LETTRE LXXV
ROUCHER A SA FILLE
Décadi 30 pluviôse an 2, à neuf heures et demie du soir.
Tu me demandes, ma chère fille, une définition claire et précise du bonheur et tu ajoutes : ce n'est guère le moment de vous la demander. Il me semble, au contraire, que tu ne pouvais mieux prendre ton temps. Je n'ai jamais été aussi bien placé qu'aujourd'hui, pour reconnaître la nature et les sources du vrai bonheur, c'est-à-dire, de la jouissance intime de nous-mêmes. C'est là, en effet, le souverain bien de l'homme sur cette terre où des objets extérieurs aucun ne dépend de lui; lui dépend de tous. Si tu consultes sur cette question la foule de nos semblables, je sais très-bien que tu n'en obtiendras ipas la même réponse. La fortune, les honneurs, la liberté, les plaisirs, les dissipations et tout le cortège de la
OU CORRESPONDANCE DB ROUCTir.B. 437
folie, entreront dans la composition du bonheur. Mais la foule est un mauvais juge, un ignorant interprête des lois de la nature. Le commun des hommes ne rentre jamais en soi. Ils vivent tous dehors ; ce n'est donc pas merveille qu'ils prennent pour bonheur ce qui, tout au plus, n'en est que la livrée. Mais voyons où se trouvent les vrais malheurs. N'est-ce pas dans le mécontentement de soi-même? Or les biens, les plaisirs et tout ce que la foule recherche avec tant d'empressement, sauvent-ils une âmë qui veut se fuir et se retrouve toujours ? Voyons ensuite où sont placés les vrais biens ? n'estce pas dans la tranquille possession de son âme , dans ce témoignage secret d'une conscience pure? Or les chagrins de la vie, les douleurs, les chaînes, l'exil et tout ce qui épouvante jusqu'à la pensée du vulgaire, nous dépouillent-ils de ce calme délicieux d'un cœur qui se complaît dans la revue qu'il fait de tous ses mouvements ? Je crois donc, ma chère fille, t'avoir donné la véritable définition du bonheur. Oui, je le répète : le bonheur est la jouissance intime de nous-méme. Comment ton âme droite ne t'avait-elle pas menée à cette vérité? Il me semble qu'elle est d'autant plus facile à trouver, qu'elle est de sentiment, plutôt que d'intelligence. Il faut, à la vérité, de la réflexion pour se replier sur soi et pour se saisir au passage. Mais ton esprit est déjà fait à ce mouvement. Tu sens depuis longtemps, et tu mets en pratique ma maxime chérie : regarde-toi passer.
Maintenant, il faut, ma chère amie, que je te fasse entrer, pour t'égayer, dans les petits incidents de notre vie à Saint- Lazare. C'est une fenêtre qui s'ouvrira pour toi sur les honteuses faiblesses du cœur humain.
Il nous est arrivé pour commensale de notre corridor Germinal, une femme danseuse autrefois à l'Opéra, et riche aujourd'hui d'une fortune qui ne sera jamais celle d'une beauté innocente. D. Dervieux, c'est le nom de la nymphe, a des restes de charmes, de beaux yeux, une taille élégante, de lia vivacité, de l'enjouement et même de la décence. Elle passait la soirée dans la chambre, en face de la mienne, et dans laquelle j'étais le soir où tu m'entendis te parler. Robert et moi nous
nous réunissons là a un certain nombre d'amis qui vivent ensemble; la curiosité nous conduisait. Bel et gracieux accueil nous est fait. La conversation s'engage sur des objets qui nous frappent désagréablement tous les matins , sur la soupe ou plutôt sur la pâtée qu'on promène dans les corridors, au fond d'une sale marmite, et qu'on distribue à ceux qui n'ont que la charité nationale pour vivre. Je raconte alors ce que j'ai vu. L'ex-bénédictin Malitourne, homme respectable, âgé de soixante-sept ou soixante-huit ans, ci-devant procureur général de la riche congrégation de Saint-Maur, c'est-à-dire, administrateur d'une immense fortune', je l'avais vu sortir de sa chambre, à pas de vieillard, portant entre ses deux mains sur sa poitrine une mauvaise assiette, comme un diacre port» une patène, et aller à la marmite recevoir sa subsistance que j'appelle son viatique. Je fais passer dans toutes les âmes, plus sans doute par ma physionomie que par mes paroles, le sentiment pénible dont j'étais affecté encore, quand Dervieux s'écrie : Eh bien! allons au secours de ce brave homme; qu'on passe dans la chambre voisine, qu'on revienne ici l'un après l'autre; chacun m'apportera son offrande. T'ajouterai ensuite ce qu'il faudra pour compléter un assignat de cent livres. Et zeste, elle éteint les lumières qui sont devant elle. On se retire dans la chambre voisine, pour fouiller dans les portefeuilles. Chacun apporte son tribut dans l'obscurité; ce qu'il donne n'est pas connu, l'amour-propre est à l'aise. On rallume, on compte, et il se trouve, dans le giron de la belle, cinquante-cinq livres; elle ajoute à l'instant quarante-cinq livres. Il n'est plus question que de faire porter cette somme à son adresse, sans blesser d'aucune manière la délicatesse du vieillard. Dervieux s'en charge encore; elle dit son projet. C'est le génie de la bienfaisance qui l'inspire; voilà qui est dit. L'un des assistants qui, par parenthèse, en va faire sa femme, me regarde et dit : Ceci ne se passera pas sans un quatrain, j'en suis sur. Je fais semblant de ne pas entendre. Le lendemain, pendant que je me coiffe, ce mot me revient; mais je suis marié, père de famille, j'ai quarante-neuf ans. Dans cette position faire des vers à une actrice ! il y a là, peut-être, quelque discon-
venance, pour moi surtout qui fus toujours très-réservé dans le choix de mes vers. N'importe ! une bonne action est digne d'éloge, et puis, un quatrain ne tire pas à conséquence; le voilà donc fait.
A mes compagnons d'infortune, sur la citoyenne Dervieux,
Vous aimez son sourire et sa grâce et ses yeux; Moi, je les aime aussi ; mais ce qui plus me touche, C'est d'entendre son cœur, alors que par sa bouche H plaide pour les malheureux. «
Je le communique à Chabroud ; îs sage l'approuve et les vers sont partis, mais signés Malitourne. M***** les avait vus aussi et même approuvés; surtout, il avait souri à l'idée de la signature du vieux prêtre devinant sa bienfaitrice qui se cache. Mais le pauvre M***** a toujours eu, je crois, Dieu me le pardonne! au fond du cœur, un petit vilain je ne sais quoi, qu'en bonne conscience, je ne puis nommer jalousie. Il est impossible, ou du moins il est contre la nature ordinaire de l'homme, qu'inconnu et condamné à vivre et à mourir inconnu, non pas à défaut d'intelligence, mais de talent; que bavard comme un vieux avocat de sept heures, et presqu'aussi ignorant qu'un vieux prédicateur capucin, M***** se soit avisé, un beau matin, de se croire quelque chose. Cependant le petit homme s'est piété, quelquefois, pour essayer de se donner un demi-pouce de plus. Alors il a fait, quelquefois, comme Emile quand d'en bas il me regarde, se mesure à moi des yeux et n'ose me dire : Papa, j'ai ta taille. Dans cette disposition habituelle d'esprit, mon pauvre chambrier a trouvé sur son chemin des malins qui ont surpris son secret, ont voulu se faire un jeu de le mettre en évidence, et cela fondé sur ce principe que
Les sota sont ici bas pour nos menus plaisirs.
Ils l'ont donc poussé vers son penchant favori, et pour s'en amuser, pièce en main, lui ont conseillé d'écrire une longue lettre, moitié prose, moitié vers, sur Dervieux. Le nigaud
balle au bond, et le voilà lancé. Je le vois griffonner deux jours entiers» assidûment soir et matin, lui, l'être le plus inoccupé des hommes qui savent lire. J'ignorais le grand objet de ses longues méditations.
Vendredi dernier, vers les cinq heures du soir, avant de me remettre à l'ouvrage, je vais passer un quart d'heure chez Dervieux. Nombreuse compagnie , que grossissait M*****. — Vous venez bien tard, me dit-on. — Ce mot m'étonne; nulle de mes habitudes ne l'autorise. Quelques instants après l'un des embaucheurs de M***** tire un papier qu'il remet à Dervieux; Dervieux le lui rend et dit : lisez vous-même. J'écoute. Ce sont des phrases mesurées et non assurées sur les charmes de la belle, et surtout sur son esprit; le tout entremêlé de critiques sur le quatrain, ce fameux quatrain. À la vérité, elles sont comme honteuses de paraître ; il n'y a que le bout de l'oreille qui perce. Tous les visages étaient sereins; la face de M***** était seule soucieuse, assez même pour que je le remarquasse. Je vois dénier des vers qui m'ont l'air d'arriver tout droit de la rue des Lombards, juste, de chez le Fidèle berger. Je remarque surtout les plaisirs et les ris. La lecture achevée, je conviens bonnement qu'il m'eût été possible de faire de jolis vers sur l'esprit de Dervieux, même en n'empruntant qu'une portion de cet esprit, et nous en restons là. Les malins s'imaginaient, sans doute, que je défendrais mon quatrain; mais le riche ne court pas après un denier. M***** se retire et, quelque temps après, je me retire aussi et rentre sous mon paravent. Je range à mon ordinaire mon bureau pour travailler. Parmi les papiers qui l'embarrassent, je trouve un chiffon écrit d'une main qui n'est pas la mienne; c'est celle de M*****. Je lis trois vers griffonnés, raturés, et je retrouve précisément les plaisirs et les ?is du Fidèle berger. Oh ! je l'avoue, ma chère Minette, j'éprouvai alors un sentiment de vive indignation. Quoi î nous vivons ensemble ;'je lui montre toute la journée mon estime pour ses bonnes qualités, je vais même la montrant aux autres; il n'a qu'à se louer de mes procédés; il est mon débiteur, et je le mets sans cesse à l'aise sur ce point; tout ce qu'il est en moi de faire pour
mettre quelqu'agrément dans notre situation, je l'ai toujours fait et même avec empressement; et j'en reçois ce beau loyer. Allons ! point de grâce ; il a cherché le ridicule, hé bien, qu'il le trouve ! Et trois minutes après me voilà portant un petit papier de ma façon aux malins chez lesquels M***** jouait alors et se croyait bien sûr de l'incognito. Je donne mon papier à lire. A mon ton leste et gai, je vois qu'on pressent ce qui va arriver. On regarde M*****. M***** seul ne rit pas; il attend d'un œil ouvert, inquiet. On m'invite moi-même à lire et jels :
A la citoyenne Dervieux.
Tanomy se tuant à louer votre esprit , Vers ce terme en forçat rame et ne peut l'atteindre ; Le malheureux 1 il est moins à blâmer qu'à plaindre. Né pour verbaliser, en verbal il décrit Ce que d'un mot le goût sait peindre.
On avait deviné tout d'un coup l'énigme de l'anagramme. Un rire fou part de tous les côtés. L'un des malins s'écrie : Tire t'en, M**** et le rire ! redouble. L'œil de M***** ne sait plus où se reposer. Pour sortir d'embarras, il se met à louer l'épigramme. — Ce sont les meilleurs vers que vous ayez faits de votre vie, me dit-il — Non pas, mon ami, lui répliquai-je; les meilleurs, les voici.
A la citoyenne Dervieux.
Vous plaire, c'est le but par M***** envié, » L'atteindra-t-il ? non , c'est Moyse
Qui, fou de la Terre promise,
Mourut sans y mettre le pié.
Le rire alors devient convulsion. Je m'échappe et retourne gaiment à mes livres.
Mais le lendemain matin, je m'en vais trouver les deux coryphées de la société maligne. Je leur dis qu'ils doivent, par pitié pour M*****, laisser les choses au point où elles
sont; que j'estime mon co-chambrier; qu'il n'y aurait pas de générosité de ma part à me battre, à armes aussi inégales, contre un malheureux étourdi qui n'a ni bec ni ongles. J'ajoute que moi, je veux vivre en paix, et qu'il est indigne d'eux de porter ainsi le glaive entre deux êtres qui vivent en paix; que du reste si M***** grouille encore, à ma connaissance, je mettrai sur leurs comptes l'écorché que j'en ferai, une dernière fois pour toutes. Je ne sais si mon sermon a converti, mais M***** me paraît amendé et vit tranquille, et je ne le troublerai dans ce bienheureux repos.
LETTRE LXXVÏ.
ROUCHER A SA FILLE
Ce 2 ventôse an 2, à huit heures trois quarts du matin.
Ma chère fille, un mois a suffi au citoyen Chabroud pour se mettre en possession de tous les principes de l'anglais; il s'est fait une méthode d'étude, persuadé que dans l'étude des langues, comme en botanique la méthode est le fil d'Ariane. A la vérité, il faut à présent qu'il loge dans sa mémoire la nomenclature et, à son âge, ce placement devient difficile; mais il tient l'essentiel, puisqu'il tient les principes. Je voudrais bien que tu fisses aujourd'hui quelque chose de semblable, et tu y seras forcée, si tu veux te distinguer dans le commerce épistolaire qu'il désire d'établir entre toi et lui, en anglais, deux fois par semaine. Il m'en a fait la proposition, et comme je n'ai vu là qu'un très-grand avantage pour ma bien-aimée , je n'ai pas balancé à donner mon consentement; ce n'est pas là le mot propre, j'ai embrassé avidement ce beau projet. Vous vous perfectionnerez, l'un par l'autre, dans la langue d'un ipeuple penseur, et comme ni lui ni toi-même, vous n'êtes faits pour en rester aux mots, son esprit fécondera le tien; ton imagination plaira à la sienne.
Je sais bien que pour te montrer ici, avec les avantages qui t'appartiennent, il faudra du travail et un travail réglé; mais avec de l'ordre, on va loin. N'oublie jamais ce mot de Linnée : filum ariadnœum. Avec ce fil, on se retrouve toujours dans le plus tortueux labyrinthe. Fais-en l'essai; et tu seras étonnée du bien rapide que te feront deux heures données constamment par jour, ou à jour fixe, au perfectionnement de ton moral.
A quintidi, ma chère Minette, à quintidi ! j'aurai le plaisir de te voir et de t'embrasser.
| Devine, si tu peux, la force et la tendresse de mes embrassements; je parie que tu resteras toujours en décade la vérité.
LETTRE LXXVH.
ROUCHER A SA FILLE
Ce « veatôse an 2, à onzd heures dn matin.
Comment te trouves-tu du jour d'hier, ma chère Minette? Les cinq ou six heures dont il a été composé, car je ne compte pas les autres, elles ont passé bien vite. Chacune d'elles ne m'a paru avoir que quelques minutes. Bon Dieu ! comme notre pauvre nature est singulièrement arrangée! La douleur est longue et le plaisir est court. L'inverse aurait fait un ordre de choses plus supportable. Mais enfin, tel quel, celui où nous vivons a bien son charme encore, et pour mon compte, je l'ai mis à profit hier. S'il y avait eu moins de tumulte, moins de loquacité autour de nous, j'en eusse oui bien davantage.
Je vous ai pressés dans mes bras.
Objets sacrés de ma tendresse, Vous que je ne céderais pas PourlePotose et ses richesses; Vous de qui je me peins sans cesse, Au sein de ma longue détresse,
Et les vertus et les appas ;
Vous dont l'image enchanteresse
Doit me suivre jusqu'au trépas;
Objets sacrés de ma tendresse,
Je vous ai pressés dans mes bras
Que cette douce jouissance
Se renouvelle quelquefois !
Et des maux dont je sens le poids
Je trouve l'entière allégeance
Au charme de votre présence,
Aux sons amis de votre voix.
Que dis-je ! un jour la souvenance
De l'injuste captivité
Qui pèse sur mon innocence,
Grâce à la tendre piété
Dont vous soulagez ma souffrance,
Me fera, j'en ai l'espérance,
Une sorte de volupté,
Quand pour moi la reconnaissance
Embellira la liberté.
Je me dirai : « Leurs cœurs fidèles
Kêvaient sans cesse à mes besoins.
Le jour, la nuit, je fus pour elles
L'objet qu'environnaient leurs soins.
Mère et fille, aux races nouvelles
Dignes de servir de modèles !
Toutes deux surent à l'envi
Emousser les pointes cruelles
Des fers où j'étais asservi.
Elles dénoircissaient les ombres
Des tristes murs qui m'enfermaient j
Je les revoyais, et moins sombres ,
Les jours pour moi se rallumaient ;
Mes premiers goûts se ranimaient,
Et la divine poésie,
Dont mon âme autrefois saisie,
Déjà ne suivait plus la voix j
Dans les ennuis de l'esclavage
J'en faisais le plus noble usage ;
Ma femme et ma fille à la fois,
Recevaient mes vers en hommage. »