‹ Mémoires sur le Second EmpireChapitre 29 sur 54 · MM · texte numérisé non relu

MM

Emile Ollivier, garde des sceaux, ministre de la

justice ; Napoléon Daru (le comte), ministre des affaires

étrangères ; Chevandier de Valdrôme, ministre de Tintérieur; Buffet, ministre des finances ; Le général Le Bœuf, ministre de la guerre ; L'amiral Rigault de Genouilly, ministre de la

marine ; Ségris, ministre de l'instruction publique ; Talhouët (le marquis de), ministre des travaux

publics ; LouvET, ministre du commerce; Maurice Richard, ministre des beaux-arts; De Parieu, ministre présidant le Conseil d'État.

Le cabinet, ainsi formé, était en état de répondre aux principales nécessités de la situation. Pris exclusivement au sein du Corps Législatif (l'amiral Rigault

M. OLLIVIER ET LE MINISTERE DU 2 JANVIER 42î>

de Genouilly, sénateur de droit, et le général Le Bœuf exceptés), il fut accueilli avec faveur à la Chambre; mais on le vit avec une certaine humeur au Sénat, car il y avait, dans cette origine exclusive, matière à de légitimes susceptibilités pour le premier corps de TEtat. C'était, en effet, de la part de M. Ollivier, un premier manque de tact que de ne pas avoir recherché, dans la nouvelle combinaison, le concours de quelques membres de la haute assemblée, qui, outre le talent, lui eussent apporté l'expérience et l'autorité, c'est-à-dire les qualités qui lui faisaient le plus défaut. On s'était ainsi privé d'une force réelle, et on avait en outre faussé, à leur première mise en œuvre, l'esprit des nouvelles institutions, qui en associant plus directement le Sénat au travail législatif, lui assignait une place dans les conseils de la Couronne. On avait encore, et là se trouvait la faute la plus grave, exagéré démesurément l'importance du Corps Législatif, et encouragé ' son penchant, déjà trop marqué, à tout absorber. On aggravait ainsi, à plaisir, les embarras avec lesquels on avait déjà tant à compter. Mais l'opinion publique^ qui n'entre pas dans les questions de nuances, ne vit autre chose dans la combinaison ministérielle que les noms qui y figuraient et les tendances qu'ils annonçaient, sans se préoccuper do leur origine. On lui fit partout un accueil sympathique, et le nouveau cabinet prit ainsi le pouvoir dans des conditions exceptionaellement favorables. Si M. Ollivier eût consenti à partager la direction politique, il avait près de lui les meilleurs éléments

pour alléger le lourd fardeau qu'il allait prendre et pour tempérer ses ardeurs souvent irréfléchies.

M. Buffet, ministre des finances, était à la fois un caractère et un homme d'État. Sa parole était solide et brillante; il pouvait prendre, dans les discussions politiques, une part profitable au cabinet. Sa nature inspirait la sympathie et la confiance ; il jouissait d'une véritable estime; son rôle pouvait et devait être beaucoup plus important que celui que lui laissait le chef du cabinet, auquel ses qualités faisaient ombrage.

M. Ségris, ministre de Tinstruction publique, était un orateur; il avait, dans Timprovisation, des mouvements heureux ; il réussissait à porter dans l'assemblée les convictions dont il était animé. Nature douce et moins faite pour la lutte que pour la conciliation, il ne refusait pas de s'effacer devant son collègue, et ne prenait le plus souvent la parole qu'en Tabsence du garde des sceaux et quand il y était absolument forcé.

M. le marquis de Talhoûet, ministre des travaux publics, dont nous avons déjà parlé, était ajuste titre considéré comme un très bon esprit; les rapports avec lui étaient agréables et faciles; il avait dans sa nature sympathique tout ce qui assure, au sein d'une assemblée, une sérieuse influence, et il avait su la conquérir.

M. Louvet, ministre de Tagriculture et du commerce; était homme de jugement. Connaissant bien le tempérament du Corps Législatif il était, au moment des votes, un auxiliaire précieux.

M. de Parieu, ministre présidant le Conseil d'État, avait à la fois la science des affaires et Tesprit politique ; c'était encore une parole brillante que le garde des sceaux condamnait à peu près au silence. Sa physionomie était austère, comme sa vie l'avait été; ses études sérieuses l'avaient désigné pour représenter, au sein du cabinet, l'élément administratif et doctrinal. Il était, depuis dix-huit ans , l'adversaire de M. Rouher, qui l'avait, avec ténacité, écarté systématiquement du mouvement politique.

M. le comte Daru, ministre des affaires étrangères, n'était pas là précisément dans sa spécialité, mais son nom signifiait Topposition au gouvernement personnel. On savait que rien ne le ferait dévier des vraies traditions parlementaires, et la fermeté de ses principes lui valait une réelle faveur à la C4hambre:

C'était avec ces hommes qui, à des titres divers, constituaient la vraie valeur du cabinet qu'eût eu à compter M. Ollivier, si leur association eût été de plus longue durée. Il semblait, si l'on s'en tenait aux apparences, que M. Ollivier était la force de ce cabinet ; il en était, au contraire, la faiblesse. Aucun de ces nouveaux ministres n'avait recherché le pouvoir ; ils l'avaient accepté comme un devoir auquel ils ne se croyaient pas le droit de se soustraire; ils n'apportaient, dans leur mission, qu'un sentiment, celui du dévouement au pays et aux institutions libérales dont la plupart avaient poursuivi le triomphe. Ils ne recherchaient ni la fortune, qui ne faisait défaut à aucun d'eux, ni la haute renommée, que plusieurs eussent pu ambitionner; ils se contentaient

modestement de mériter l'estime de tous par la loyauté de leur politique et par leur soin assidu à réparer les fautes qui, pendant le ministère Rouher, avaient si profondément compromis l'Empire. Ils voulaient la sincère alliance de TEmpire avec la liberté ; ils la croyaient possible, comme elle Tétait en effet. Ils fussent arrivés à réaliser ce problème par une politique prudente et sans fracas, s'ils n'eussent été gênés dans leur entreprise par les constantes témérités de M. Ollivier. Leur tort a été de ne pas avoir su paralyser, dans ses exigences, leur envahissant collègue. Il fallait le réduire à n'être qu'un égal, au lieu d'autoriser, par leur tolérance, sa prépondérance exclusive ; il fallait réduire cette nature absorbante, à une parité d'influence ou à la retraite. Une alliance bien conduite entre les membres-principaux du cabinet pouvait, sans trouble dans la situation, mener à ce résultat. MM. Rigault de Geriouilly et Le Bœuf, qui ne représentaient dans le conseil que la concession faite au gouvernement personnel, eussent suivi, dans cette voie, leurs collègues. Le ministre de l'intérieur, M. Chevandier de Valdrôme ne demandait qu'à secouer le joug. M. Ollivier restait, en cas de lutte, réduit à la seule assistance du ministre des beaux-arts, le subordonné fidèle du garde des sceaux.

On attendait avec impatience le programme du nouveau cabinet ; on était en droit de penser que les nombreuses négociations auxquelles avait donné lieu sa formation avaient porté sur les questions de principes plus encore que sur les questions de per-

sonnes; on devait croire que, sur toutes les idées qu'en ces derniers temps Topinion avait successivement agitées, le ministère avait ses résolutions arrêtées, et qu'il allait, sans tarder, les communiquer aux deux Chambres. 11 n'en était rien. Le cabinet représentait bien un ensemble de tendances analogues ; mais on ne s'était pas mis d'accord sur les points les plus essentiels, et, faute d'explications précises comme celles que commande la solidarité dans laquelle on s'engage en entrant dans un même cabinet, on s'était contenté de s'agréger en considéralion de la couleur qu'on se connaissait. On n'avait pas arrêté même l'altitude qu'on prendrait en face des interpellations et des éventualités qu'il était cependant élémentaire de prévoir.

Ce n'était pas tout à fait par légèreté qu'on s'était ainsi créé une situation qui exposait à de réels embarras. Étant données les difficultés qu'avait rencontrées M . Olli vier à former un cabinet, ce qui lui importait avant tout, c'était d'aboutir à une combinaison quelconque, et au prix même de complications ultérieures certaines. Il songeait au présent, comptant, aveuglément comme toujours, sur les ressources de son talent pour assurer l'avenir. Il sentait combien il eût été cruel pour lui d'être forcé d'avouer son impuissance à former un cabinet après la lettre qu'il avait reçue de l'Empereur, et à révéler publiquement ainsi les répugnances qu'éveillait déjà sa personnalité. Il n'y avait pas de concessions qu'il n'eût faites pour s'épargner cette humiliation. C'est à cette précipitation forcée qu'il faut principale-

mant attribuer Tabsence illogique d'un concert préalable qui devait être la pierre d'assise de l'homogénéité du nouveau cabinet, la principale condition de >sa force et de sa durée. On verra bientôt d'ailleurs que ce brusque dénouement avait été le seul expédient qui pût permettre de créer une agrégation momentanée.

Le rêve de M. OUivier, son illusion, en entrant au ministère, c'était de devenir une sorte de trait d'union entre des partis opposés les uns aux autres jusqu'à ce jour ; c'était surtout de n'aller à personne, majs de faire venir à lui. Une telle prétention s'explique chez des hommes d'un haut caractère et de puissantes convictions ; chez M. Ollivier, elle n'était qu'une orgueilleuse méprise. La gauche était plus dure pour lui qu'elle ne l'avait été pour aucun ministre du gouvernement personnel, et la majorité ne l'acceptait qu'avec de visibles méfiances. De telles dispositions, à son égard, étaient loin de prêter à la réalisation de ses espérances ; aussi se trouvait- il obligé de renverser absolument son trop ambitieux programme, et d'aller à tous, au contraire, pour chercher à attirer à lui. Bien habile eût été celui qui eût découvert, dans les premiers jours du ministère de M. Ollivier, de quel côté il plaçait ses réelles préférences. Les caresses étaient alternatives ; le soin était égal pour faire oublier à la majorité une origine qui le rendait suspect, et pour se faire pardonner, parla gauche, une élévation qu'elle qualifiait avec la plus blessante sévérité. C'était pourtant de ce côté que se portaient les plus vives avances du garde

des sceaux. C'était de là que pouvaient lui venir; dans les discussions animées, les mots durs, les apostrophes embarrassantes, et il s'appliquait à prévenir ce péril, celui de tous qu'il redoutait le plus. Les événements ne laissèrent pas au chef du nouveau cabinet un long temps pour se livrer ainsi à ses efforts d'adresse et d'équilibre.

Le 10 janvier, un malheureux incident, la mort tragique de Victor Noir à Auteuil, faisait subitement surgir des complications si sérieuses qu'il ne restait plus au gouvernement aucune place pour les équivoques^ Il fallait, sous peine de s'engager dans les responsabilités les plus graves, prendre une situation nette. En quelques heures, l'incident d'Auteuil, perfidement exploité dans la partie hostile du peuple, y devenait le prétexte d'une ardente agitation. Des rassemblements séditieux parcouraient les rues de la capitale ; l'émeute était menaçante, et des mesures énergiques pouvaient seules conjurer les effets de ce déchaînement. Bientôt même s'accentuaient les symptômes précurseurs de la lutte; mais le gouvernement prenait des mesures énergiques pour arrêter, à leur début, ces coupables entreprises. Heureusement l'émeute était sans armes, et elle ne tardait pas à comprendre que tout effort devenait impuissant en face d'une résistance qui trompait ses prévisions. Le calme revenait dans Paris, et M. Ollivier, courageusement secondé par son collègue de Tintérieur, M. Ghevandier de Valdrôme, dans les mesures que commandait cette sédition naissante, montrait encore autant de fermeté qu'il en avait déployé pour arrêter

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le désordre. Un député de Textréme gauche, M. Rochefort, était livré à la justice, et sa condamnation à la prison recevait son exécution malgré les protestations de Topposition. Le garde des sceaux s'était montré, à la tribune, le défenseur de Tordre et du droit. La logique et la vérité, chassant tous les calculs et les rêveries de sa j.eunesse, s'emparaient de son esprit, et en un instant, sans s'en apercevoir, M. Ollivier se trouvait transporté des bords de la gauche, où il s'efforçait de se maintenir, au cœur même de celle majorité dont il avait semblé redouter l'approche.

Cette situation que le ministre du 2 janvier redoutait, elle s'ouvrait devant lui avec toutes ses rigueurs. Sa modération ne réussissait pas à désarmer ses anciens amis; ils devenaient d'intraitables adversaires, et les discussions dégénéraient bientôt, entre le garde des sceaux et la gauche, en une sorte de pugilat. Vainement le ministre exhalait-il, avec enthousiasme , son amour pour la liberté. Dans sa bouche, un tel éloge était pris pour une profanation parla gauche; elle ne parlait plus qu'avec dérision du libéralisme de cet ancien apôtre qu'elle appelait un renégat. Ainsi repoussé par ceux dont il avait quêté l'appui, le garde des sceaux ne déguisait plus son étroite alliance avec la majorité ; ses rapports ostensibles avec elle devenaient chaque jour plus courtois ; ils prenaient le caractère d'une complète solidarité. Mais, plus se resserrait l'alliance de M. OUivier avec la droite de la Chambre, plus la gauche redoublait d'ardeur dans ses attaques. C'était toujours les mêmes personnalités, les mêmes reproches d'un changement

de front dans la politique du ministre. Pour donner plus de corps à Taccusation, on multipliait les citations des discours qu'avait prononcés M. Ollivier quand il appartenait au groupe des cinq.

Il fallait que le garde des sceaux fût en permanence sur la brèche pour résister à cet assaut sans cesse renouvelé ; cette lutte, il la subissait avec douleur : il sentait, malgré les illusions qu'il était toujours prêt à se faire quand il s'agissait de lui, qu'une telle persécution devait, à la longue, porter atteinte à son autorité. Si difficile que fût un rapprochement avec la gauche, après les gros mots qu'on avait échangés, il ne désespérait pas cependant d'y arriver, dût-il en coûter une infidélité passagère à ses nouveaux alliés de la droite. Les intermédiaires employaient leurs efforts pour amener ce rapprochement, et la gauche ne se montrait pas absolument insensible à leurs tentatives. On en arrivait, sinon à des compromis, au moins à des espérances données d'un accord éventuel. C'en était assez pour décider M. Ollivier à tendre de nouveau la main à ses anciens amis. Du haut de sa puissance, pensait-il, une avance, publique surtout, ne manquerait pas son effet, et si on n'en arrivait pas encore à l'alliance, au moins devait-on espérer la trêve. La discussion des interpellations de M. Jules Favre sur la question de savoir si le gouvernement entendait persévérer dans le système des candidatures officielles, lui fournissait l'occasion de donner à la ^uche un gage dont la valeur s'augmentait encore par les conditions dans lesquelles il était apporté.

De toutes les questions agitées par ropposition, c'était certainement celle relative aux candidatures officielles qu'elle plaçait en première ligne. La raison en était facile à saisir. Si, à force d'instance et de manœuvres, on parvenait à obtenir successivement du pouvoir l'abandon de son ingérence dans les luttes électorales ; si, à force de lui reprocher son intervention la plus légitime, on éveillait assez ses scrupules pour arracher à un ministre, dans un jour d'entraînement, une déclaration compromettante ; si on pouvait aller jusqu'à imposer au pouvoir la neutralité, ce jour-là , on était vraiment maître du pays, maître du scrutin et nécessairement maître du pouvoir.

On était maître du pays et du scrutin, parce que si l'opposition voulait condamner l'administration à un désintéressement complet de la lutte, elle se réservait, bien entendu, pour elle, l'emploi de tous ses moyens de propagande, d'intimidation, de fausses nouvelles, de fausses espérances, de pression à outrance, de tous ces moyens, en un mot, à l'aide desquels elle prétendait éclairer le pays. En face d'un adversaire ainsi désarmé, elle espérait réussir à tromper l'opinion et à assurer le succès de ses candidats.

On était maître du pouvoir, car avec une majorité issue d'une pareille élection, avec une Chambre ouvertement résolue à renverser le gouvernement, le résultat était facile à prévoir ; la Chambre ameutant la partie agitée du pays, la révolution devenait inévitable. L'émeute paraissant être une ressource pé-

rilleuse et chimérique, on était' ainsi forcé de demander à ce moyen légal le triomphe de la révolution ; c'est dire assez toute l'importance qu'on attachait à la question.

Le gouvernement, de son côté, n'ignorait pas plus que l'opposition la portée du débat qui devait s'engager sur l'interpellation de M. Jules Favre, et pour que rien ne fût donné aux hasards de l'improvisation, aux entraînements de la tribune, le gouvernement avait expressément déterminé, après plusieurs réunions du conseil des ministres, quelle serait la réponse précise qui serait faite aux interpellations. La fameuse circulaire de M. Casimir Périer à ses préfets en 1831 devait être le terrain sur lequel on se maintiendrait étroitement ; et, pour éviter toute tentation oratoire qui pût détourner de la stricte exécution des conventions arrêtées, il avait été décidé que M. Chevandierde Valdrôme, ministre de l'intérieur, chargé de porter la parole, se bornerait à une déclaration sommaire, déterminant la politique qu'entendait suivre le ministre, et les limites dans lesquelles il prétendait maintenir son droit. Répondant à M. Ernest Picard, M. le ministre de l'intérieur résumait la politique du cabinet du 2 janvier en matière d'élection en disant : * J'arrive à la déclaration que vient de nous demander l'honorable M. Picard. Sans nul doute, l'établissement d'un gouvernement parlementaire implique l'abandon de ce qu'on a appelé le système des candidatures officielles; mais en faisant cette déclaration, le gouvernement n'entend point renoncer au droit qui appartient à tout gouvernement

cravouer ses amis devant les électeurs (C est cela/ très bien /), au droit de déclarer quels sont ses amis, quels sont ses adversaires. » {Vive approbation sur un grand nombre de bancs. Applaudissements. Réclamations bruyantes à gauche.)

Si ce langage, empreint à la fois de sagesse et de libéralisme, avait été vivement applaudi par la majorité, la gauche en ressentait un véritable courroux: elle voyait ainsi s'évanouir toutes ses espérances; M. Ollivier lui échappait. Toutefois, elle ne se tenait pas pour battue. En pressant de nouveau le chef du cabinet, en faisant retentir à ses oreilles la nouvelle accusation d'être l'instrument involontaire et déguisé d'une forme rajeunie du pouvoir personnel, on pouvait peut-être espérer quelque adoucissement aux déclarations du ministre de l'intérieur. M. Grévy, qui portait la parole au nom de la gauche, se montrait pressant dans ses exigences. « Entre le système ancien et le système nouveau, disait-il, il n'y a aucune différence. Le ministère peut croire de bonne foi qu'il abandonne un abus qui a soulevé la réprobation de la France entière. Il se trompe, il ne fait qu'y persévérer. (Nouvelle approbation à gauche.) Mais veuton, contre toute évidence, qu'entre la candidature officielle et 1^ candidature adoptive, il y ait quelque différence, toujours reslera-t-il que, par la candidature adoptive, le gouvernement interviendra dans l'élection pour exercer une influence sur le choix des électeurs. (Très bien! à gauche.)

« Or, c'est un droit qui ne lui appartient pas : le gouvernement n'a le droit de s'ingérer dans des élec-

lions sous aucune forme, dans aucune mesure, d'aucune manière; ce droit, je le dénie, je le conteste de la façon la plus radicale et la plus absolue. »

Les derniers mots du discours de M. Grévy étaient plus affirmatifs encore : ils étaient à Tadresse directe du ministre dirigeant. Aussi la flèche touchait-elle son but. M. OUivier bondissait à la tribune. La pensée de n'être que le continuateur de M. Rouher, la doublure de M. de Forcade, faisait sortir le garde des sceaux de la réserve que, jusqu'à ce moment, il s'était imposée. « Afin que nul neî'y méprenne, disait-il, dans chacune des élections partielles, nous n'avouerons ni nous n'indiquerons des candidats ; nous laisserons le pays à ses propres inspirations, et nous nous en remettrons à son initiative du soin de nous envoyer des partisans (Très bien? très bien!)

« Nous allons plus loin : quelque certain, quelque évident que soit le droit que j'ai réservé à tout gouvernement, il est non moins certain, non moins incontestable que toute l'application d'un ministère libéral doit être de ne jamais l'exercer. Il doit, par son langage, par ses actes, animer, exciter assez le pays pour qu'il puisse abandonner aux électeurs seuls le soin de sa défense. »

La gauche avait obtenu une satisfaction considérable. Après un pareil langage, de quel fonctionnaire pouvait-on attendre une assistance quelconque dans les luttes électorales ! Désavoués à l'avance, si mesurée qu'eût pu être leur participation au mouvement politique, la stricte abstention devenait incontestablement leur règle. La majorité avait vivement

senti le danger de cette exagération de déférence de M. Ollivier pour la gauche, et ses murmures faisaient pressentir un péril pour le sort du cabinet. M. Clément Duvernois accusait le garde des sceaux d'abandonner la majorité, et M. Ollivier cherchait, en finissant son discours, à se faire pardonner ses déclarations, leur donnant pour cause la nécessité où il était de ne pas se séparer de son passé, de ne point se placer en contradiction avec les opinions qu'il avait émises, alors qu'il appartenait à l'extrême opposition. Il le faisait dans des termes presque suppliants, car il fallait, à tout prix , ne point compromettre le vote, et retenir cette majorité qui semblait échapper au ministre. « Mais, Messieurs, disait le garde des sceaux, je vous en conjure, vous qui êtes d'honnêtes gens, des hommes de cœur, comprenez aussi notre situation; comprenez que nous affaiblirions d'une manière irréparable le gouvernement au nom duquel nous parlons, si nous donnions à ce pays le spectacle affligeant d'hommes qui, arrivés au pouvoir au nom de certaines idées, désavouent, effacent, renient, après leur avènement, les idées qui les ont portés et soutenus ; non ! non ! nous ne le ferons pas. » (Bravos^ applnudissements prolongés sur les bancs de la gauche, du centre gauche et d'une partie du centre droit. Sensation prolongée.)

M. Ollivier avait à peine ainsi retrouvé les faveurs de ses anciens amis de la gauche qu'il fallait reporter sur la majorité, devenue chancelante, ses attentions et ses soins. Une scission y était imminente; il fallait parer à ce danger, et de nouveau le ministre donnait

aux conservateurs, alarmés par cette séance du 23 février, des assurances de sympathie. Mais il leur fallait plus que des assurances, ils exigeaient des gages, et, bon gré mal gré, comme il fallait vivre et que la vie ne pouvait venir que du côté des conservateurs, M. OUivier abandonnait encore la gauche. Sur la question de dissolution, la question brûlante du moment, il se séparait complètement de Fopposilion. Dans la séance du 29 mars, M. Ferry, développant son interpellation sur la nécessité d'une réforme électorale, arrivait à poser nettement la question de dissolution. Après lui, M. Bethmont renouvelait la même insistance. Se reportant à la séance du 23 février, il espérait, en mettant le garde des sceaux en présence de lui-même, le forcer à des déclarations qu'il montrait commandées par la logique. Parlant de la discussion du 23 février, M. Bethmont disait : « Vous entendez une déclaration de M. le ministre de l'intérieur, déclaration d'après laquelle les candidatures officielles disparaissent et font place à des candidatures ministérielles, voilées, déguisées, indiquées ; peu m'importe, il y avait là une résurrection à côté d'un mort.

« L'opposition s'émeut et proteste; la majorité approuve, et Ton est encore dans la vérité de la décision prise par votre commission d'initiative, la situation primitive subsiste toujours. Le lendemain, M. Emile Ollivier, avec un de ces mouvements d'éloquence et d'entraînement qui sont le propre du talent, va, je ne dis pas plus loin que lui-même, plus loin qu'il ne veut, mais va jusqu'à la vérité; il la

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