‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 119 sur 126 · LETTRE LXXXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXVIII

ROUCHER A SA FILLE

Ce 30 germinal an 2, à dix heures du matin.

Quel beau jour de printemps que celui d'hier, ma chère fille ! Tout le ciel de la rue des Noyers en a profité. Mes deux anges e la madré ed il bambino ont pris leur essor vers le Muséum d'histoire naturelle , en sorte que c'était un paradis dans un autre; car vous saurez, soit dit en passant, Mademoiselle, que, dans le langage des orientaux, paradis et jardin, c'est la même chose. Mais tandis que vous étiez ainsi, faisant le métier d'abeille, butinant ici une fleur, là une autre,

And strays diligent with th'extracted butin ;

moi, j'étais ici, jetant les yeux de temps en temps au loin, sur la campagne, sur ce mont Valérien qui n'avait pas le plus léger brouillard à sa cime et je me disais : « Quand pourrai-je courir en liberté partout où la botanique appelle ses fidèles suivants! Les cruels! ils m'empêchent de me livrer avec ma fille à la science la plus aimable et la plus innocente. Un botaniste passionné n'est pas un conspirateur. Que de progrès j'eusse faits, nous eussions faits, cette année 1 Les voies étaient aplanies; nous étions familiarisés avec les premiers éléments; en un mot, nous étions sortis du chaos des principes; nous n'avions plus qu'à aller devant nous. Mais non, ce printemps sera tout à fait perdu pour moi ; et cependant, à mon âge, un printemps est bien quelque chose. Combien de mes contemporains ne verront pas le suivant! Et moi-même, le

verrai-je? r> C'est avec toutes ces pensées teintes en noir que je me suis rendu en imagination auprès de toi, dans le jardin du Muséum. Est-ce que tu ne m'y as pas vu, ma chère Minette? Je te suivais pourtant, et je te murmurais tout bas : demande celle-ci, prends toi-même celle-là. Toutes ces espèces manquent à notre herbier. Le printemps n'y voit rien qui soit à lui ; l'été seul y figure.

Tu ne connais pas tous les élans de mon âme vers la liberté, depuis le rajeunissement de la nature. J'ai supporté, avec le courage d'un stoïcien, la captivité pendant les six mois brumeux, neigeux et pluvieux qui ont passé sur ma tête en prison. Ce même courage ne m'a point abandonné ; mais, à mon insu et malgré moi, ma pensée me quitte à tout moment, et quand je la retrouve, c'est au milieu des jardins et des campagnes dont je ne jouis pas, moi qui m'étais tant promis d'en jouir; et pour m'entretenir encore dans cette disposition d ame, moitié pénible, moitié agréable, le hasard a fait que ce moment de l'année se rencontre avec la traduction de cette partie de l'été où Thompson, avec un charme inexprimable, une mélancolie philosophique, peint les délices de la promenade. Qu'on abienraison dédire que les couleurs, oudumoins les nuances des objets, varient selon la position de celui qui les regarde ! J'avais lu plusieurs fois ce morceau, et il ne m'avait laissé qu'une impression ordinaire. Hier matin, je le traduisais et je ne pouvais me rassasier de le lire, de m'en pénétrer, et je regrettais de ne pouvoir pas réaliser, avec toi, cette tant douce vie, dans des courses botaniques, soit autour de Paris, soit à Montfort où nous nous étions promis d'aller herboriser cette année. J'avais bien fait d'autres projets. Tout en ramassant des plantes, nous aurions poussé jusqu'à la Falaise-Tourny autrefois. Il y a là, dans cette longue vallée qu'arrose la Maudre, et qui est digne d'être visitée par les botanistes autant que chantée par les poètes, il y a là une riche moisson à faire . Je suis sûr que nous n'en serions pas revenus les mains vides. Deux ou trois jours d'absence de chez ton oncle, nous auraient suffi pour cette riche herborisation. Et puis, je t'aurais montré, dans cette excursion,

les lieux, les sites divers qui font de la Falaise une Arcadie en France. Peut-être que tu y aurais retrouvé encore les inscriptions que le propriétaire y avait placées dans les endroits les plus piquants, et qui toutes étaient sorties de ma plume. Moi-même, je les aurais revues avec plaisir ; car je les ai oubliées, du moins en partie, et je n'en ai point gardé de copie, à mon ordinaire, toutes les fois qu'il est question de fugitives. Cependant, j'en veux placer ici trois dont il me souvient. Tu ne seras peut-être pas fâchée' de les conserver.

Sur le plus bel arbre d'une saussaie où la Maudre entre et forme à droite, à gauche, de tous côtés, une foule de petits ruisseaux qui, murmurant à la fois, firent dire si joliment un jour à ta maman : On ne sait auquel entendre, on lisait ces vers :

Amis de la vertu, venez sous cet ombrage,

Venez et suivez dans son cours

L'onde qui fuit, revient toujours,

Fuit encore, et de son rivage Avec un doux murmure embrasse les détours ;

Votre âme ici plus reposée, Oubliant des humains le profane séjour, Croira voir se lever l'aurore du beau jour

Qui vous attend dans l'Elysée.

Dans un autre endroit où la Maudre, déjà près de son embouchure dans la Seine, ramasse toutes ses eaux et fait une chute en cascade bruyante); sur un grand aulne que le hasard a fait naître, juste au milieu de la rivière, précisément à l'endroit où elle retombe, ces quatre vers animaient encore la scène :

Quand le sort voua oppose un obstacle jaloux, Mortels, n'imitez pas cette bruyante source ;

Sans murmure soumettez-vous,

Et suivez en paix votre course.

Enfin, dans un autre site, le plus beau de toute la vallée

et où un véritable moulin tourne et moud pour les village! voisins, je faisais parler la rivière en ce quatrain :

Le beau sans l'utile n'est rien.

Kiche, qui viens jouir de son charmant rivage, Imite-moi ; sur ton passage, Comme moi, fais un peu de bien.

Je ne sais, ma chère Minette, comment je me suis égaré dans toutes les idées dont ma lettre est composée. Ce n'était pas pour elles que j'avais pris la plume; mais elles m'ont entraîné. Voilà qui est fait. Tu recevras les effusions de mon âme telles quelles. Embrasse-moi, comme je t'embrasse. Adieu l

TTRE LXXXIX.

ROUCHER A SA FEMME

Ce 1er floréal an 2, à midi.

Bientôt quarante-huit heures, ma bonne amie, que je n'ai reçu signe de vie de toi ou de-nos enfants. Les jours de dé« cade sont bien longs. Je leur trouve une étendue que les heures passées ne diminuent pas, au contraire elles l'augmentent; et puis j'en viens à mes sentiments habituels depuis que le printemps est de retour. Le passer en prison ! n( pouvoir pas aller courir les champs, étudier, recueillir e dessécher les plantes ! si on a eu l'intention de me réduire \ me dévorer moi-même, oh î le coup n'a pas été manqué. Ce pendant je tâche d'endormir de mon mieux l'inquiétude qu me travaille. Je fais de l'anglais et du français, et même d< l'italien à la journée. Je suis toujours au lit avant onz< heures du soir, et toujours à mon bureau à six heures di matin. C'est tout ce que je pus pour tromper l'ennuyeusi longueur de la journée.

LETTRE XC

ROUCHER A SA FILLE

Ce 5 floréal an 2, à dix henres du matin.

Nos quintidiennes, nos décadiennes me sont plus nécessaires qu'à toi-même, ma chère fille. T'écrire, parler morale, [botanique, littérature à ton cœur, à ton esprit, à ton goût, p'est un de mes besoins et le premier de mes plaisirs. Il en J;erait ainsi si j'étais libre; captif, le besoin est plus pressant, lit le plaisir mieux senti.

1 Nous l'avons lue ta lettre, en société intime; c'est-à-dire nue tu as eu pour juges de tes jugements cinq personnes qui Koccupent de penser et d'écrire; et si Minette eût été cachée lans un coin d'où elle eût pu entendre, je parie qu'elle n'aurait pas été tentée d'en sortir pour leur égratigner la figure et leur arracher les yeux. Il pouvait bien y avoir dans put cela un peu d'exagération ; mais mon âme de père leur [lisait tout bas : allons, mes bons amis ! je sens bien que vous jiépassez la mesure, n'importe ! continuez, vous me faites plaisir.

Je n'ai pas encore vidé tout mon sac; demain un supplément à quintidi. En attendant cherche dans Thompson, page «120, depuis may my song jusqu'à conscious eye, c'est-à-dire jquinze vers, et traduis-les-moi tout de suite et de ton mieux. jNous sommes ici quatre Anglicans qui ne nous accordons pas sur le sens de ces vers. Les trois derniers surtout sont singulièrement difficiles. Allons, vite, à l'ouvrage l Je t'embrasse, ma fille.

LETTRE XCI

ROUCHER A SA FILLE

Ce 6 floréal an 2, i onze heures da matin.

J'ai grand'peur que mon supplément d'aujourd'hui n'ait

à son tour un supplément demain. Je commence un peu tard à remplir ma promesse d'hier, et cependant j'étais debout à cinq heures du matin. Ce sont ces treize ou quinze vers de Thompson dont je t'ai parlé, ma chère fille, qui m'ont mis la puce à l'oreille. Chabroud, Cezeron et Saint-Pierre en ont fait une traduction; j'en ai fait une aussi, et comme j'ai voulu me signaler en fidélité scrupuleuse autant qu'en grâce, en harmonie et en élégance, j'ai travaillé cette prose comme on travaille des vers quand on veut les faire beaux. Ils m'ont consumé plus de six heures d'un travail obstiné; mais ces six heures ne sont pas perdues. J'attends encore ta traduction. Je voudrais bien qu'elle l'emportât sur la mienne; j'irais la chantant à [tout le voisinage, fier de dire : a Voyez, chez nous les enfants valent mieux que les pères. » Mais de quelque mérite qu'elle soit, j'y trouverai toujours, j'en suis sûr, quelque heureuse importation à faire dans la mienne. Tout est commun entre nous, j'espère; et comme je n'ai rien qui ne t'appartienne, tout ce qui t'appartient est en retour à moi.

Le départ de notre archange tombe bien mal. Pourquoi n'a-t-elle pas attendu des jours de pluie ? vous auriez profité ensemble de ces beaux soleils pour des moissons journalières au Muséum, au lieu qu'hier et aujourd'hui n'existeront pas dans ton herbier. Chauvet t'attendra bien, mais les fleurs ne t'attendront pas. Un soleil aussi ardent, par un vent aussi sec, doit hâter le dernier moment de ces belles qui ne sont déjà que trop passagères.

Comment fais-tu donc, ma bonne Minette, pour charger nos plantes autant qu'elles doivent l'être? Cinquante à soixante livres pesant sont un fardeau à remuer pour toi. Prendsy garde, vas-y sagement? Point d'effort! Il vaudrait mieux renoncer pour jamais à la tant douce et tant aimable botanique. Cent plantes nouvelles déjà sous presse ! Bravo ! bravissimo î Et elles seront bien desséchées, bien étendues, bien vivantes dans leur feuillage et dans leurs pétales colorés ! Est-ce que maman ne t'a point aidée ? Maman a dans les doigts une recherche de soins, d'attentions fines, qui convient à merveille à un botaniste dessiccateur.

OU CORRESPONDANCE DE BOUCHBfi. 4G9

Tu veux lire Annibal Caro. Eh bien! ma Minette, tu le trouveras dans la grande armoire de ma bibliothèque.

Je ne veux point prévenir ton esprit pour ou contre ce célèbre traducteur de Virgile. Pour en parler ensemble, j'attendrai que tu aies lu au moins les quatre premiers livres de Y Enéide. Nous verrons alors ou d'appuyer ou d'infirmer la haute estime dont l'ouvrage jouit en Italie. Jusque-là, motu$ entre nous sur ce sujet.

Je m'arrête, il faut que je dise un mot d'amitié et de ménage à maman. Reçois mes tendres embrassements, ma chère fille ? Tu sais comme je t'aime.

LETTRE XCII

EULALIE A SON PÈRE

Ce 7 floréal an 2, à quatre heures de l'après-midi.

Parlons un peu de la journée d'hier. Oh! combien elle a pesé d'ennui pour votre Minette! Sans la botanique que j'ai nommée depuis mon sauvenoir, je me serais trouvée profondément malheureuse de cette départie. C'est à dix heures et demie que nous avons été conduire cette bonne amie au maudit coche qui l'a emportée loin de moi ; et malgré le mal que cela me faisait, j'ai voulu le suivre des yeux tant qu'il a été possible. C'est lorsque je l'ai eu perdu de vue, que la douleur a pris le dessus, et m'a ôté jusqu'à la faculté de penser. Je ne saurais même vous dire si je songeais à elle dans ce moment-là ; il me semble que non. J'étais anéantie et hors d'état de mettre au net aucune des sensations qui me bouleversaient. C'est son départ, c'est parce qu'elle ne sera plus là, près de moi, toute la journée; c'est parce que je ne lui communiquerai plus tout ce que j'éprouvais, tout ce que je sentais, que me voilà si affectée. .

A sept heures et demie je suis entrée au Jardin des Plantes; autre chagrin. Mon âme était prompte à saisir les impressions

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