‹ Mémoires sur les cent jours: en forme de lettresChapitre 28 sur 30 · HUITIÈME NOTE · texte numérisé non relu

HUITIÈME NOTE

Page 74. — w Les hommes qui , en s'alliant a i> lui ( à Bonaparte ), avaient immolé à leur 7> patrie leurs souvenirs, leurs défiances, et jusy> qu'à Popinion, sous quelques rapports, purent y> se flatter de n'avoir pas fait inutilement tant y> de sacrifices* >

En relisant ces lignes, )e ne pais me défendre de réflëohîr douloureusement à toutes les chanoes d*or^ dre et de liberté conêtitutionnellequi se sont offerte» depuis trente ans à la France, et gui toutes ont été manquées, soit par 1 aveuglement des partis, soit par rimprévoyance de lautorifé.

Jamais un pays n'eut plus de raisons de se flatter d'une amélioration paisible et durable, que la France eu 17^9 : l'opinion était éclaiTée , la. puissance bienveillante; toutes les dasses,* dans l'immense majorité de ceux qui tes composaient, sentaient le besoin d'avoir des lois équitables et fixes ^ de soustraire indistinctement tous les citoyens k l'arbi^ traire , et de délivrer l'autorité royale de l'obsession constante des courtisans qui se partageaient les dépouilles de l'état, et des ministres qui , soumis à ces courtisans, semblaient n'exercer l'autorité que pour couvrir ce partage d'un voile officieux et d'un noiu

respectable. Ceux mêmes que leurs Intérêts matériels mettaient naturellement en oppositiouxavec les réformes exigées par la marche de la société , la prépondérance de l'industrie, et la dissémination des lumières, étaient entraînés vers le but commun par Tesprit d'imitation, la prétention au bon goût, l'a^ mour de Télégance. La vanité s'était rangée du côté des sacrifices ; et des motifs puérils produisaient d'intrépides actions et des abnégations généreuses : quelques hommes ont tout détruit. "Les intrigues ministérielles qui précédèrent et amenèrent le i4 juillet, les insolences aristocratiques dictées par quelques grands seigneurs à des valets travestis en écri^ vains, des duplicités maladroites , des protestations secrètes auxquelles une vanité imprévoyante se plai' sait à donner une indiscrète publicité; enfin l'émigration armée, ce crime « car c'en était unrdans tous tes systèmes, aussi long-temps que le roi était en France, et ordonnait à ses sujets de respecter l'ordre politique qu'il avait sanctionné ; toutes ces choses ont transformé un mouvement national et unanime en une lutte acharnée entré deux partis , dont le plus fort a souillé sa cause d'excès qui Tout dénaturée , et dont le plus faible s'est recruté de tous les mécontenteméns, effets inévitables de l'exagéraûon des doctrines et des abus de la force. Ainsi la chance de 1789a été perdue.

Une chance nouvelle s'offrait en 1795. Une con-^

( I70 > siitution r^ublicaine était proclamée -, elle était fautive ; elle ne donnait point au pouvoir exécutif le droit indispensable de frapper du veto les actes inconsidérés delà puissance législative : les dépositaires de ^autori^é étaient des hommes dont le nom rappelait^ dea.décrets funestes. La nomination dadicectoire avait 4l^é un^ nomination de parti « chose désastreuse dans tous tes. temps et sous tous les régimes, parce que la nation se met en garde contre les élus d'une faction,, l^adî^ que ces élus , n'ayant d'appui que dans leur faction , deviennent ses enclaves y et sont d'autant plus violens, qu'ils sont plus esclaves. Néanmoins, des cii'constances heureuses contre-balaniçaient ces 4angercux symptômes. Les : caractères individuels sont forcés de plier souj§ le poids de Topini^n quand ell^ est générale : les horreurs de 1^93 avaient laissé de tek souvenirs, que les conventionnels, devenus directeurs 4 devaient travailler bon grc mial gré à, imprimer à leur gouvernement une direction différente 'y ils le désiraient et par intérêt et par scrupule ( car il ne faut pas juger les hommes par des mesures violentes adoptées au milieu de périls inouïs), et aussi parce que le pouvoir, même républicain, tend toujours à se séparer desagitalionjspopulaires, et M répudier, au moins.par ses f'ormes , toute origine démagogique. En se ralliant à la république, il y avait du bien a faire : on pouvait y introcluire la modération , et rasccfidant dc$ hommes .modérés

( »7i ) y aurait rëossi. La France, trop long-temps courbée BOUS le }Oug de chefs qui n'avaient que la supériorité de la violence , avait soif de voir à sa tète des supériorités de talens et d'éducation ; mais il ne fallait pas avoir d'arrière-pensées; les arrièrepensées afiaiblissent toujours le parti qui les nourrit , tout en les désavouant^ Il fallait aussi nq pas. insulter des homme^r coupable* de beaucoup d'erreurs , mais alliés nécessaires. Il y avait tellement, à espérer d'une marche loyale et prudente ; que même en ne la suivant, pas, ménxe .en se livrant à l'ar. mertume de récriminations mal calculées, la France, après la promulgation de la conttitutron de 179^ i jouit, durant quinze mois ^ d'une liberté assez paisible, et très étendue ; maïs,, en persistant dans un système d'outrage éclatant contre les hommes^ et d'attaque sourde contre les institutions^ on perdit tout de ^nouveau. Le 18 fructidor remit tout, en question. ' ... ■ . •

Après le 18 fructidor ^^ cei ne sont plus les ennC'* mis exagérés de la révolution de. 1.7Ç9 y ni les adyer-: saires imprudens de la constiiiiti«»Q, de 1795, qu'i|. faut accuser : la ifaute en est .tout entière à ceux entre lesmaius desquels le 18 fructidor porta la puissance* Cette journée illégale eut l'efFet que doit avoir toute journée illégale : toute confiance fut détry^te entre les gouvernans et les gouvernés. Les premiers sentirent que leur autorité n'étuit plus légîtin;ie^ les

seconds regardèrent comme une dérision les débris de formes constitutionnelles que le gouvernement semblait vouloir relever. Alors vinrent et la nouvelle proscription des prévenus d'émigration déjà rentrés en France , et Texécrabie déportation -de» prêtres infirmes , et Tesclavage de I3 presse , et la mutilation réitérée de la représentation nationale, et la loi des 6tages, attentatoire à la liberté individuelle, et l'emprunt forcé, destructif du droit de propriété. Si le directoire vainqueur avait suspendu «a marche triomphante pour calculer son propre înlérél, et pour assurer son propre avenir, s'il eût fait succéder à im acte de force , qui était un délit , tin retour à la justice, qui eût semblé une réparation', en un mot, s'il eût gouverné après son triste succès^ comme il avait gouverné avant sa victoire , la liberté eût pu s'établir encore. Mais, je le réjpète, le 18 fructidor devait porter ses fruits-, une triste expérience devait éclairer et punir les hommes qui avaient crti rîllégalîié permîsérpobr ^arrêter là contre-révolution monaçafnte. De t<)ùtes les chances , la plus incertaine et la moins favorable à la liberté^ è'est celle qui là fait dépendre de la sagesse iCnn pouvoir qui s'est "VU forcé de se raffermir par la violencié.

Au 18 brumaire, toutes les espérances reparurent. J^ài clit dans ces nùtes pourquoi elles ftirent derechef déçues-, j'ai peint la servilité encouràgjîant la tyrannie : je ne reviendrai pas sur ce honteux tableau»

( 175) J*entend$ dire sans cesse qcie si Bonaparte eût voulu, il aurait assuré le bonheur du monde : sans doute -, mais il fallait le lui faire vouloir, il fallait lui montrer le monde digne de ce bonheur; et pendant douze ans , il n a vu dans les gouvemans et les gouvernes j dans les masses et dans les individus , que des mains suppliantes qui briguaient des chaînes; il n'a entendu que des voix adulatrices et dénonciatrices qui qualifiaient de crime et de folie tout ce quin'était pas abjuration de la justice , et apostasie de la liberté.

Je laisse de côté 18149 puisque les fautes qui ont mis obstacle à l'établissement d'une constitution libre forment précisément l'objet de la première partie de ces lettres ; et je passe, ou , pour mieux dire, je reviens à i8i5.

Oui , je Vaffirme , après la proclamation de ce qu'on a nommé l'acte additionnel, il y avait pour la France une chance facile de liberté. J^ai montré que cette constitution portait en elle-même tous les moyens de l'affranchir du reste des institutions impériales , auxquelles Napoléon l'avait associée d'une manière tellement factice , que la seule chambre des représentans avait déjà rompu le lien qui unissait deux choses si diverses ; et , purifiée de cet alliage y il n'y avait aucune garantie qqé la constitution de 181 5 ne contint.

Mais, je le dis ici pour l'instruction de l'avenir

( »74 ) (le présent ne me paraissant permettre aucune espé* rance) , tant qu'on ne voudra rien laisser à l'action lente et graduelle du temps , tant qu il y aura des positions sociales qui forceront ceux qui s y trouvent places , à chercher leurs succès et leurs moyens de fortune et de considération future dans un blâme permanent et universel , qu'ils appellent du courage^ et qui ne se manifeste jamais que lorsque le péril est lointain ; tant qu'on aura pour bot de briser ce qui est y pour s'assurer la gloire personnelle du remplacement , rien ne sera durable ^ rien ne sera possible, et nous passerons éternellement du despotisme à la destruction^ pour substituer incontinent à la destruction un nouveau despotisme.

Ce n'est point aux ennemis de la liberté et de Napoléon , qui pour la première fois faisaient cause commune, que ces reproches peuvent s'adresser; ils ont fait leur métier d'ennemis: mais ceux qui ont disputé pour des terminologies, tandis que le fond de tout ce que la raison pouvait désirer était consacré dans l'institution nouvelle *, les écrivains qui se sont crus bien intrépides en attaquant un gouvernement que l'Europe attaquait, et qui se sont constitués républicainementles auxiliaires du pouvoir absolu, ceux-là peuvent avoir ^lé de très bons citoyens, si, comme je le sais de plusieurs d'entre eux, ils ont agi d'après leur conscience; mais ils se sont montrés des hommes d'état bien peu clairvoyans, et de malencontreux politiques.

Ce que je viens d'ëcrîre sur les erreurs qui ont enlevé à la France des clianees de liberté durant les cent jours, je pourrais le dire avec non moins de fustf^sse si j'avais à traiter d'une autre époque pla« voisine du tenaps actuel. Alors un ministère dont je ne veux ici ni loUer ni blâmer les intentions, et que chacun est libre, s'îly trouve du plaisir/tle considérer comme n'ayant pas eu plus de goût pour la liberté que Bonaparte, était conduit, comme Bon aparté, par la force des choses > à nous donner progressivement des institutions constitutionnelles : la loi électorale du 5 février, la foi nationale du recrutement, la loi libérale de la presse, étaient des pas immenses ..« Je m'arrête. Je suis fatigué de relever des fautes , de re^ tracer des aberrations : le rôle de censeur me pèse; et quand je considère quels adversaires tious avons en face, celui d ennemi me convient mieux. Déplorer le passé devient inutile -, c'est lutter qu'il faut , tandis que lalutle est encore possible^ et léguer au moins à une génération plus heureuse ' qui ne se fera ^pas long-temps attendre, la tradition des principes et l'exemple de la fermeté.

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