VI
férés. Tandis qu'ils se livraient ainsi au cours de leur imagination remplie du souvenir du fameux 2 septembre, des gendarmes à cheval, le sabre à la main, entrent; l'officier tire de sa ceinture deux pistolets qu'il arme. Bientôt, soit d'autres gendarmes, soit des guichetiers, apparient les malheureux par le moyen d'une corde. Au fur et à mesure que les détenus sont ainsi accouplés, on les emmène dans la cour, on les place sur des chariots où d'autres cordes les attachent. Voilà tous les chariots chargés qui traversent toutes les cours. Arrivés à la grande porte extérieure, le convoi aperçoit une vingtaine d'hommes à figure peu rassurante. Sont-ils là à dessein? sont-ils là par hasard? chacun se le demande, et libre à chacun de répondre, suivant le tour de son imagination. Ces curieux ou vrais ou prétendus suivent, accompagnent le cortège qui marche vers Paris. Ils ne seraient pas autrement, s'il y avait un projet à mettre à exécution, et qu'ils attendissent le signal convenu. Heureusement point de signal. S'il devait y en avoir un, qui donc l'a fait manquer? Devine qui pourra, ou parle qui saura. Mais enfin, à la barrière, ces beaux suivants cessent de faire suite. Un instant après on ne les voit plus. Mais c'est en plein jour qu'on montre à tout Paris, dans la plus longue traversée, des prisonniers dont un trèsgrand nombre est souillé des crimes que la société, dans tous les gouvernements, dévoue à la mort. Tout Paris saura donc que Saint-Lazare est une des grandes sentines de la République.
Quoi qu'il en soit, le jour s'écoule, la nuit arrive, et un grand 'nombre d'entre nous la passe dans un dénuement absolu de matelas, de lits, de couvertures.
Cependant au rez-de-chaussée , ces hommes qu'en terme de prison on appelle pailleux, parce que, selon une autre expression du même genre, on les gerbe, ces hommes travaillent des pieds, des mains à percer les murs, à mettre le feu aux boiseries de la grande pièce où ils sont déposés. Ils s'ouvrent une issue, et quelques-uns parviennent à s'échapper à la barbe des sentinelles qu'ils trompent. On s'aperçoit enfin de leur évasion; grand bruit! grand tumulte ! On court après
OU CORRESPONDANCE DE BOUCHER. 43f>
eui; on parvient à les arrêter presque tous; on éteint d'autre part l'incendie, et le lendemain, on répand parmi le peuple, à la commune, que Saint-Lazare est entré en insurrection. Nulle distinction n'est faite des personnes, dans ce beau narré. Midi sonne, la garde montante arrive ; le commandant général est dans la cour aussi. Les deux gardes s'y rangent en bataille. Eenriot les harangue, et son éloquence s'applique à nous désigner tous comme des hommes ennemis de sa patrie. Ils tenteront, dit-il, de s'échapper encore, eh bien ! je vais vous faire distribuer des cartouches, des balles; aumoindre mouvement, tirez ! donnez-leur la mort, car la mort les attend. Nous étions aux fenêtres, nous entendions distinctement la voix du général, et tu peux aisément, ma chère fille, te figurer l'effet de ce discours sur les auditeurs prisonniers. Le plus profond silence régnait. Peut-être Eenriot en fut-il effrayé, car amendant tout-à-coup la généralité de sa proposition, il ajouta qu'il pouvait y ayoir parmi tous ces scélérats quelques patriotes victimes de l'erreur ou de la haine, mais que ces vrais républicains savaient endurer, sans se plaindre, des rigueurs passagères et faire à l'affermissement de la liberté publique le sacrifice de leur liberté individuelle. Oh ! il avait grandement raison, le commandant général. Oui, il y en a parmi nous de ces hommes de bien, et même en grand nombre. Je m'honore d'être de cette classe; la loi le veut, je courbe la tète et je te déclare que les portes de Saint-Lazare s'ouvriraient à l'instant devant nous, contre le vœu du législateur, que je n'en profiterais pas. L'autorité me captive; il faut que l'autorité me délivre, sinon j'achève ma vie loin de toi.
Voilà, ma chère fille, le récit fidèle de ce que j'ai vu de mes yeux et entendu de mes oreilles. Je me trompe; une circonstance essentielle y manque, je l'avais totalement oubliée ; mais on vient de me la rappeler et je répare mon omission.
N'oublie jamais qu'on sembla prendre à tâche de faire arrêter longtemps les transférés de Bicêtre dans tous les lieux de leur route où se trouve la plus grande affluence du peu-
pie; environ une demi-heure à la place Maubert; autant devant la rue qui mène droit au marché des Innocents ; autant encore dans la rue Saint-Martin, près du marché de ce nom. Si ce fût là un effet du hasard, avoue que le génie du mal, oe combine pas plus savamment ses projets infernaux, quand il veut s'assurer du succès.
P. S. Ta maman et toi, rendez-vous après-demain, 28 pluviôse, entre dix et onze heures du matin, à l'adresse ci-jointe. Peut-être aurai-je le plaisir de passer, ce jour-là, quelques heures avec vous ; au moins je verrai Tune de vous deux, c'est un arrangement pris ici. Si vous ne pouvez pas entrer l'une et l'autre, ta maman voudra bien t'accompagner, avec la citoyenne que je te vais indiquer, jusqu'à la porte de Saint- Lazare, et convenir avec ta conductrice de l'heure à laquelle vous ressortirez, afin que de ses mains tu passes à l'instant dans celles de ta bonne mère.
Que cette lettre ne quitte point tes mains, ma chère fille 1 c'est ton père qui t'en prie.