‹ Mémoires sur le Second EmpireChapitre 33 sur 54 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Amoindrissement progressif do M. OUivier. — Impression qu'on éprouve à la Cour. — Le prince de HohenzoUern choisi pour le trône d'Espagne. — Effet de cette nouvelle. — Parti qu'espère en tirer M. OUivier. — I/obstacle à ses désirs. — Le manifeste du 6 juillet. — Situation qu'il fait aux Chambres. — L'accueil qu'il reçoit au Corps Législatif. — Attitude de la presse et du pays. — Renonciation du prince de HohenzoUern à la Couronne. — La solution du 12 juillet. — Quelles exigences subit M . OUivier. — Quel langage il devait tenir.

Pour Thomme politique qui a une valeur solide, et chez lequel les apparences peuvent manquer d'éclat, le temps est un auxiliaire; il est, au contraire, une cause de faiblesse croissante pour celui chez lequel la forme plutôt que le fond est le principal mérite. Insensiblement, tous les côtés vulnérables de M. OUivier s'étaient mis en lumière. La plupart de ses amis, de ceux-là mêmes qui l'avaient porté aux affaires, renonçaient à soutenir une situation qu'ils

voyaient compromise sans ressource. Us avaient eu si souvent à le défendre de ses fautes, à Texcuser de ses entraînements, à le justifier de ses contradictions qu'ils étaient à bout d'efforts et de dévoûment. Au Sénat, au Corps Législatif, le vide se faisait d'une façon si apparente autour de lui que rillusion n'était plus permise. Le renversement du cabinet était pour tous une résolution arrêtée; toutefois, on reculait devant l'exécution.

Cette situation ne déplaisait pas aux Tuileries où elle était connue, et cependant, pas plus là qu'ailleurs, on ne se souciait de provoquer un dénouement. Dans les conversations familières, on convenait bien, à la Cour, que le ministère OUivier était arrivé à ses dernières heures ; mais on ne croyait pas à l'opportunité d'une crise; on n'avait pas encore sous la main un ministère prêt pour remplacer celui qui aurait été renversé ; il n'y avait d'ailleurs, croyaiton, aucun péril dans un ajournement, et l'ajournement était lé mot d'ordre qu'on confiait discrètement aux fidèles.

On devait en effet beaucoup hésiter à la Cour, si nécessaire que cela fût devenu, à se séparer d'un ministre qui était insensiblement arrivé du puritanisme républicain et de l'austérité parlementaire à la complaisance prévenante des plus beaux j ours ministériels du gouvernement personnel.

Pour M. Ollivier cependant, cette double tolérance, dont il se rendait compte, ne pouvait être une raison de sécurité suffisante, et il était aux aguets d'une occasion qui pût lui permettre de se fortifier de l'un

OU l'autre des deux côtés où Tappui pouvait suffire à soutenir son existence : la Cour ou le Corps Législatif.

Il crut, un jour, que la fortune avait été assez généreuse envers lui pour lui envoyer en même temps le moyen de retrouver et son crédit à la Cour et son influence à la Chambre, plus que cela encore, de reconquérir son autorité sur le pays, qu'il avait absolument perdue, et la faveur de la presse qui s'était éloignée de lui. Comment, pour un esprit si pénétré de ses propres intérêts, résister à de semblables tentations! Il n'y eut effectivement, dans l'esprit de M. Ollivier, aucune velléité de résistance le jour où s'offrit à lui la question Hohenzollern. Loin de découvrir^ dans cette entreprise audacieuse de la Prusse, la complication terrible à laquelle elle pouvait aboutir, ou plutôt sans s'y arrêter, il ne voulut y voir que cette occasion qu'il cherchait avec avidité de ressaisir sa situation perdue.

L'un des constants objectifs de M. Ollivier, c'était de rendre saisissant le contraste, glorieux pour lui, qui existait, à ses yeux, entre sa politique libérale, hardie, généreuse, confiante dans le pays, et cette pohtique réactionnaire, étroite, égoïste, timorée, que caractérisait pour lui le ministère de M. Rouher. L'humiliation de Sadowa, acceptée par l'ancien ministre d'État comme une combinaison sans désavantage pour la France, doublait, pour le garde des sceaux, le mérite de la ferme attitude qu'il allait prendre. C'était, pour lui, triompher de deux ennemis à la fois. Tout, dans les proportions qu'on pou-

vait donner à cet incident, répondait donc à ses rêves. Un vaste plan se déroulait subitement à ses yeux. Jusque-là, les questions intérieures seules servaient de base à la renommée de M. OUivier. Une question extérieure lui donnait l'occasion d'ajouter à la gloire d'avoir consolidé l'Empire par de nouvelles institutions, la gloire, non moins retentissante, d'avoir abaissé, par un échec diplomatique grave, la puissance la plus redoutée de TEurope. Dans son optimisme, M. Ollivier doutait à peine delà soumission de la Prusse à ses exigences ; il cherchait au moins à se persuader qu'étant donnée la question HohenzoUern, un langage énergiquement menaçant était la forme la plus efficace pour prévenir la guerre. Dans les derniers replis de sa conscience se trouvait enfin cet accommodement avec son penchant annoncé pour la paix, qu'à tout prendre, si la guerre sortait du débat, il n'aurait pas à se reprocher d'en être le provocateur; il n'aurait fait que subir des nécessités indépendantes de sa prévoyance et de sa volonté. En face de l'Europe, en face de la France, en face de sa conscience, sur la Prusse seule pesait la responsabilité de la guerre. Et alors, laissant courir les illusions, M. OUivier voyait déjà nos armées victorieuses traverser le Rhin et envahir l'Allemagne. Pour lui, comme pour tant d'autres, hélas ! la lutte ne pouvait tourner qu'au profit de nos armes, et son auréole ministérielle s'enrichissait de cet honneur, tant envié, d'avoir écrasé enfin l'outrecuidance de la Prusse et puni son audace par. un démembrement de son territoire.

Le penchant de l'Empereur pour ressaisir les frontières du Rhin, pour effacer la trace cruelle des traités de 1815, n'était un mystère pour personne. M. Ollivier l'ignorait moins que tout autre; il spéculait sur le parti qu'il pouvait tirer de ces dispositions; il pensait en conséquence, que rien, autant que l'attitude qu'il allait prendre, ne pouvait lui valoir la gratitude et Tappui du Souverain. De ce côté l'hésitation n'existait pas pour lui ; le succès de ses désirs était assuré.

Du côté des Chambres, la situation était loin d'être aussi facile. M. Ollivier savait, nous l'avons dit, qu'on n'attendait au Corps Législatif qu'une occasion, qu'un prétexte pour provoquer, à son encontre, un vote de défiance, auquel la majorité était assurée. Fût-il venu, au début même des négociations, demander, pour les conduire à leur terme, un vote de confiance, c'était sa chute ; car, d'une part, on ne lui reconnaissait aucune des aptitudes qui pouvaient le placer à la hauteur de semblables négociations; d'autre part, on trouvait là une occasion de le renverser, et on n'eût pas manqué de la saisir avec empressement.

A titre général, donner de pleins pouvoirs au cabinet par un vote accentué de confiance, c'était cependant là seule marche à suivre; mais il fallait naturellement, pour l'adopter, que les hommes qui étaient aux affaires offrissent de sérieuses garanties. M. Ollivier savait, à n'en pas douter, qu'il n'avait pas à compter sur un pareil blanc-seing. Tout au plus obtiendrait-il péniblement un sursis de quelques

jours pour venir s'expliquer devant les Chambres, et, dans ces conditions encore, la façon dont seraient posées les interpellations, devenues inévitables, pouvait être si gênante que l'échec, pour le ministère, était à peu près cerlain. Il fallait donc, à tout prix, conjurer les interpellations et, en Tétat des dispositions des Chambres, on ne devait pas espérer y arriver par les moyens ordinaires. C'est pour échapper aux embarras de cette situation, et pour sauver le cabinet, que M. Ollivier imagina ce procédé insolite auquel il eut recours, procédé répudié par les formes parlementaires autant que par toutes les traditions diplomatiques. Le 6 juillet, le ministre des affaires étrangères venait donner lecture au Corps Législatif de ce manifeste tristement mémorable qui, pour les esprits les moins clairvoyants eux-mêmes, était une véritable déclaration de guerre. Ce manifeste était ainsi conçu :

a Je viens répondre à l'interpellation qui a été déposée hier par l'honorable M. Cochery.

« Il est vrai que le maréchal Prim a offert au prince Léopold de Hohenzollern la couronne d'Eîspagne et que ce dernier Ta acceptée. Mais le peuple espagnol, ne s'est point encore prononcé, et nous ne connaissons point encore les détails vrais d'une négociation qui nous a été cachée. Aussi une discussion ne saurait-elle aboutir maintenant à aucun résultat pratique. Nous vous prions. Messieurs, de Tajourner.

<L Nous n'avons cessé de témoigner nos sympathies à la nation espagnole et d'éviter tout ce qui aurait pu avoir les apparences d'une immixtion quelconque

dans les affaires intérieures d'une noble et grande nation en plein exercice de sa souveraineté ; nous ne sommes pas sortis à Tégard des divers prétendants au trône, de la plus stricte neutralité, et nous n'avons jamais témoigné pour aucun d'eux ni préférence, ni éloignement.

« Nous persisterons dans cette conduite.

« Mais nous ne croyons pas que le respect des droits d'un peuple voisin nous oblige à souffrir qu'une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détriment l'équilibre actuel des forces en Europe... et mettre en péril les intérêts et l'honneur de la France.

« Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas.

« Pour l'empêcher, nous comptons à la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du peuple espagnol. S'il en était autrement^ forts de votre appui. Messieurs, et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse. »

On peut dire que, par un pareil langage, la France rompait toute négociation, et rendait, pour la Prusse, toute adhésion impossible à ce violent et public ultimatum. Les Chambres ? Quel pouvait être leur rôle? N'avait-on pas eu ainsi la précaution préméditée de leur imposer une sorte d'assentiment forcé? Quand on leur représentait la dignité de la France méconnue, son honneur outragé; quand on faisait appel aux sentiments de susceptibilité, si faciles à faire vibrer

dans une nation chevaleresque comme la nôtre, restaient-elles libres de leurs résolutions ! Pouvaientelles, quand la France avait pour ainsi dire tiré le premier coup de canon, se prononcer contre elle, ne voir qu'un malentendu facile à dissiper, là où le ministère faisait résonner une offense à venger, et se trouver exposées ainsi à être accusées de manquer de dignité, de courage et de patriotisme! Tant de résignation ne pouvait se demander à des assemblées. M. Ollivier avait compté sur les mouvements légitimes et spontanés du cœur humain. Sur ce point, ses calculs ne l'avaient pas trompé. Du premier jour, il solidarisait ainsi les Chambres avec sa politique ; il avait pour quelque temps sauvé le cabinet ; mais qu'avait-il fait de la France !

Que s'était-il passé au Corps Législatif? La déclaration lue à la tribune avait été accueillie de façon à ce que le gouvernement pût clairement se rendre compte des dispositions de la Chambre. L'enthousiasme eût révélé la résolution de faire la guerre. Il n'y avait pas eu d'enthousiasme. Tout au plus avait-on pu constater une certaine chaleur d'approbation. L'adhésion, dans une semblable mesure, signifiait la volonté de soutenir, puisqu'il était rendu public, le langage tenu au nom de la France et de donner ainsi au gouvernement, pour la conduite des négociations engagées, le concours moral de l'assentiment des représentants du pays : telle était l'exacte physionomie de la séance.

Aucune communication n'avait été faite au Sénat. L'attitude du Corps Législatif se retrouvait dans la

presse. La presque unanimité des feuilles de Paris et de la province applaudissaient à la fermeté du cabinet, mais beaucoup d'entre elles voulaient y voir plutôt une chance donnée à une solution pacifique, honorable pour la France, que le premier mot d'une déclaration de guerre. Qu'on relise attentivement les journaux de cette époque, et, dans les plus importants, dans ceux dont l'opinion avait le plus d'autorité, on recueillera cette pensée très nettement affirmée. Néanmoins, il faut en convenir, à côté de ce langage empreint d'autant de fermeté que de sagesse, le chauvinisme français se laissait déjà pressentir. La pente était si naturelle qu'on devait s'attendre à voir rapidement l'excitation succéder à la mesure.

Quelques jours se passèrent ainsi dans cette fiévreuse anxiété. Les manifestations de la rue, plus tapageuses que patriotiques, semblaient indiquer une tendance belliqueuse dans la nation; mais elles se limitaient aux grands centres de population, et le pays sage, soucieux des intérêts de la France, restait silencieusement attentif aux négociations qui se poursuivaient par les soins de toutes les chancelleries de l'Europe.

Ces négociations ne devaient pas tarder à amener un résultat important et à changer un instant le cours des événements. Ce fut une surprise générale quand on apprit, le 12juillet, à Paris, que M. Olozaga, ambassadeur d'Espagne, venait de recevoir la renonciation du prince de Hohenzollerji-au trône qui lui était offert. Au lieu de voir la Prusse relever fièrement le gant, que lui avait jeté le cabinet français II 32

par sa déclaration du 6 juillet, on vit au contraire la question entrer dans une voie pacifique.

Cette solution, à laquelle l'Europe entière avait apporté ses efforts, ménageait les succeptibilités des deux grandes nations engagées dans le débat; celles de la France surtout y trouvaient amplement leur compte; car ce qu'elle voulait expressément empêcher, l'accession d'un prince de la' maison de Prusse au trône d'Espagne, elle avait réussi à l'interdire. La France pouvait, le 12 juillet, sortir de la question HohenzoUern avec une double satisfaction, celle d'avoir imposé son interdiction, et celle de voir la Prusse forcée de renoncer à un projet publiquement annoncé. La situation se résumait en deux mots : succès pour la France, échec pour la Prusse.

N'était-ce donc pas là un triomphe suffisant pour M. Ollivier ! Triomphe inespéré sans doute, et que ne pouvait faire présager à coup sûr le début des négociations. Ce qu'il lui fallait désormais, c'était la force nécessaire pour ne pas. se laisser ravir son succès. Là était, pour le ministre, la grande exigence de la situation; là se révéla sa complète impuissance.

Mais que s'était-il donc produit durant les quelques jours qui s'étaient écoulés entre la, déclaration du 6 juillet et la renonciation du prince de HohenzoUern ? Quel souffle belliqueux avait donc passé sur le Corps Législatif? Les turbulentes manifestations de la rue, le ton de la presse devenu violemment agressif avaient-ils réussi à faire penser à la Chambre que cette opinion factice de Paris et de quelques grandes villes était subitement devenue

ropinion du pays? Cet étalage exagéré, que faisaient quelques-uns des ministres, le maréchal Le Bœuf surlout, des forces de la France n'avait-il pas produit ce trompeur mirage d'une victoire facile, d'une guerre sans péril pour le sol français, d'une sorte de marche triomphale de Paris à Bqrlin? Et n'avait- on pas réussi encore à accréditer cette im- -pression, d'une exactitude contestable, que, tôt ou tard, la guerre avec la Prusse étant inévitable, nul moment ne pouvait nous être plus propice pour la soutenir et que ce serait imprévoyance et pusillanimité de le laisser échapper? Ou bien plutôt, ceux des députés qui avaient cru trouver, dans la question Hohenzollern, l'occasion cherchée de renverser M. 01* livier, ne voulaient-ils, à aucun prix, abandonner leur proie et se préparaient-ils à répondre, par un vote hostile-, à ses offres conciliatrices, si M. OUivier venait annoncer à la Chambre sa résolution d'y trouver une satisfaction suffisante?

Quel qu'en soit le motif, il faut constater que les indiscrétions de couloirs de M. Ollivier avaient, avant la séance, répandu, dans^ toute la Chambre et hors de la Chambre, la nouvelle de la solution obtenue. Cette solution rencontrait un sentiment de résistance prononcé delà part d'un assez grand nombre de députés et de la partie agitée de la population de Paris. On ne voulait pas se contenter d'une satisfaction qu'on qualifiait d'incomplète et de dérisoire. Les fières paroles du 6 juillet donnaient effectivement de telles proportions à la question, elles semblaient emporter avec elles de si considérables exigences

pour la réparation à obtenir, que l'opinion avait, à son tour, vu croître démesurément ses susceptibilités. Mal engagée par le cabinet, la question était mal envisagée par le pays. Ce qui, dans d'autres circonstances, eût été accepté comme une satisfaction importante n'était plus regardé que comme un faux-fuyant sans valeur.

La renonciation du prince de Hohenzollern, disait*on, n'avait pas revêtu des formes assez précises pour répondre à la grandeur du débat ; l'intervention du roi de Prusse n'était nullement apparente, si tant est qge le candidat au trône d'Espagne y eût eu recours. L'Espagne ne pouvait-elle pas, malgré la renonciation du princ3, lui décerner la couronne? Qui garantissait qu'alors la Prusse ne se retrancherait pas, pour refuser son veto, dans le respect de la décision de la nation espagnole? Qui pourrait affirmer qu'un jour la question actuelle étant ainsi vidée, la Prusse ne reprendrait pas ce projet qu'elle avait, une première- fois déjà, tenté de faire aboutir en 1869? Le présent seul était donc assuré^ et encore par une paix . boiteuse. L'avenir était gros d'orages, car il pouvait voir renaître la question en lui donnant des proportions bien autrement menaçantes par l'autorité du fait accompli. Le comte de Bismarck ne s'était montré si conciliant que pour se donner le temps de préparer à la lutte ses armées prises au dépourvu. Accepter la renonciation du 12 juillet était donc se résigner au rôle de dupe. Ce qu'il fallait exiger, pour notre sécurité, c'était l'engagement formel du roi de Prusse lui-même de refu-

ser, dans l'avenir, aussi bien que dans le présent, son consentement à Taeceptation du trône d'Espagne par le prince de Hohenzollern. Tel était l'esprit de rultimatum nouveau qu'on voulait imposer au cabinet OUivier en réponse aux communications qu'on attendait de lui, et dans lesquelles il eût annoncé qu'il se déclarait satisfait par la renonciation pure et simple du prince de Hchenzollern ; tels étaient les arguments sur lesquels on espérait appuyer utilement à la Chambre une discussion ardente et obtenir un vote de non -confiance; tel était le thème sur lequel le plus grand nombre des journaux de toutes nuances étayaient une vigoureuse mise en demeure à l'adresse du cabinet. L'entraînement de la presse gagnait l'opinion et insensiblement celte guerre, redoutée d'abord, devenait une éventualité acceptée avec entrain.

M. OUivier devait-il s'émouvoir de cette attitude, et de la lutte qu'elle annonçait pour lui ? Plus les circonstances deviennent graves, plus l'homme politique doit sentir augmenter ses forces. Son âme doit s'élever à mesure que grandissent les résistances à ce que commande le bien de la nation. C'est dans ces nobles excitations que les natures vraiment exceptionnelles révèlent et imposent leur supériorité ; c'est dans ces combats intellectuels, où un homme peut se trouver, un jour, seul en face d'un pays, que le génie inspire ces ressources suprêmes qui parviennent à dissiper l'erreur et à assurer le triomphe de la justice et du droit. Quelle tentation grandiose que celle de soutenir ainsi, contre des résistances irréfléchies.

contre des entraînements passionnés, contre des em-^ portements aveugles la cause de la vérité! Quelle joie pour le cœur et Tesprit de la faire sortir victorieuse de la lutte ! Quel légitime orgueil doit en ressentir rhomme qui a pu trouver, dans sa vie, Toccasion de rendre un si éclatant service!

Rarement le courant des événements politiquei^ placent un homme en face de si solennelles épreuves; M. OUivier les trouvait sur sa route, et tout, dans sa situation, lui venait en aide pour en sortir victorieux. Pour rallier à lui les esprits les plus rebelles, avait-il à faire plus qu'un pressant appel à la vérité ? N'avait-il pas à invoquer, en faveur d'une solution pacifique, les raisons les plus sérieuses et les plus décisives? L'Europe entière n'était-elle pas avec lui sur un pareil terrain? Et en France? Qui eût résisté à sa parole, quand, de la tribune, il eût dit aux Chambres et au pays : Le 6 juillet, en face d'une entreprise qui menaçait la prépondérance de la France et la froissait dans sa dignité, le cabinet, s'inspirant avant tout de son devoir de maintenir intact l'honneur national, a tenu le seul langage qui convînt à une grande nation ; il a demandé que le projet arrêté de commun accord entre la Prusse et l'Espagne, fût abandonné et que le prince de Hohenzollern, qui avait accepté la couronne, ne fût pas roi d'Espagne. Le prince de Hohenzollern ne sera pas roi d'Espagne. La déclaration officielle en est faite au gouvernement français par l'ambassadeur de cette puissance. La France doitelle pousser plus loin ses exigences ? Le cabinet déclare que cette solution doit donner satisfaction aux

susceptibilités les plus prévoyantes elles-mêmes. L'Europe entière est désormais solidarisée avec la France sur cette question ; elle est, autant qu'elle, intéressée à faire respecter la solution d'un différend qu'ont aplani ses efforts. Ce qui, le 6 juillet, était une généreuse et nécessaire entreprise ne serait plus aujourd'hui qu'une inopportune et téméraire aventure. Le cabinet attend avec confiance, du suffrage des Assemblées, l'approbation de sa conduite et d'une attitude où il a eu simultanément pour mobiles l'honneur de la France et la paix de l'Europe. '

Quel côté vulnérable eût donc présenté, après le succès du 12 juillet, ce langage qui eut été à la fois celui de l'honneur et de la loyauté ? Qui eût pu accuser le cabinet de faiblesse, quand malgré l'infériorité numérique de ses forces militaires, il n'avait point hésité à faire entendre les paroles les plus fièrement énergiques, menaçantes même, qu'on eût jamais fait retentir à la tribune française? Quels arguments fûtil donc resté aux plus ardents détracteurs du pouvoir pour justifierleurs critiques ! Ah ! si jamais la vérité, cette puissance dont notre siècle méconnaît trop souvent la valeur, si jamais la vérité eût pu faire resplendir sur le monde ses bienfaisants effets, c'était le jour où le ministre, inspiré par le seul intérêt du pays, eût, en face de l'Europe attentive, tenu ainsi le langage de la sagesse et de la modération !

Cette solution, d'ailleurs, n'était-elle pas celle de M. OUivier, celle que le cabinet français avait suggérée comme étant de nature à donner satisfaction aux susceptibilités des deux puissances engagées ?

Le 8 juillet, lord Lyons n'écrivait-il pas à lord Granville (dépêche n"* 15) : « Il y aurait cependant une autre solution de la question et le duc de Gramont m'a prié d'appeler sur ce point l'attention particulière du gouvernement de Sa Majesté. Le prince de HohenzoUern pourrait de son propre mouvement abandonner la prétention à la couronne d'Espagne. Une renonciation volontaire du Prince serait, selon M. de Gramont, une solution très heureuse d'une question difficile et compliquée. Il prie le gouvernement de Sa Majesté d'user de toute son influence pour y arriver. »

Une telle ouverture n'était-elle pas à la fois et la révélation de la politique du cabinet des Tuileries et l'obligation pour lui de se déclarer satisfait si la Prusse souscrivait à ses conditions? L'acceptation de la proposition de M. de Gramont ne créait-elle pas au cabinet français la stricte obligation de soutenir énergiquement cette solution obtenue par l'intervention diplomatique de l'Angleterre et des autres grandes puissances? Il faut croire que M. Ollivier le pensait ainsi lui-même, car, aux premières nouvelles qui lui étaient arrivées de la renonciation du prince de HohenzoUern, les journaux qui passaient pour recevoir ses communications les plus intimes se montraient joyeux du succès du ministère et chantaient victoire. Pour eux, Tincident était vidé. « Le prince de HohenzoUern ne régnera pas en Espagne. Nous n'en demandions pas davantage, et c'est avec orgueil que nous accueillons cette solution pacifique. Une grande victoire qui ne coûte pas une larme,

pas une goutte de sang. 9 Tel était le langage que tenait le Constitutionnel^ journal de M. OUivier; tel était le mot d'ordre donné par le garde des sceaux à la presse; tel était son sentiment intime sur Fétat de la question.

Qui donc pouvait prétendre que le roi de Prusse pourrait, un jour nouveau, comme cela venait de se produire après les promesses de 1869, renouer celte intrigue espagnole, sous prétexte qu'il était resté étranger à l'incident du mois de juillet 1870? Cette fois, n'était-ce pas TEurope entière qui avait pris la négociation dans ses mains? La solution n'en étaitelle pas dès lors placée sous sa garantie ? Qui pouvait raisonnablement penser que le roi de Prusse osât jamais, s'appuyant sur une si étrange équivoque, s'exposer aux justes réprobations de toutes les cours intéressées à faire respecter leur arbitrage? Ce jour-là, en effet, c'eût été la Prusse elle-même qui eût fait à la France les alliances qui lui ont manqué en 1870. On était forcé de recourir à de réelles subtilités pour faire survivre les griefs de la France à la satisfaction très effective qui leur avait été donnée par M. Olozaga et l'accueil favorable qui lui eût été fait par le cabinet français, au lieu de son rejet dédaigneux, eût incontestablement encore permis à l'Europe d'en faire accentuer la valeur en augmentant les garanties.

Il fallait que M. OUivier eût bien conscience de l'affaiblissement de son autorité sur la Chambre, qu'il pénétrât sûrement la vivacité des hostilités qui allaient à cette occasion se déchaîner contre sa per-

sonne, qull ne sentit point en lui ce ressort qui rend indomptable, pour qu'au lieu de persister dans ses premières impressions^ celles qu'il avait fait lancer dans Topinion par ses feuilles semi-ofîicielles» il en vînt subitement à ne pas oser engager la lutte ! C'est qu'il redoutait que le désir de le renverser ne prévalût même sur les intérêts du pays; et c'est sous cette impression qu'il renonçait à proposer aux Chambres de considérer comme une satisfaction mettant un terme à l'incident la solution apportée par M. Olozaga : la renonciation du prince de HohenzoUern au trône d'Espagne. Au lieu donc de déclarer fermement aux Chambres et au pays que la France avait obtenu la satisfaction qu'elle avait voulu poursuivre ; que le prince de Hohenzollern ne régnerait point en Espagne ; que la double intrigue de la Prusse et de l'Espagne était ainsi mise à néant, au lieu de montrer l'accord unanime qui s'était fait avec toute l'Europe comme la sûre garantie du respect infaillible delà solution intervenue, au lieu d'imposer ainsi une sage appréciation des circonstances à ce pays engagé dans la voie des emportements, M. OUivier recueillait pour se les approprier les exigences qu'il entendait se manifester autour de lui . Ce n'est pas sans intention que nous continuons à nommer presque exclusivement M. OUivier quand nous avons à parler du gouvernement. C'est qu'en effet, dans ces solennelles conjonctures, lui, plus que tout autre, était sur la brèche. A la tribune, comme en toute occasion, c'était lui qui soutenait le ohoc. Loin de fuir la responsabilité, il la recherchait.

LA QUESTION HOHENZOLLBRN 517

croyant y trouver un honneur. C'est ainsi que, quand la plus simple discrétion eût dû lui conseiller le si^ lence à cet égard, il se déclarait Tauteur du manifeste du 6 juillet et de celui du 15 juillet dont nous aurons bientôt à parler. Son goût pour l'absorption ne s'était jamais révélé plus vivement que dans ces graves événements. Puisqu'il a voulu cette haute nch toriété, il ne nous appartient pas d'en amoindrir les proportions. La couronne et les membres du cabinet n'auront pas à se plaindre de voir ainsi leur fardeau allégé.

M. OUivier subissait- il ou acceptait-il volontiers le rejet de la solution amiable et la guerre qui devenait inévitable ? Nous voulons, plus qu'il ne l'a fait lui-même, ménager sa lourde responsabilité. Le 15 juillet il disait à la tribune du Corps Législatif:

« Oui, de ce jour commence pour les ministres, mes collègues et moi, une grande responsabilité. [Oui, à gauche.)

« Nous r acceptons le cœur léger, » (Vives protestations à gauche.)

Quel triste retentissement n'a pas eu cette parole plus inconsciente que coupable « le cœur léger! » Quelles sévérités n'a-t-elle pas attirées sur M. OUivier! Ces excès de rigueurs étaient injustes; la parole du ministre n'avait pas la portée qu'on s'était trop pressé de lui attribuer. Ce qu'il faut dire, c'est qu'il n'envisageait pas son rôle avec une gravité suffisante. Et si cette gravité manquait à ses méditations, il était, naturel qu'elle lui manquât dans son langage. Le mot était simplement un mot maladroit, venant d'un

homme auquel faisait défaut le contact des hommes d'État chez lesquels, dans les entretiens familiers eux-mêmes, la parole, par habitude, est toujours sérieuse et châtiée.

M. Ollivier du reste, qui avait au plus haut degré le talent de la réplique rétablissait immédiatement le sens vrai de ses paroles. Répondant à ses tumultueux interrupteurs, « Oai, d'un cœur léger ^

s'écriait-il, et n'équivoquez pas sur celte parole, et ne croyez pas que je veuille dire avec joie, je vous ai dit moi-même mon chagrin d'être condamné à la guerre ; je veux dire d'un cœur que le remords n'alourdit pas, d'un cœur confiant..., etc. »

Quelle était, en résumé, la pensée vraie, intime, de M. Ollivier sur cette question de paix ou de guerre ? Il reste là un mystère difficile à pénétrer. Ses impressions furent variables. Pour nous, M. Ollivier avait cru, au début, s'engager simplement dans une négociation dont l'issue serait son salut et sa gloire ; et ce succès pacifique manquant à ses calculs, ce n'était que comme une alternative répugnant à ses préférences qu'il se résignait à devenir l'interprète d'exigences nouvelles et provocatrices. Mais il fallait sauver le cabinet, et soucieux de sa conservation avant tout, M. Ollivier n'avait pas hésité à faire adresser à notre ambassadeur par M. le duc de Gramont un ultimatum qui ne laissait au roi de Prusse d'autre alternative que l'humiliation ou la guerre. Quelle réponse pouvait-on attendre à une pareille sommation? La guerre.

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