LETTRE LXXXVII
ROUCHER A SA FILLE
Ce 26 germinal an 2, à sept heures du matin.
Sans doute, il est dur de se voir emprisonné comme suspect et même anticivique, quand on a appelé de tous ses vœux et servi de toutes ses facultés la régénération de son pays par la liberté. Il est dur de voir l'injustice de cet emprisonnement se prolonger au-delà de six mois, dans un âge où six mois sont une portion considérable de la vie. Il est dur de voir se reculer sans cesse, même pour l'espérance, le terme d'une pareille captivité. Mais il est horrible d'éprouver, presque tous les dix jours, des alternatives de rigueur, un resserrement fiévreux et, pour ainsi dire, intermittent de chaînes, sans savoir jamais, à la fin d'un jour, quel sera le régime de sévérité du lendemain.
Telle est, ma chère Minette, notre condition à Saint-Lazare
depuis que les prisons ont été accusées et convaincues de conspiration contre l'existence de l'Assemblée nationale. Les hommes nés scélérats, le sont partout, dans les fers, comme en liberté, et une fois qu'ils sont entrés dans la voie du crime, il faut qu'ils aillent toujours devant eux, jusqu'au moment où ils rencontrent l'échafaud.
Il paraît que ce fut à Sainte-Pélagie, dans le corridor que j'habitais, la deuxième porte au-dessus de la mienne, que fut ourdie la première trame de ce projet entre Ronsin, Pereyra et Défieux. Ils complotaient à côté de nous, et nous l'ignorions. S'ils eussent réussi, Minette n'aurait plus de père aujourd'hui. Les deux premiers ne m'avaient point oublié dans leur table de proscription. Je n'avais jamais parlé à ces garnements; peut-être même, le son de ma voix leur était inconnu, et toutefois ils m'avaient accablé, à deux reprises, de grosses et sales injures, si toutefois l'homme de bien, l'homme vertueux peut se croire injurié par d'aussi viles créatures. Cependant, comme ils travaillaient dans le mystère et dans les ténèbres, le régime de Sainte-Pélagie resta toujours le même, à peu de choses près. Les communications des maris et des pères avec leurs femmes et leurs enfants ne cessèrent jamais pour ceux qui, comme moi, n'écrivaient et ne recevaient que les expressions d'une douleur prudente et d'une tendresse toujours respectable. Nous arrivâmes à Saint-Lazare, et le complot ayant pris alors plus de vie, et s'approchant de l'action, fut connu du comité de salut public. Dès lors la surveillance, la sévérité et la rigueur nous environnèrent tous, et pesèrent indistinctement sur les coupables et les innocents. On avait accordé aux nôtres quelques permissions pour nous voir ; on les a supprimées. On vous laissait approcher dans la cour, jusque sous nos fenêtres; ces approches ont été défendues. Vous pouviez encore nous apercevoir de loin, en vous plaçant sur le seuil de la deuxième grande porte qui restait ouverte; la deuxième grande porte a été fermée, on n'en ouvre plus qu'à moitié une espèce de guichet qu'on rejette à l'instant que les commissionnaires intérieurs sont passés. Ces com-
missionnaires nous apportaient eux-mêmes dans nos corridors, jusque dans nos chambres, les paniers qu'on leur avait remis pour nous; on leur a ordonné de les déposer au guichet du premier où nous sommes obligés d'aller les attendre pour les porter nous-mêmes. Nous pouvions du moins écrire à nos amis, à nos parents, tout ce que nous sentions pour eux d'attachement, de tendresse, de reconnaissance; la reconnaissance est défendue, la tendresse est proscrite comme inutile, et l'attachement ne peut se manifester que d'une manière vague, et dans l'espace de quelques mots. Ma dernière décadienne n'a pu obtenir le timbre du greffe auquel je l'avais présentée. Le concierge a été effrayé de ces huit pages mêlées de prose et de vers, qui sont bien loin de tout projet, de toute pensée de conspiration. Quand Virgile écrivait le début de ses Géorgiques, il était bien loin de penser qu'il existerait un jour un pays, dans les Gaules, où la traduction de ses vers, en vers bons ou mauvais, n'auraient pas la permission de passer d'un père à sa fille.
Cet excès de rigueur paraissait, il y a deux jours, sur le point de s'adoucir. Mais voilà qu'un de nos co-détenus a écrit, hier, une longue lettre sur les événements du jour, à l'un des détenus au Luxembourg. Cette lettre, qui porte, sans doute, avec elle ou quelque preuve ou quelqu'indice qui rend deux personnes à la fois à craindre, a été arrêtée au passage, et les rigueurs contre toute communication recommencent de plus belle. On nous a annoncé que nous ne pouvions plus envoyer et recevoir que des chiffons de papier, chargés uniquement de la demande et de l'envoi de nos besoins.
Il faut donc, ma chère Minette, aviser à quelque moyen sûr et secret de continuer, sans embargo, notre tant douce correspondance morale et littéraire. Pour cela, achetez deux boîtes ou d'écaillé, ou de corne, ou de bois, les plus plates possibles, fermant bien, sans couleur ni vernis, et d'une capacité suffisante pour contenir trois ou quatre feuilles de papier, pliées du format de mes lettres. Toutes les fois que vous m'enverrez des provisions, vous placerez l'une de ces
boîtes au fond de l'un des vases qui contiendront ou lentilles, ou épinards, ou pommes de terres, en un mot ce qui ne sera pas liquide. Nous continuerons à ne nous parler qu'amitié, morale, science et littérature. Quand la seconde de ces boîtes m'arrivera, je te renverrai la première remplie de ma façon et arrangée, sans qu'on s'en doute, parmi toutes les poteries qui encombrent mon panier de renvoi.
Maintenant que nous voilà arrangés, reprenons le courant de nos entretiens accoutumés.
J'ai appris par la dernière lettre de la Donna apportatrice que tu n'es pas fâchée de me voir avec l'abbé Delille comparaître à ton tribunal ; que tu ne veux pas, pour juger avec , impartialité, chercher à qui des deux appartient l'une et l'autre manière, et que tu t'apprêtes à prononcer, comme il faut toujours le faire quand on veut être juste, abstraction faite des sentiments étrangers à la chose. J'approuve beaucoup ces dispositions où tu te places. Ne nous laissons jamais influer par nos affections, dans les matières d'esprit et de goût.
On peut être bon père, et faire mal des vers.
Il s'agit ici de toi et non de moi. Que tes facultés intellectuelles se développent, se perfectionnent, se consolident; que tu acquières ce tact sûr qui saisit d'abord le vrai, le naturel, le beau, cet amour de l'antique simplicité, dont notre manière moderne est si éloignée, et de quelque part, de quelque plume que ces avantages t' arrivent, je trouverai encore dans mon cœur de quoi sentir quelqu'orgueil, si l'orgueil me plaît tant à sentir.
Depuis le projet que j'ai formé de soumettre à ta censure la traduction of the Seasons, je t'avertis que je la travaille avec plus de soin, plus de goût. Vous jugerez, Mademoiselle, 6i elle mérite qu'on en dise ce que les Italiens prononcent comme le plus grand éloge d'un ouvrage : fatto con amore. C'est un très-grand poète que Thompson! quelle richesse d'images! quelle vivacité! quel éclat de couleur! quel heureux mélange de sensibilité et de mélancolie, d'esprit philoso-
phique, d'amour pour son pays et pour l'humanité, d'observations fines, ingénieuses et de connaissances savantes! comme il peint bien tout ce qu'il voit, et comme il a bien vu tout ce qu'il peint ! C'est grand dommage qu'il ait trop multiplié des détails qui, à nous Français, formés plus que les Anglais à l'école des anciens, paraissent un peu trop minutieux. Je sais qu'il est possible de l'excuser. Les personnes instruites, éclairées qui, dans tous les pays, forment seules la classe des lecteurs juges, vivent beaucoup à la campagne en Angleterre; et ce séjour habituel est pour elles une occasion journalière de saisir et d'amasser dans leurs pensées une foule d'objets qui les charment et qui ne nous disent rien, parce qu'ils n'existent pas pour nous Français, amateurs de la ville, et qui la portons encore avec nous, quand nous allons à la campagne. Cependant le temps viendra où nous serons, peut-être plus que les Anglais, citoyens des champs. La république établie sur la base des mœurs et des vertus, purgée de la gangrène financière, de l'excessive opulence qui ronge et corrode toutes les âmes sous les monarchies toujours dépensières et prodigues, les campagnes seront plus habitées. Les orages même de la liberté repousseront vers la vie champêtre le plus grand nombre des hommes toujours faibles et pusillanimes, et les charmes du repos seront pour eux un lien qu'ils n'auront plus envie de briser. Alors devenus plus pensifs, plus observateurs, ce qui nous déplaît aujourd'hui, nous plaira, et Thompson et ses disciples seront lus avec intérêt. Ils auront même des imitateurs.
Dis-moi si je pourrai bientôt charger notre petit vaisseau d'écaillé, de corne ou de bois, d'une pacotille de prose française interprète des vers anglais.
J'avais encore bien des choses que je te destinais pour compléter ton quintidi, mais,
Le secret d'ennuyer est celui de tout dire.
Ne disons donc pas tout. D'ailleurs, décadi est bien d'une autre importance, il faut le traiter avec plus d'égard, plus
libéralement; 'ainsi ferai-je; c'est lui qui aura l'excédant d'aujourd'hui.
Bonjour, ma chère Minette! si tu crois que je t'aime, tu ne te trompes pas. Si tu sens que je t'embrasse, tu sais aussi (lue c'est avec toute l'effusion de mon àme de père.