Theure, qu'on arrivait aux élections du Corps Législatif.

Dans cette lutte qu'avait à soutenir TEmpire contre ses redoutables ennemis, l'imprévoyance se révélait, à la fois, et par l'omission des moyens stratégiques de bon aloi qu'enseignait l'expérience, et par le refus obstiné des grandes mesures que devait cependant imposer une réflexion attentive. Si Ton avait interrogé le passé, il semblait qu'on ne l'avait .fait que

pour se séparer des enseignements utiles qu'il pouvait apporter. On eût pu croire qu'on mettait une sorte d'orgueil à suivre une voie opposée à celle de ses devanciers, même dans ce que leurs coutumes pouvaient avoir d'avantages éprouvés. C'est ainsi que, pour le choix même de l'époque de ce grand scrutin, on avait, comme à plaisir, renoncé au bénéfice légitime de la prévoyance constitutionnelle.

Sous les deux gouvernements parlementaires de la Restauration et de 1830, les ministres s'étaient toujours soigneusement appliqués à profiter de circonstances heureuses, pour procéder, dans les conditions les plus favorables, au renouvellement de la chambre élective ; ils se gardaient de faire cet appel au pays au lendemain d'incidents qui avaient pu éveiller, dans l'opinion', des impressions hostiles. Afin de se réserver le plus de chances possibles de rester maîtres de choisir un moment qui leur semblât opportun, ils évitaient prudemment de se laisser acculer à l'expiration légale des pouvoirs de la Chambre. Il était devenu, en quelque sorte, de règle qu'une législature, qui, aux termes de la Charte, pouvait durer cinq années, ne devait pas se prolonger au delà de quatre ans. Et si la raison qui vient d'être indiquée n'était pas toujours la cause de la dissolution, elle en était cependant le plus souvent le motif déterminant. Ce n'était là qu'user, sans aucune exagération, du droit constitutionnel réservé à la Couronne. Le cabinet se bornait ainsi à mettre à profit une latitude qui était de l'essence même du mécanisme parlementaire.

Depuis le 24 novembre 1860, TEmpire, par les conditions qui lui étaient faites, se rapprochait si sensiblement de ce régime qu'il eût pu, sans scrupules, user de ce même privilège que lui avait réservé la Constitution de 1852. Quoique les ministres ne fussent pas encore conslitutionnellement responsables, ils touchaient de si près à cette responsiabilité qu'ils pouvaient, aussi bien que sous un régime complètement parlementaire, considérer que la Chambre devenait, en fait, en attendant le droit, plus maîtresse de leurs destinées que ne pouvait l'être désormais la Couronne. N'y avait-il pas, étant donnée cette situation, un intérêt capital à ne pas renoncer au bénéfice que réservait la Constitution, et à emprunter aux gouvernements précédents Tusage de dissolutions opportunes de la Chambre élective ? Mais c'eût été imiter le passé, et tout ce qui rappelait Tàssimilation aux formes parlementaires était pour le gouvernement l'objet d'une répulsion marquée ; aussi avait-il, comme en 1862, résisté en 1868 aux instances qui avaient été faites pour que l'époque obligée des élections législatives fût devancée d'une année.

En 1862, on avait commis une faute en attendant, pour réélire la Chambre, l'expiration constitutionnelle de son mandat. C'était au lendemain même des décrets du 24 novembre qu'il fallait faire cet appel à l'opinion; on se fût ainsi assuré le bénéfice du premier mouvement de satisfaction qu'ils avaient causé dans le parti libéral ; on eut, au contraire, en ajournant à plus de deux ans la convocation des collèges, à ressentir, par l'usage même qui s'était fait des li-

bertés nouvelles, un effet essentiellement nuisible au régime dans lequel on voulait se maintenir. Le gouvernement était loin d'avoir à se féliciter de la marche qu^il avait adoptée, car il voyait arriver à la Chambre une opposition sensiblement plus forte que celle des législatures précédentes. Il était évident qu'il aurait fortement à compter avec elle;

En 1868, on avait, pour prononcer là dissolution, les mêmes raisons qu'en 1862 ; on avait derrière soi, comme enseignement, Fexpérience faite d'une situation analogue à celle dans laquelle on se trouvait placé. En 1868, en effet, comme en 1862, on était au lendemain de réformes importantes accomplies. En procédant aux élections à ce moment, on pouvait espérer, de la part de l'opposition modérée, ou un rapprochement ou un apaisement* Attendre, c'était, comme en 1862 encore, donner à ses adversaires l'avantage de se servir des armes nouvelles qu'on venait de mettre entre leurs mains : c'était se montrer trop généreux ou trop imprévoyant. Et cependant on n'était plus assez fort pour prendre aussi peu de souci de cette opposition ardente dont chaque jour et chaque heure révélaient les progrès et la force. Cette fois encore, malgré la logique la plus élémentaire, la confiance l'emporta sur la prudence, et on attendit l'extrême limite pour dissoudre la Chambre et convoquer les collèges.

On n'eut pas plus à se féliciter en 1868 qu'en 1862 de l'obstination qu'on avait mise à s'éloigner des usages parlementaires. La session de 1868 avait été mauvaise pour le gouvernement. Plusieurs discus-

sions, celle de la loi relative aux travaux de Paris entre autres, avaient été très violentes à la Chambre ; elles avaient eu un retentissement considérable dans le pays. La liberté rendue à la presse avait permis à Topposition d'exploiter toutes ces causes de critique. Le droit de réunion permettait également de Caire ressortir, en les exagérant, les fautes du gouyérnement. Tout le mérite des réformes du 19 janvier était déjà effacé. On revendiquait des transformations nouvelles, sans tenir compte de celles qui s^'étalent accomplies. Tout au plus ces dernières étaientelles considérées comme une sorte d'acompte qu'on eût reçu d'un débiteur dont on restait le créancier pour une valeur bien autrement importante.

On devait sans doute déplorer, dans les hautes sphères du pouvoir , d'être si mal récompensé des abandons d'autorité auxquels on s'était décidé le 19 janvier. Loin d'avoir ainsi amélioré la situation, on la voyait plus tendue que jamais. Mais, quelle que fût l'amertume qu'on pût ressentir d'un pareil désenchantement, il fallait bien se résigner à accepter, pour ce qu'elle était, la disposition des esprits.

N'était-ce pas le moment de se recueillir encore , de scruter les causes vraies de ce mouvement d'opinion? Un appel au pays, comme celui qui résulftiit du renouvellement du Corps Législatif, c'était an verdict qui devait nécessairement porter sur les années qui venaient de s'écouler, mais qui devait, en même temps, exercer, sur l'avenir, une influence considérable. En s' engageant dans cette lutte, avaiton bien examiné les conditions dans lesquelles on

était placé ? S'était-on entouré de tout ce qui pouvait régulièrement augmenter ses forces ? S'était-on dégagé de tout ce qui pouvait les amoindrir ? Avaiton surtout élevé ses méditations dans ces sphères élevées où Ton rencontre les seules résolutions qui s'emparent, pour les diriger, des grands courants de l'opinion? Ou bien, s'était-on laissé endormir par la trompeuse espérance que les agents administratifs pourraient triompher de toutes les résistances. Avaiton songé à renverser son ennemi par une lutte à ciel ouvert, à armes courtoises, à moyens puissisints et décisifs ? On se préparait, au contraire, par de petits moyens, par des combinaisons aussi nombreuses que les circonscriptions elles-mêmes, à une guerre de buissons, à une guerre d'embuscades, à une série de petits combats.

L'époque de l'Empire à laquelle se faisaient les élections de 1869, les conditions dans lesquelles se trouvait le pays, le terme même auquel devait conduire la législature qu'on allait préparer, — elle devait conduire à la majorité du Prince Impérial, — tout faisait un devoir de dédaigner les calculs étroits et personnels du ministre d'État, pour se jeter hardiment dans les entreprises audacieuses et concluantes. Le nîoment était encore favorable pour le faire ; ij pouvait cesser de l'être plus tard.

C'est en obéissant à cette double conviction, de la nécessité et de Topportunité de réformes constitutionnelles, que, dans la séance du 5 janvier 1869, je disais au Sénat : « Nous touchons à une épreuve dont nous mesurons tous la portée. Le renouvelle-

ment du Corps Législatif doit s'opérer dans le cours de cette année.

«: Eh bien, Messieurs, s'il est un fait que je n'hésite pas à garantir, c'est qu'autant te pouvoir s'est trouvé, dans ses réformes du 19 janvier, en avance sur l'opinion, autant, au contraire, dans la voie que j'indique, il aura été devancé par le mouvement des esprits.

« A quelque moment, à coup sûr, que le gouvernement accorde aux assemblées une extension de pouvoir, une participation plus opportune, plus effective et plus prépondérante dans les affaires de l'Etat, on peut affirmer qu'il ne fera que répondre à une aspiration très réelle delà nation; la question est posée dans le pays, et nous n'avons pas à nous défendre du reproche de l'y avoir fait haître. Ne sent-on pas dès lors tout le profit qu'il y aurait à enlever ainsi, à l'opposition, son principal argument d'attaque, en tranchant, dès à présent, cette question qu'elle pose sous le nom de responsabilité ministérielle. »

Puis, indiquant, autant que le permettaient toujours ces exigences si gênantes du Sénatus-Consulte de 1866, les conditions dans lesquelles pouvait être pratiquée cette responsabilité ministérielle, je continuais ainsi : « Une semblable pratique à la veille du scrutin rendrait toutes les situations nettes et franches. Elle aurait pour effet de rallier au pouvoir un nombre important d'hommes, disposés à soutenir la dynastie, candidats aujourd'hui sous ce drapeau, députés peut-être dans quelque? mois. Elle les ferait

ainsi arriver à la Chambre solidarisés avec le pouvoir,

au lieu de les y voir venir avec la mission de le combattre. Elle donnerait, à la majorité actuelle, une force électorale décisive, en ralliant à elle tous les éléments sagement libéraux du pays, que la résistance à une aspiration légitime pourrait rejeter dans les bras de Topposition. Elle assurerait à la majorité conservatrice élue, une harmonie certaine entre les conditions de son origine et son fonctionnement politique pendant la durée de son mandat. Elle lui épargnerait, enfin, ce danger d*ètre placée, à un jour donné de nouvelles réformes libérales, en contradiction ouverte avec son caractère et ses antécédents. »

Et cette même pensée me poursuivait si fortement; je voyais, dans son adoption, tant de force pour TEmpire, pour la paix de mon pays, pour son avenir, pour sa sécurité ; je voyais tant de périls dans Tobstination avec laquelle on se refusait à se rendre à Tévidence que je croyais devoir m'adresser directement au Chef de l'Etat pour appeler son attention sur la gravité de la situation, pour lui conseiller, à une heure encore utile, les concessions que demandaient, avec une égale insistance, les Chambres et le pays.

Le!*' mai 1869, j'écrivais à l'Empereur. Après être entré dans quelques considérations générales, je disais :

« Le 24 novembre et le 49 janvier ont apporté

dans les esprits des modifications plus profondes que ne semble le penser le gouvernement. Ces deux dates ont créé, pour l'Empire, une ère nouvelle. On ne peut plus, sans danger, se soustraire aux obligations que

le mouvement libéral impose. J'ai dit, ou indiqué plutôt, à la tribune du Sénat, et avec une extrême mesure,, ce que je croyais inévitable ; mon avis se résume en deux mots.

« Le Deux Décembre ne pouvait donner que la dictature :. c'était le seul moyen, d'étouffer l'anarchie. Le régime autoritaire qui en est sorti a été profondément atteint par les décrets du 24 novembre ; il ne saurait survivre aux émancipations du 19 janvier.

« La Constitution de 1852 est faussée dans son esprit; y revenir n'est plus chose possible: nous n'avons donc plus TEmpire autoritaire qu'elle avait fondé, et nous n'avons encore qu'une sorte de préface de l'Empire libéral » ^

Comme conclusion, je me permettais de conseiller à l'Empereur d'annoncer . sa volonté de se prêter à la transformation de T Empire autoritaire en un Empire libéral assis sur les bases d'une liberté sagement pondérée, et je terminais ma lettre en disant au Souverain : « Ce jour-là, l'Empereur aura posé les plus solides assises de sa dynastie. Ce sera le règne de son fils qu aura préparé Napoléon III »

L'Empereur, en s'adressant ainsi au pays, par une proclamation révélant ses intentions, eût pris la tête du mouvement libéral. Le pays, en sanctionnant par ses votes la parole du Chef de l'État, lui eût donné une force nouvelle. Dans de semblables conditions, les élections se seraient faites avec le pouvoir, au lieu de se faire contre lui. dans un nombre important de collèges.

Tout au contraire^ la campagne électorale s'enga-

geait dans des conditions défavorables au point de vue de l'opinion. Les dissensions qui s'étaient produites dans les hautes régions du pouvoir n'étaient pas de nature à racheter ce désavantage. Au lieu de l'unité dans le ministère, ce qui est la première condition de la force, on pouvait y surprendre les symptômes de dissentiments regrettables.

M. Rouher, au moment de la chute de M. Pinard, n'avait pu réussir à imposer à l'Empereur un ministre de l'intérieur de son choix. Il avait sans doute, avec M. de Forcade, des liens d'amitié, mais ce dernier avait, dès le lendemain de sa nomination, affecté certaines allures d'indépendance qui avaient ridé le front du ministre d'État. Le Directeur du personnel, M. de Saint Paul qui, sous le ministère de M. Pinard, trahissait trop audacieusement son chef en allant prendre le mot d'ordre chez M. Rouher, avait été congédié. M. de Forcade, en se privant des services, fort médiocres d'ailleurs, de cet agent, avait montré qu'il entendait rester maître chez lui, et une telle prétention déplaisait fort au ministre qui avait voulu se réserver la haute direction des élections. M. Rouher attachait d'autant plus d'importance à cette sorte de nomination de la Chambre, qu'il n'avait réussi à soutenir son crédit qu'à l'aide de promesses de toutes natures. L'une de ses monnaies favorites pour récompenser ses partisans était la promesse de l'appui du gouvernement. Cette assurance s'adressait tantôt aux députés qui formaient sa coterie, tantôt aux rivaux de ceux qui avaient eu l'audace de se montrer ses adversaires. Être pour l'Empire n'était qu'une

condition secondaire d'admission; il fallait être pour M. Rouher avant tout.

Un ministre de Tintérieur qui eût secoué le joug du ministre d'État lui retirait ainsi une des conditions de sa force. Dans ses calculs, il fallait que tout membre de la nouvelle majorité ne pût s'asseoir à la Chambre qu'en devant son élection à l'influence exclusive de M. Rouher. A cette condition seulement, sa toute-puissance avait devant elle un nouveau bail de six années, et, pendant ce temps, il pouvait imposer, au pays et à la Couronne, la politique qui aurait ses préférences, en couvrant sa volonté de celle de TAssemblée dont il se serait rendu le maître.

M. de Forcade, autant par dévouement sincère et désintéressé à l'Empereur que par loyauté de caractère, refusait de se faire l'instrument de pareils calculs; mais sa résistance n'allait pas jusqu'à retirer, au ministre d'État, toute ingérence dans la direction des opérations électorales. De. cette sorte de confusion d'autorité, il résultait souvent des tiraillements entre les deux ministres. Dans la Gironde, comme dans un grand nombre de départements, la dissidence était flagrante entre M. Rouher et M. de Forcade. De guerre lasse, le ministre de l'intérieur se soumettait, et M. Rouher réussissait finalement à imposer toutes les résolutions et les mesures, fussent-elles des fautes, dont il espérait tirer un avantage pour son autorité.

C'est dans la direction d'ensemble, plus encore que dans l'absorption de certains coUègQS réservés à ses séides, que l'action de M. Rouher fut principalement nuisible. Pour lui, les élections de 1869 devaient être

une lutte à outrance contre les idées libérales et contre les doctrines parlementaires; elles devaient être, en même temps, la satisfaction de ses rancunes. Quelques exemples sont ici nécessaires pour montrer à quel ordre de préoccupations obéissait le ministre d'Etat. Gomme premier de ces exemples, M. Rouher s'occupait peu de savoir si M. Latour dû Moulin était, ou non, un candidat dynastique ; M. Latour du Mou- 1

lin avait été Tun des promoteurs de Tamendement des 42; il avait Tesprit ouvert à toutes les ressources de la stratégie parlementaire ; il pouvait devenir Tun des promoteurs actifs d'une croisade nouvelle contre le ministre d*Etat; Thésitation n'était pas permise; il fallait combattre un semblable adversaire. M. Rouher avait eu personnellement d'ailleurs à souffrir de ses attaques, et, un jour à la tribune, répondant à une interruption de M. Latour du Moulin, qui lui reprochait la contradiction constante qui existait entré ses paroles et ses actes, M. Rouher avait lancé d'un air iroiiique ces paroles acerbes au député du Doubs- : « Vous avez raison ; Topinion publique doit être juge de nos actes et de nos opinions; elle prononcera Tannée prochaine, et puisque M. Latour du Moulin en accepte le jugement, je désire qu'il lui sôit aussi bienveillant qu'il l'espère. *

Après un tel langage, l'honneur du ministre d'Etat était engagé à la défaite de M. Latour du Moulin. Il fallut donc le combattre à outrance. On n'y ménagea aucun effort ; M. Rouher envoya tout exprès, dans le département du Doubs, un préfet de son choix, et on fit ainsi, contre un ami de l'Empire, dont le seul tort

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était d'avoir M. Rouher pour ennemi, ce qu'on eût à peine osé contre un irréconciliable. Malgré le déchaînement de l'administration, malgré le zèle et Tardeur que tous les fonctionnaires relevant d'elle, avaient apporté dans la lutte, M . Latour du Moulin revenait s'asseoir à la Chambre. M. Rouher croyait-il avoir fait ainsi une campagne bien nécessaire, et bien utile au gouvernement!

Dans la Haute- Vienne, c'était M. Calley de Saint Paul, jadis également candidat officiel, qu'on allait combattre saris merci. M. Calley de Saint Paul avait osé, dans la question de la ville de Paris, se poser en contradicteur du ministre. Son discours avait été plein de verve, de logique, d'éloquence incisive. Il avait eu un véritable succès à la Chambre et avait délogé de ses retranchements le ministre d'Etat. Il était de plus le beau-père du général Fleury, et le général, nous l'avons dit, était, de tous les hommes qui approchaient l'Empereur, celui qui, par son esprit politique, par sa sagacité, par son jugement éclairé exerçait le plus d'influence près du Souverain. M. Rouher le savait son adversaire, et l'atteindre, jusque dans les siens, était, pour lui, une tentation naturelle. Il y avait, dans ces deux circonstances, des raisons suffisantes pour que M. Calley de Saint Paul fût traité en ennemi de l'Empire. Comme dans le Doubs,- on mit tout en œuvre pour le succès dé cette entreprise, et on aboutit, avec un égal bonheur, à l'élection de M. Calley de Saint Paul. Les rancunes de M . Rouher avaient-elles cette fois encore profité à l'intérêt du pays !

A Rouen, les exigences du ministre d'Etat n'avaient pas eu de moins déplorables conséquences. Cette cité essentiellement industrielle avait pris, pour la représenter, l'un des chefs les plus marquants de la grande industrie du pays. Esprit ouvert à toutes choses, M. Pouyer Quertier, pour défendre ses idées et son drapeau économique, s'était jeté à la tribune comme, on monte à l'assaut. Du premier jour, il avait révélé un orateur de premier ordre. M. Rouher avait dû, plus d'une fois, courber son orgueil sous l'étreinte dé ce jouteur habile. M. Pouyer Quertier était plus qu'un orateur; il était un caractère, et pouvait, par ses rares aptitudes, devenir un ministre puissant. Il s'était ouvertement déclaré partisan de l'Empire; mais il avait encouru les disgrâces de M. Rouher, et sa défaite électorale était Tune des exigences du ministre d'Etat. On fit tant et si bien qu'on parvint à remplacer M. Pouyer Quertier, ami dévoué de l'Empire, par un homme honorable, à coup sûr, mais ennemi déclaré des institutions impériales.

Dans la Manche, c'était à un autre mobile qu'obéissait le gouvernement. Le comte Daru se présentait bien comme candidat dynastique, mais en même temps comme partisan des idées parlementaires. M. Daru, par ses antécédents, par son honorabilité, pouvait-il être un danger pour l'Empire ? Non, certainement. Mais il pouvait devenir le noyau d'un groupe de parlementaires, et, à ce titre, la guerre lui était faite avec ardeur. Il n'en était pas moins élu député de la Manche.

Combien d'exemples encore ne pourrait-on pas

eiler ici de ces pratiques inhabiles, qui transformaient en un véritable pugilat, personnel au ministre d'État, ces élections de 1869, d'où Ton pouvait si aisément faire sortir le calme et la réconciliation ! On ne se contentait pas ainsi de faire, sur tant de points, une guerre de personnes; on poursuivait avec autant d'ardeur la guerre aux idées. On était impitoyable pour ceux qui s'écartaient des doctrines étroitement exigeantes du ministre d'État. On s'engageait ainsi dans une lutte à outrance, d'où ne pouvaient sortir, quelle qu'en fût l'issue, que les conséquences les plus déplorables. Vainqueur, on aurait troublé le pays, jeté partout la division et la haine, créé des partis désormais implacables, et remporté un succès qui, sans assurer bien solidement le présent, compromettait l'avenir. Vaincu, on s'exposait à une violence de représailles qui pouvait aller jusqu'à ébranler l'Empire lui-même.

Mais le ministre d'État avait exigé la lutte, et on s'y était engagé résolument ; elle prenait des proportions considérables. A aucune époque peut-être de nos agitations politiques, l'ardeur n'avait été plus vive. Un centre d'action considérable existait à Paris. Chaque département avait une organisation puissante; chaque circonscription avait elle-même ses ressources spéciales pour engager le combat. Là où le succès était possible, les efforts de l'opposition dépassaient toute mesure. Là où le candidat officiel ne pouvait être supplanté, on luttait néanmoins avec intrépidité pour compter ses forces et concourir ainsi à un chiffre total qui, résumant les votes hostiles de tous

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le» départements, devenait un argument dont on sentait toute la valeur. Dans quelques collèges seulement, le drapeau, c^était le renversement de TEmpire ; dans presque tous, c'était la chute de M. Rouher. L'impopularité du minisire rejaillissait ainsi, de tout son poid», sur le gouvernement lui-même. Et quand, le lendemain de l'élection, on croyait, en séparant les doux camps, compter comme adversaires de la couronne ceux qui avaient voté pour les candidats de Topposition, on commettait une erreur capitale. Le chiffre pou nombreux des ennemis de l'Empire s'était grossi do la légion, bien autrement importante, des ennemis du ministre d'État; c'était par lui que s'était soulovée la tempôlo ; c'était contre lui qu'elle s'était déchalnéo.

Mais, pourraient dire ceux qui voudraient justifier lo système suivi par le gouvernement dans cette campagne électorale, le succès a couronné ses efforts. Non, une telle prétention ne saurait soutenir la controvorso. Dans la Chambre nouvelle, l'opposition extrême était plus que doublée, et l'ardeur des membres dont ollo était grossie présageait les combats les plus orageux, L'opposition dynastique elle-même, le tiers parti, si l'on veut se servir des anciens mots, le tiers parti était plus fort également que dans l'ancienne Chambre, et on ne pouvait revendiquer la majorité comme la représentation des principes du gouvernomonl. Quelques fidèles, tout au plus, ne devant, coux-là, leurôloclion qu'à leur influence personnelle, avaient réussi à sortir triomphants de la lutte sans avoir rien effacé des couleurs de leur drapeau ; mais

dans cette majorité, de nuances si variées, combien de membres n'avaient dû leur pénible élection qu'à l'emprunt qu'ils avaient fait au parti parlementaire de ses principales doctrines, de celles que répudiait le plus ouvertement le ministre d'État ! Combien, pour ne point amoindrir leurs chances, avaient dû répudier l'appui de l'administration! Combien même avaient dû protester contre l'attache officielle que le gouvernement voulait leur imposer, pour avoir le droit de compter à son profit leurs suffrages et d'attester ainsi sa force!

Dans de telles conditions, se targuer de succès, c'était, pour le ministre d'État, s'exposer à un démenti à courte échéance. Son éloignement du pouvoir était, au contraire, une condition faite à la plupart des membres de la majorité : aussi, ne tarderonsnous pas à voir cette majorité, sur laquelle M. Rouher espérait continuer sa domination, s'affranchir de son joug et anéantir sa puissance.

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