LETTRE LXIX
EULAL1E Â SON PÈKE.
Ce 19 pluviôse an 2.
Vous voilà donc emménagé, approprié, rangé, mon cher papa? et les bienheureuses tablettes! elles remplissent la place qui leur était assignée à la première entrée de chambre. Je les vois d'ici et leur grand effet d'utilité. Cependant il me prend parfois envie de regretter la petite cellule de Sainte- Pélagie, ce bijou d'ordre, de propreté et d'arrangement; ce petit contenant où il y avait tant de contenu. Peu s'en est fallu que je n'aie crié miracle, en voyant la voiture chargée de tous ces petits meubles qui, portés à Sainte -Pélagie en détail ne paraissaient rien , mais qui enlevés en masse paraissaient beaucoup. A chaque apport qu'on faisait à la charrette, les guichetiers disaient : Encore! mais où plaçait-il donc tout cela? et moi j'en disais tout autant, admirant cette industrie ordonnatrice qui, sans contredit, vous avait rendu de cette véritable tabagie le moins malheureux. Dieu! quelle odeur! quel air étouffé! quelle atmosphère chargée de tabac, devin,
de que sais-je encore? cette chaleur pesante d'un poêle
dans un corridor privé d'air! oh, vraiment! si j'avais su aussi bien, que je le sais à présent, quel antre infect vous habitiez, je n'eusse pas eu de repos sur votre santé. En sortant de là, madame L***¥ et moi, nous avons éprouvé absolument la même chose. Nous respirions comme ceux qui ont retenu leur haleine pendant longtemps. Si nous sommes éloignés, au moins avons-nous la satisfaction de pouvoir dire : il respire un air pur, sain et bienfaisant. Et puis ces gros, noirs, vilains verroux dont le bruit nocturne affectait douloureusement, soir et matin, les oreilles de mon père, ont disparu. A Saint- Lazare, point de grilles, dit-on; liberté d'aller en haut, en bas, le jour, la nuit. C'est bien quelque chose. Plus on est loin de l'esclavage, moins le tableau est horrible. Adieu, papa !