‹ Mémoires sur le système nerveux des mollusques acéphales lamellibranches ou bivalves ;Chapitre 3 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Jusqu'au 25 novembre 1844.

Je chercherai, dans cette première partie, à donner une idée exacte des travaux qui ont précédé le mien, en les exposant dans leurs généralités; me réservant de revenir sur les détails, dans celles de mes Monographies dont les sujets auraient déjà été traités par d’autres anatomistes.

Pour comprendre combien la science est restée, jusqu’à ces derniers temps, très-pauvre ou très-incomplète, relativement au système nerveux des Bivalves lamellibranches, il faut s'être occupé soi-même de semblables recherches.

L’extrème finesse des filets nerveux qui se détachent des principaux nerfs, et qui est telle qu'on ne peut les apercevoir souvent qu'à la loupe ou au microscope à dissection ; leur transparence, la blancheur des tissus; la difficulté de distinguer les vaisseaux des filets nerveux ; la facilité avec laquelle on brise ceux-ci, à cause de leur extrême ténuité et de

leur nature molle et peu résistante, ont retardé longtemps leur connaissance.

Elle est devenue un peu moins difficile depuis l'emploi de quelques procédés chimiques, au moyen desquels on rend les nerfs opaques, en coagulant leur contenu, et en rendant plus ferme leur névrilème. C’est le chlorure de zinc, employé depuis quelque temps dans le laboratoire d'anatomie comparée du Jardin des Plantes, qui a le mieux réussi, et que nous préférons à présent à l'emploi des acides minéraux, de l'acide nitrique entre autres, très-étendu, ou de la solution de sublimé, dite liqueur d'Owen, dont nous avons également fait usage.

C'est à Por1 que l’on doit les premières indications concernant plusieurs parties du système nerveux de ces mollusques mais avec la détermination erronée de vaisseaux lymphatiques.

Il figure, dans quatre espèces de Mollusques bivalves, les ganglions postérieurs, qu'il appelle citerne du chyle, et les nerfs qui en partent ou qui s’y rendent, qu'il prend pour les principaux vaisseaux du chyle.

Nous avons très-bien reconnu, parmi ces prétendus vaisseaux, notre nerf palléal postérieur, le nerf branchial et le nerf du grand collier.

Dans le Solen siliqua, Poli à fait représenter, parmi ces prétendus vaisseaux lymphatiques, les ganglions antérieurs ou buccaux, de forme quadrilatère, et le cordon du petit collier qui en part et se dirige dans le pied ; mais 1l n'a pas découvert ce cordon jusqu'au ganglion pédieux (1).

(1) 7. Poli, Testacca utriusque Siciliæ, etc. — Parmæ, 1791 et 1705;

La première rectification de l'erreur de Poli, et conséquemment la juste détermination du système nerveux des Acéphales bivalves, est due à G. Cuvier (1). Du moins, cette prétendue citerne du chyle est désignée comme le cerveau de ces Mollusques dans son Z'ableau élémentaire des animaux, imprimé en 1798 (2).

Deux années plus tard, en 1800, MM. Cuvier et Duméril ont décrit, dans le t. IT des Zecons d'anatomie comparée, le système nerveux des Æcéphales bivalves, comme formé constamment d’un grand collier, embrassant tous les viscères dans son circuit, et comprenant deux ganglions, un sur la bouche, représentant le cerveau, et l’autre vers la partie opposée.

On voit, par les détails qui suivent cette description générale, que la dénomination commune de cerveau, comprend à la fois le cordon de commissure qui réunit les deux ganglions labiaux et ces deux ganglions. On distingue très-bien, dans ces détails, le nerf qui sort en avant de ces ganglions et qui fournit des filets au muscle adducteur antérieur et au manteau; c’est notre palléal antérieur. On y reconnaît de même les cordons du grand collier, les nerfs branchiaux et notre palléal postérieur, de chaque côté, fournis par le gan-

2 vol. in-fol. : tabula XI, f. 1, pour le Solen siliqua; t. VIII, f. x, pour le Pholas dactylus ; t. X, pour la Moule des peintres, Mya pictorum, L.; t. XXV,f. r et 3, pour l’A4rca Noë.

(1) Auquel on doit encore la découverte du système nerveux des A4scidies, pour nos Tuniciers thoraciques, et des Anatifes, pour les Cirrhopodes. (2) Le cerveau est placé entre les branchies et le canal intestinal, du

moins dans les Solens et les Pholades, p. 415.

glion de ce côté, qui est d'une forme bilobée. « Ces derniers. € y est-il dit, passent sur le muscle postérieur, absolument « comme ceux du cerveau sous l’antérieur, et après lui avoir « donné quelques filets, ils se rendent dans le manteau, dont «ils suivent le bord, jusqu'à ce qu'ils se joignent à ceux du « cerveau, ce qui en fait un cercle complet (x). »

Mangili, en 1804, déerivit plus complétement le système nerveux central chez les Unio etles Anodontes. M fit, à cette époque, la découverte du ganglion pédieux, qu’il appelle ganglion central. W commit l'erreur de déterminer, comme des nerfs viscéraux, la plupart des nerfs qui en partent. Il distingue de plus, dans sa description, les ganglions labiaux, qu'il nomme cérébraux, du filet de commissure qui les réunit (2).

Eu 1824, M. de Blainville déterminait avec exactitude les trois paires de ganglions du système nerveux central de la Moule commune (3), Mytilus edulrs :

1° La paire antérieure ou les ganglions buccaux avec leur filet de commissure, et le cordon du grand collier qui les unit à la paire postérieure ;

2° La paire moyenne, dont il n’a pas vu le cordon qui la réunit à la première paire pour former le petit collier, mais dont il a présumé l'existence dans un petit filet très-fin qui en sort en avant et va peut-être, dit-il, se joindre au gan-

glion antérieur ;

(1) Pag. 310 et 311. |

(2) Nuove richerche zootomiche sopra alcune specie di Conchilie bivalvi. Del cittadino G. Mangili; Milano, 1804.

(3) Dictionnaire des sciences naturelles, t. XXXIL, p. 121.

DES MOLLUSQUES ACÉPHALES. 1] 3° Enfin, la troisième paire, située tout à fait en arrière, contre la partie antérieure du muscle adducteur de ce côté.

Les ganglions de cette paire sont distants et réunis par un filet de commissure très-fin.

Parmi les nerfs que ces ganglions produisent, l’auteur n'a vu que ceux du grand collier, un nerf pour le muscle adducteur, et le palléal postérieur. Il n'a pas connu le nerf branchial, représenté déjà par Poli dans les quatre figures des espèces que nous avons citées, et par Mangili dans lÆnodonte.

Jusqu'en 1833, année de la publication de la Zoologie médicale, par MM. Branpr et RATZBURG, on n'avait pas publié de description du système nerveux appartenant à un PBivalve monomyatre. M. Branpr remplit cette lacune d'une manière remarquable dans cetimportant ouvrage. Le système nerveux de l’Auitre comestible s'y trouve décrit par ce savant, avec beaucoup plus de détails qu'on n’en trouve chez les anatomistes précédents. Seulement, il est à regretter que l'auteur n'ait pas fait de recherches comparatives; elles l’auraient conduit à de meilleures déterminations. Les ganglions de son système branchial sont en partie nos ganglions labiaux. Les quatre prétendus filets qui s’avancent régulièrement de ces ganglions, pour se porter vers le sommet des deux branchies de chaque côté et se distribuer à leurs deux lames, ne sont que des brides ligamenteuses.

Il y a aussi un peu de confusion dans l’énumération des nerfs que produisent les ganglions postérieurs.

Ces observations ne doivent pas diminuer le mérite qu à

(x) Medicinische Zoologie 2° Band., pl. XXXVI; Berlin, 1833. DS

eu M. Brandt de parvenir, il y a déjà vingt années, ou à peu près, à découvrir dans le système nerveux de l'Huître comestible les détails qu'il a rendus dans trois figures propres à en faire comprendre la description.

Malgré ce progrès dans la connaissance du système nerveux des Bivalves, la science restait, à cet égard, singulièrement incomplète dans les ouvrages élémentaires, qui doivent en comprendre les principaux faits et les notions les plus essentielles.

Dans la première édition du Règne animal, qui est de 1815. et dans la seconde qui a paru en 1830, M. Cuvier, ayant conservé dans la classe des Zcéphales ceux qui manquent de coquille ou les Zuniciers, se borne à une courte généralité sur leur système nerveux qui convienne à l’un età l’autre : « Le cer- «veau est sur la bouche, et il y a un ou deux ganglions (1). »

Ce n'était pas là, à la vérité, mais dans les Lecons d’anatomie comparée, qu'un historien impartial devait chercher ce que M. Cuvier savait sur le système nerveux des Bivalves lamellibranches.

En 1834, M. Milne-Edwards ne mentionne pas les ganglions pédieux. La figure de la page 704 des Éléments de zoologie publiés cette même année par notre savant collègue, ne représente que les deux ganglions œsophagiens comme très-éloignés l’un de l’autre, et réunis par une bride transversale. Il y a de plus une partie dite ventrale de ganglions postérieurs réunis en une seule masse, placée sous l'intestin, et liée aux ganglions antérieurs par deux cordons nerveux très longs.

(1) Le Regne animal, etc., t. IL, p.116; Paris, 1830.

DES MOLLUSQUES ACÉPHALES. no

Ce que je viens d'écrire est copié de la note explicative de cette figure ; voici ce qui est imprimé dans le texte (p. 764 et 765) :

« Chez un grand nombre de Mollusques les moins parfaits, « tels que le Manche de couteau et la plupart des Æcéphales, « qui habitent une coquille à deux valves, le système ner- « veux ne se compose guère que de deux paires de ganglions « réunis en deux longs cordons interganglionnaires, et don- « nant naissance à diverses branches. Les ganglions de la « partie antérieure sont tantôt assez éloignés entre eux et « réunis seulement par un cordon intermédiaire, tantôt ac- « colés l’un à l’autre, ou même confondus en une seule « masse; ils sont situés au-dessus de l'œsophage, et fort éloi- « gnés des ganglions postérieurs, placés au-dessous de l'in- « testin, vers la partie postérieure du corps. »

On trouve, dans les Éléments d'anatomie comparée, de M. R. Wagner, qui parurent dans les années 1834 et 1835, une description du système nerveux de l’Ænodonte, comme exemple de celui de tous les Bivalves.

Cette description ne va pas plus loin que celle que Mang1li avait donnée trente ans auparavant.

Les ganglions antérieurs ou labiaux, avec leur filet de commissure, constituent le cerveau.

Il y a un ganglion considérable dans le tranchant du pied, qui communique par deux filets nerveux avec les ganglions cérébraux. Ce même ganglion fournit les nerfs des viscères avec ceux des muscles du pied.

Enfin un ganglion postérieur reçoit deux cordons des ganglions antérieurs, dont on ne voit se détacher aucun filet nerveux.

Après les premières esquisses de ManGiri et de M. Branpr, où l’on trouve les principales dispositions du système nerveux des Bivalves, auxquelles d’ailleurs nous pourrions ajouter celles de Pozr, en corrigeant sa fautive interprétation du système nerveux comme système lymphatique; il faut arriver jusqu'en 1837, époque de la publication du Mémoire de M. GARNER (1), pour citer un travail général sur le système nerveux de tout l'embranchement des Mollusques et de la classe des Acéphales bivalves en particulier.

La planche XXIV de ce Mémoire représente le système nerveux dans cinq espèces d'Æcéphales lamellibranches (>).

Un texte fort court donne à connaître les principaux caractères de ce système et les déterminations de l’auteur.

Les ganglions antérieurs sont pour lui les ganglions cérébraux, attendu qu’ils communiquent à la fois avec les ganolions postérieurs et le moyen, et que ce dernier et Îles ganglions postérieurs ne communiquent pas directement entreeux:

Le ganglion pédieux, que M. Garner regarde, à tort, comme constamment simple, est le plus souvent double. Ce ganglion , suivant cet auteur, devrait être envisagé comme le ganglion de la locomotion.

Nous verrons en effet que les nerfs qui en partent, se distribuent aux faisceaux musculaires du pied et des parois abdominales, dont le pied n’est qu'une extension.

Mais il faut observer que les muscles adducteurs ou les

(1) Dans les Transactions de la Societe linneenne de Londres. (2) Ce sont : les Ostrea edulis, Pecten maximus, Modiola vulgaris,

Mactra stultorum et Pholas dactylus.

muscles rétracteurs, qui jouent un rôle plus ou moins important dans la locomotion de ces animaux , reçoivent leurs nerfs, soit des ganglions postérieurs, soit des ganglions antérieurs.

Les ganglions postérieurs sont désignés dans ce travail sous le nom de ganglions respirateurs, parce qu'ils donnent des nerfs aux branchies et aux siphons, suivant M. Garner, quand ceux-ci existent.

Nous n’avons pas adopté cette dénomination trop exclusive, qui donne une idée très-inexacte des fonctions de ces sanglions, puisque les principaux nerfs qui vont au manteau, et dont ceux des siphons ne sont que des branches ou des rameaux, proviennent également des ganglions postérieurs, et que ce sont des nerfs sensitifs ou musculaires, plus considérables d’ailleurs que les nerfs branchiaux.

M. Deshayes, dans les premières livraisons de son 7raité élémentaire de conchyliologie, qui ont paru en 1839, a cherché à décrire les différences qui existent entre les Zcéphales dimyaires et monomyaires, relativement à leur système nerveux; mais il est loin d'y avoir réussi.

On est étonné, en lisant sa description du système nerveux des Mollusques dimyaires (1), qu'il n’ait pas profité de l'ouvrage de Mangili pour décrire les ganglions pédieux , dont il ne parle pas, et qu'il ne paraît pas avoir connus au moment où il écrivait ces généralités. Il indique cependant le cordon du petit collier sous le nom de filet viscéral, qu'il suppose, à tort, donner des filets à l'estomac, au foie, au cœur et à l'ovaire.

(1) Pag. 255 et 296.

L'assertion que le système nerveux des Monomyaires est, en général, moins développé que dans les Dimyaires (1), et que les ganglions postérieurs ne sont guère plus grands que les antérieurs, est le contraire de ce qui existe.

J'aurais à placer ici, par ordre de date, comme travaux renfermant d’intéressantes découvertes sur quelques parties du système nerveux des Bivalves, en premier lieu, un mémoire de M. de Siebold, sur un organe problématique qui existe dans quelques Bivalves, organe que l’on considère à présent comme le sens de l’audition de ces animaux.

Il est remarquable que MM. Gaudichaud, Eydoux et Souleyet le découvraient dans plusieurs Ptéropodes et Gastéropodes hétéropodes en 1856 et 1837, durant leur voyage autour du monde.

Nous aurons l’occasion d'y revenir dans plusieurs de nos monographies.

Nous citerons en second lieu, parmi ces découvertes particulières, celle d’un cordon palléal, que MM. Grube et Krohne ont décrit en 1840, dans les Peignes et les Spondyles. Nous en parlons en détail dans notre monographie du Pecten

Page 1