‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 120 sur 126 · VI · texte numérisé non relu

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pénibles; elle n'en rejetait aucune ; et nul désir de lutter contre sa volonté. Je n'étais épargnée en rien. L'heure, la saison, le lieu, tout m'offrait une part de souvenir amer ; tout jouait un grand rôle dans ma mémoire, jusqu'à un morceau de pain que le besoin m'a forcée de manger. C'était la première fois précisément que je déjeunais au jardin. Votre cœur vous a déjà dit tout ce qui a pu se passer en moi. Une boîte, un seul morceau de pain, en malheur tout compte ; la plus petite circonstance emporte souvent la balance. Harassée d'ennui, de malaise, je n'ai trouvé de soulagement qu'à pleurer. Il y avait là plus de six jours de contrainte ; car depuis qu'il avait été question de départ tout de bon, j'avais bien senti qu'il viendrait un moment où je payerais les efforts répétés que je faisais sans cesse pour ne pas m' affliger d'avance. J'avais le dessein d'étudier des plantes à l'aide du second volume de la Botanique de Lyon, mais je me contentai de prier Chauvet de me donner des fleurs, afin que je pusse m'en aller le plus tôt possible. J'ai entassé Pélion sur Ossa, et je suis rentrée avec ma charge Coréenne . Combien je dois à cette science aimable ! Elle a rempli un vide affreux qui m'attendait infailliblement à la maison. Je me suis aperçue, l'après-midi, en arrangeant mes plantes, que je m'occupais d'elles. Malgré moi, il a fallu les admirer, respirer leur odeur suave. Imaginez le plaisir qu'il y aura cet hiver à les contempler bien conservées !

Les jardiniers au Muséum ne savent plus où ils en sont. Thouin sème, sème en grande hâte; la saison lui a joué un tour, il court après. Chauvet, hier, m'a bien avertie de me dépêcher de vider ma boîte, car les arbres se défleurissent à pleines branches; aussi je travaille de tous doigts. J'ai encore là pour aujourd'hui quelques Iris, quelques Fusins, ou, pour parler plus scientifiquement, des Evonimus. J'aurai bien des choses à vous dire la première fois ; réponse à des vers français, anglais, etc.

LETTRE XCIII

ROUCHER A SA FILLE

Deuxième supplément à ma lettre du quintidi.

Ce 8 floréal an 2, à six heures du matin.

Et puis, ma chère fille, qu'on dise de ne pas croire aux menaces d'un père ! je t'avais menacée d'un deuxième supplément à ma quintidienne, et ne voilà-t-il pas que ce deuxième supplément te tombe sur le corps, au jour.préfix, à l'heure dite, voire à la minute ? ainsi serai-je toujours pour Minette. Il fallait bien d'ailleurs te divertir par quelque chose d'extraordinaire du chagrin quête fait le départ de Raphaël. On chasse quelquefois une douleur par une autre. Je savais ce remède et je l'emploie pour ta guérison. Tu me rendras compte sans doute de ces tristes adieux ; je veux les voir, je veux les entendre. Gage qu'il y a eu des pleurs de versés! oh oui! tu en as encore les yeux rouges. Pauvre Minette ! ainsi les peines, ici-bas, sont toujours les fidèles suivantes des plaisirs. Mais celles-là du moins ont aussi leurs charmes. On n'est pas fâché de les sentir ; elles nous mettent en possession de ce que la sensibilité a de plus aimable et tout à la fois de plus noble. C'est bien alors que l'homme est une belle créature.

J'étais d'abord inquiet pour toi des suites de cette séparation. Elles seront douloureuses, me disais-je, et troubleront pour longtemps toutes les heures de ma fille. J'en parlais à mon wise-man, il ne s'est pas trouvé de mon avis. Selon lui, tu auras le bon esprit d'appeler à toi les ressources du travail, et d'arranger si bien tes instants qu'il n'y aura point de place dans la journée pour un chagrin trop cuisant.

11 l'a dit. Impossible qu'un sage mente! donc, ma Minette va se livrer de plus belle et de toute son amitié pour moi à la culture des talents, dont je me suis fait un si doux plaisir d'embellir sa vie; ce qui ne l'empêchera point de penser à son amie, de lui écrire quelquefois et & italianiser avec elle. A propos d'italien, parlons un peu d'anglais. Cette tran-

sition ne te choquera pas, j'espère ; je ne fais que la renvoyer à son auteur. On m'a prêté le petit ouvrage : Avis de Chesterfield à son fils. Ce lord, grand philosophe, homme du monde, charmant, et bon père, avait eu d'une française un enfant naturel qu'il chérissait tendrement, et dont il soignait luimême l'éducation. L'ouvrage dont je te parle, est le fruit de ses soins ; il est court, très-court ; mais plein d'idées et de choses bien observées dans le monde. J'ai distingué surtout un chapitre sur les grâces, qui est charmant et que je désirerais te pouvoir envoyer ; mais des pages d'anglais épouvanteraient le greffe, m'y donneraient un air de grimoire qui me rendrait suspect, et elles ne te parviendraient pas. Je les ai copiées pourtant et. dans des jours plus heureux, tu les liras. En attendant, voici en français une de ses pensées très-vraie et très-aimable. « Appliquez-vous à mettre de la grâce dans « votre langage ; la même chose qui choque et déplaît dans « une bouche qui ne sait que marmoter, dans une personne « à l'air chagrin, au maintien gauche , soyez sûr qu'elle va « plaire dans une bouche qui sait prononcer distinctement, « dans une personne à l'air aimable, au maintien gracieux. « Les poètes représentent Vénus toujours accompagnée des « trois Grâces, pour signifier que pour plaire, la beauté « même a besoin des grâces. On aurait dû donner le même « cortège à Minerve, car le savoir, l'esprit, sans les grâces, « ont peu d'attraits. » Demande au citoyen de la rue de la Harpe si, dans sa bibliothèque anglaise, il n'a pas le lord Chesterfield's advice to his son. Tu trouveras dans ce petit ouvrage des choses qui te plairont et dont tu profiteras pour t'améliorer.

On m'a prêté aussi l'original de la Prière universelle de Pope; c'est un morceau de poésie célèbre dans le monde philosophique. Il a toutau plus soixante vers, mais serrés, mais pleins, et peut-être intraduisibles en français, dans le même nombre de vers. Je veux l'essayer cependant et j'ai déjà commencé. Quand j'aurai traduit la pièce entière, je te l'enverrai, ma chère Minette, et tu compareras la copie avec l'original que tu trouveras dans les œuvres de Pope, ou chez l'oncle d'amitié, ou chez le citoyen de la rue de la Harpe. C'est pour toi, uni-

quement pour toi, que je m'occupe ainsi dans la captivité que je souffre depuis sept mois. Sans cet utile emploi du temps, je tomberais écrasé sous le poids de mes journées. Toute ma philosophie et celle deSénèque amalgamées, m'auraient laissé là, à mi-chemin. Il faut même que je l'avoue ; ce beau printemps dont je ne jouis point en liberté, toute cette belle nature rajeunissante qui devait donner tant de charmes à nos courses botaniques, ces plantes que tu étudies et dessèches sans moi, ces échantillons d'espèces rares que tu m'envoies, et cette continuité de conversations tristes avec des hommes, auxquelles ne se mêle jamais la voix d'une femme aimable, tout cet ensemble jette dans mon âme un vague, un mal aise qui se répand sur toutes mes heures. Je ne pleure pas, mais je sens toujours les pleurs voisins de mes yeux. Que veux-tu, ma chère Minette? toi, ton frère, ta maman vous me manquez. Il y a sans doute ici des personnes dignes qu'on les recherche, et qui sont faites pour verser du baume dans les âmes. Mais je suis si gauche pour m'approcher d'autrui. J'ai entendu un jour, en passant dans un corridor, la voix d'une femme, de l'âge à peu près de ta maman. Le son de cette voix douce et sensible et qui ne peut partir que d'une âme douce et belle m'a donné le désir d'être admis dans la société de cette femme. Pour cela, j'ai risqué de lui adresser des vers que je t'envoie. Je ne sais s'ils ont eu le malheur de l'offenser, mais ils sont restés sans réponse.

L'aiguille est sous vos doigts un pinceau créateur ; Rival de la nature, il colore comme elle ; Et le regard, ami de la rose nouvelle,

Rend grâce au talent enchanteur Qui la montre à la fois plus durable et plus belle.

D'autre9 fois un livre à la main, Tandis qu'en jeux d'enfants se perd la foule oisive, Vous mettez à profit, solitaire et pensive,

Ces jours d'épreuve où le destin Du secret de sa force instruit une âme active. Ainsi par deux moyens consolateurs des maux

Dont notre vie est oppressée,

Par le travail, par la pensée,

Vous trompez les chagrins, vous échappez aux sots. Il est pourtant ici, mais je n'ose prétendre

Au sort que leur fait votre choix, Il est quelques mortels heureux du moins d'entendre Cet accent adouci, cette touchante voix Qui part d'une âme pure et tendre Et qu'on cherche toujours, quand l'oreille une fois Au passage a pu la surprendre.

Je l'ai surprise, et j'ai senti Je ne sais quel aimant, doux et puissant empire, Ce charme qui plaît tant au malheur qu'il attire ;

Et j'ai besoin de vous le dire.

Nul travail studieux ne m'en a diverti. Pour aller jusqu'à vous, ma voix, je lésais bien, De la société blesse la loi commune, Mais il n'est point d'hommage aussi pur que le mien. Vous pleurez ; je gémis. On peut dans l'infortune Chercher, pour l'adoucir, un sort semblable au sien. Peut-être ainsi que moi, d'une fille chérie, Durant les longues nuits de la captivité, Pleurez-vous la beauté par les chagrins flétrie, La jeunesse aux vertus par vous-même nourrie, Et les talents plus chers encor que la beauté. Peut-être ainsi que moi, de votre âme attendrie, Appelez-vous un fils qui commence la vie Sous l'astre de l'adversité.

Oh non ! puisse la destinée Vous avoir épargné ce comble des revers !

Vous seriez trop infortunée, Et nul charme connu n'allégerait V03 fers.

Il y a sans doute des incorrections dans cette épître ; mais je l'ai jetée presque au courant de la plume. Tu me diras ce que tu en penses, soit quant au fond, soit quant au style. Femme mariée, à l'âge de ta maman, si tu la recevais, la délicatesse des sentiments qui est dans ton âme s'en trouverait-elle blessée ?

Bonjour, ma chère Minette 1 bonjour! je n'ai pas besoin de te dire combien tu m'es chère. Aimable enfant, continue à nourrir ton esprit de tout ce que le goût et les connaissances

ont de plus attrayant, et ton âme de ce qu'il y a de pur et de doux dans les vertus.

Il est cinq heures de l'après-midi. J'ai reçu de la femme en question 1 une lettre honnête et même très-aimable, mais portant l'expression d'une profonde mélancolie. Elle est mère d'une fille jeune dont elle est séparée et n'espère plus revoir le père. Elle se dit : vivante, morte à la vie. Je l'en parlerai une autre fois plus au long.

LETTRE XCIV

ROUCHER A SA FILLE

Ce 12 floréal an 2, à cinq heures du matin.

Oh! je le savais bien que le départ de l'archange laisserait des larmes dans certains yeux. C'est une si douce chose que de vivre avec un charmant caractère habillé d'une charmante figure, et comme dirait la poésie italienne : fregiato di céleste' beltade. Si cette aimable enfant, si cette enfant du Ciel, ainsi que je me suis plu à la nommer, avait un peu plus de cette tournure, de cette grâce des manières qui ne s'apprennent que dans un certain monde, ma Minette serait obligée de s'incliner respectueusement devant elle et de lui dire : passez, ma .sœur aime, qui déshéritez votre oadette. Mais il n'en est pas ainsi; et chacun son bien, ce n'est pas trop. Je me trompe. Non 1 ma Minette ne parlerait pas ainsi. Je lui suppose là un retour sur elle-même, qui n'est dans les âmes ordinaires

1 Madame Maillet, morte victime de la tyrannie decemvirale, le 8 thermidor. Cette femme intéressante périt par erreur de nom. Elle fut arrachée de la prison de Saint-Lazare, et conduite au tribunal révolutionnaire à la place de madame Maillé. Quoique la méprise fût reconnue, ce tribunal de sang la condamna néanmoins à la peine de mort, sous prétexte que cette conspiratrice ne devant pas échapper au sort qui V attendait, il était indifférent qu'elle pérît un peu plus tôt ou un peu plus tard.

qu'une envie bien ou mal déguisée. Grâce à l'excellence des principes dont je l'ai nourrie, et plus encore à la bonté de son heureux naturel, cette honteuse faiblesse du cœur humain lui fut toujours étrangère; je gagerais même qu'elle ne la connaîtra jamais. Qu'elle n'oublie pas comment fut punie de ce petit mouvement d'envie féminine une femme de beaucoup, oui de beaucoup d'esprit. Vous m'assurez, disait un jour celle-ci, à un de ses amis très-intime, que vous me trouvez aimable, que vous m'aimez ; mais vous donnez sur moi la préférence à Madame de.... Cet ami, homme aussi de beaucoup d'esprit, mais de cet esprit qui circule en petite monnaie de bon aloi, se défendait gaîment et de son mieux. La dame insiste, le presse de tout son amour-propre, et le mettant au pied du mur : Avouez, ajouta-t-elle, que' si vous, elle et moi, nous étions seuls dans un bateau, et que le bateau chavirât Je ne serais pas la première que vous songeriez à sauver L'ami un peu embarrassé, d'abord reste muet; puis tout à coup, d'un ton qui se devine : Mais, Madame, vous avez l'air de savoir mieux nager. On rit, mais la dame qui avait provoqué la plaisanterie ne fut pas la première à rire.

Je sais qu'en plusieurs circonstances, nos amis ont remarqué à ta louange, ma chère fille, que tu aimais à rendre justice au bien que tu vois dans les autres, et que même tu jouissais des succès qu'obtenaient chaque jour les talents de l'archange. Plusieurs des lettres que j'ai reçues à Sainte-Pélagie m'ont donné cette tant douce nouvelle, et mon cœur^de père en a bien joui. Il faut même que je te l'avoue, ie me suis vu passer en toi. Jamais nulle émotion, même de jalousie ou d'envie, ne s'est fait sentir à mon cœur. Comme je suis accoutumé à m'interroger, j'ai voulu surprendre la cause de cette disposition peu commune dans les fols qui, comme papa courent la carrière de la célébrité, et toutes mes recherches ne m'ont conduit qu'à ce résultat douteux : ou que je n'avais pas dans les veines le sang qui fait les envieux, ou, ce qui me paraît plus probable, que je m'estimais trop intérieure-

ment pour me juger inférieur à personne. J'en faisais un jour la confidence à i'auteur du 'Jaloux sans amour, et lui qui était grand épieur du cœur humain, et qui me connaissait depuis notre jeunesse par l'amitié la plus intime, ne fut pas plus en état que moi de me donner le mot de cette énigme morale. Et cependant tu n'entendras jamais dire que ce profond sentiment de moi-même m'ait rendu injuste envers personne, j'avais deviné ce mot que me dit un jour le bon J.-J. Rousseau. Deleyre lui disait devant moi, en 1777, je ne sais trop i quelle occasion, que j'étais modeste. J. -Jacques, me frappant sur le bras, me dit d'un ton brusque de vérité : Modestie ! fausse vertu. Quand on a du talent, on le sent, mais on n'en •ci'ase pas les autres. — Monsieur, lui répondis-je, je suis disliple né de votre morale.

Mais, mon dieu! je m'aperçois un peu tard que me voilà transformé en prédicateur. Pardon, ma chère Minette ' Je t'aurai ennuyée, ce n'était pas mon intention. J'ai laissé courir ma plume, et elle m'amène à sa fantaisie. Je reviens.

Ta dernière lettre m'a fait un vrai plaisir. Il y a de ces choses qui t'appartiennent. En malheur tout compte, ce mot a proluit son effet ; il commandait les larmes, et il s'est fait obéir. Oh! oui, je devrais être là, dans ce jardin, parcourant avec toi toutes ces nombreuses familles de plantes, et renouvelant connaissance avec elles; mais je ne les vois pas. Mabienaimée Minette leur rend visite sans moi. Comme ils ont trouvé l'art de m'affliger, ceux qui m'ont claquemuré I Je ne leur souhaite pas le même sort. Mais si j'étais né pour goûter le plaisir de la vengeance avec le pouvoir de le satisfaire, je leur donnerais un enfant qui valût ma Minette, et puis mon cœur, et puis encore les murs de Saint-Lazare. Nous verrions comment ils se trouveraient de cette association. Mais je dis faux encore; ils jouiraient dans leur enfant d'un bonheur que l'injustice et la calomnie ne méritent pas. C'est aux belles âmes sur la terre que ces plaisirs de la nature sont réservés; c'est leur paradis; malgré les méchants, il entre dans l'enfer des prisons.

Recevrai-je aujourd'hui quelques mots de toi? S'il m'en

arrive, reconnaissance de ma part, et puis demain supplément à cette décadienne, je te le promets.

LETTRE XCV

ROUCHER A SA FILLE

Supplément à ma lettre de ce matin^

Ce 12 floréal an 2, à nenf heures du soir.

N'importe que je me sois engagé un peu légèrement! j'ai promis, il faut que je tienne, sauf une autre fois à mieux prendre mes dimensions, et à ne donner qu'après avoir reçu.

Ce 13 floréal an 2, à six heures du matin.

J'en étais là de ma lettre, hier au soir, lorsque je fus interrompu parla visite d'un homme assez aimable, ami de mon wise-man, mais importun pour moi. Il a pris depuis quelques jours l'habitude de nous saluer, après la retraite, d'une ou deux heures de conversation qui m'enlèvent les instants de la journée où j'ai le plus de plaisir à causer avec les absents. Il a beau me trouver toujours, quand il arrive, devant un papier, la plume à la main; ma contenance ne lui dit rien, du moins il ne l'entend pas, et il faut malgré moi que j'entende tristement discourir de choses dont j'évite de m'occuper, aujourd'hui qu'il a plu à certains hommes de me rendre nul. Comme il était près de onze heures, quand il a jugé à propos de nous quitter, il a fallu renvoyer à ce matin la continuation de ma lettre. A cinq heures j'étais debout. J'ai commencé, à mon ordinaire, par rétablir l'ordre et la propreté dans le ménage des prisonniers. Tout est arrangé. Emile dort dans son cabinet à six feuilles. Le silence règne encore dans la maison; la fenêtre de la chambre est ouverte, je respire l'air et la lumière du matin, et maman et Minette me sont présentes.

Je te remercie, ma chère fille, de tpn envoi des Mémoires de Mme de Staal. Je m'étais toujours promis de les lire, et je ne sais trop comment jedifféraisdejourenjour, car leur réputation m'était bien connue; je vois qu'ils la méritent. C'est l'ouvrage d'un excellent esprit et d'une plume élégante. Elle a un singulier talent, cette femme singulière, pour attacher son lecteur à de petits détails, à des riens qui par eux-mêmes sont sans intérêt. Il n'est pas jusqu'aux objets domestiques qui composent l'emploi d'une femme de chambre, qui ne me plaisent dans ces mémoires, tant et si naturellement on les y voit en opposition avec le caractère, l'esprit et la vie antérieure de la narratrice ; et puis il y a, de temps en temps, des aperçus du cœur humain qui montrent une femme accoutumée à regarder de près et les autres et elle-même. C'est un cours de morale pratique qu'on fait en la lisant: Les femmes tiennent a leurs agréments, encore plus qu'à leurs passions ; Staal a trahi là le secret du corps. Les femmes qui comptent te moins sur leurs agréments et qui semblent n'y être point attachées, y tiennent pourtant beaucoup plus qu'elles ne pensent; je n'ai vu encore qu'une seule femme que cette réflexion n'atteigne pas. Devine ; elle a une fille de ton âge. Le mal s'augmente par l'attention qu'on y donne; demande à maman si elle osera combattre cette maxime. Dans la solitude, les objets se boursouflent, comme ce qu'on met dans la machine du vide; Madame de Staal, on voit là que vous connaissez la solitude. Vivant toujours dans le tourbillon du monde, vous n'eussiez pas même soupçonné cette vérité.

Cependant je fais à ces mémoires un reproche qui paraîtra peut-être singulier à ma Minette. Je les trouve trop correctement écrits. On les dirait l'œuvre d'un homme. Je leur demande en vain ce je ne sais quel abandon de style qui est à mes yeux d'un si grand prix :

Le negligenzie sue sono artijîzi.

Ce vers charmant de l'Arioste, je l'aurais toujours devant les yeux si j'étais femme. C'est là tout le secret de leurs agréments en langage aussi bien qu'en manières. Il me semble

que si madame de Sévigné eût écrit les mémoires de sa vie, ceux de Staal pâliraient devant eux. Le plus grand charme de la femme, c'est d'être femme. Pour peu que dans son moral, il y ait quelque chose de l'homme, je suis toujours tenté de chanter : adieu panier, vendanges sont faites. En un mot, je la veux femme en tout, jusque dans le son de sa voix.

Je me souviens à ce propos d'une anecdote que m'a racontée, il y a environ seize ans, l'auteur de Y Analyse de la philosophie du chancelier Bacon. 11 était à Rome, un jour, dans une société où il était arrivé une de ces belles femmes qui réunissent, comme par miracle, les diverses perfections dont les anciens composèrent leur beau idéal. Je la vis, me disait Deleyre, et je me sentis soudainement frappé comme d'un coup de foudre ; mon àme se détacha de moi. Cette femme parla, j'entendis comme la voix d'un homme, et mon âme à l'instant me fut rendue. Ce fut le son de sa voix qui m'inspira le désir de rechercher ta maman. Triste avantage pour elle, puisqu'il l'a associée à mon malheureux sort! Ce qui me plaît dans le style de ma Minette, c'est qu'en même temps qu'il est pensé et correct assez, il ne manque pas de ces traits jetés négligemment et qui disent en passant : Voilà la femme.

Cinquante plantes arrangées dans l'espace de six heures! mais comment donc ce miracle s'est- il opéré? Tu as donc acquis par l'habitude, comme dit Smith, la dextérité et la promptitude de la main? Il me semble que l'été dernier nous n'allions pas si vite en besogne. Une corolle à déplisser, à étendre, à couvrir de petits morceaux de papier, consumait quelquefois une demi-heure.

Je te renverrai au premier jour un modèle de feuilles et d'étiquette, qui donne une grâce infinie à chaque plante. Je le dois à la complaisance d'un botaniste qui est ici détenu avec nous. Un exemplaire de Yhiacinthus monstruosus que tu m'as envoyé, ainsi arrangé forme un charmant tableau. Bonjour, ma bien-aimée ! aurai-je une lettre de toi? Oh ! pour aujourd'hui, j'y compte. Compte, si tu le peux, le nombre de mes embrassementst

LETTRE XCVI

ROUCBER A MADAME L***\

Ce 15 floréal an 2, à cinq heures du matin.

Je fus interrompu, hier au soir, par une visite qui nous tombe régulièrement sur les épaules depuis quelques jours. Il a fallu causer, et causer affaires publiques, ce qui, depuis ma captivité, n'a plus d'attraits pour moi. Autant mon esprit et mon âme ont pris part autrefois à notre régénération sociale, autant aujourd'hui j'attends en silence que le chaos soit débrouillé, et que je sois fait homme et citoyen à son insu; jusque-là je me défends bien de mêler aux ennuis de la captivité, l'ennui plus grand encore de prévoir, de calculer et de prédire. Je m'en tiens tout bonnement à mes livres et à une correspondance de père de famille et d'amis. Que la République s'affermisse et prospère ! je le désire, mon cœur y prend part; mais nous sommes ici si obscurément et si dangereusement placés pour en parler, que le plus sage est de garder le tacet.

Faisons notre devoir, et laissons faire aux dieux.

Vous ne saisissez pas la vérité, ma bonne amie, et vous êtes loin de me rendre justice, lorsque vous croyez que ma situation habituelle m'est plus pénible qu'à tous ceuxqui tiennent à moi. Oh ! non, certainement; moitié nature, moitié philosophie, je suisici, comme ailleurs, calme, paisible, étranger au chagrin, aux réflexions tristes ; excepté quelques instants où j'ai senti la privation de la jouissance des beaux jours renaissants, et où, comme l'oiseau mis en cage, j'ai regardé, au delà de ma clôture, ces champs et ces jardins dont je ne jouis pas. Je vous assure que vous êtes plus affectée que moi, pour moi; comptez là-dessus. Je sens enfin la vérité de ce mot de J.J. Rousseau à un magistrat célèbre de son temps : j'ai cent fois pensé que je ne me trouverais point mal à la Bastille, n'étant tenu à autre chose que de rester là. Tout ce qu'il y a de vrai, c'est que les jours s'écoulent, ici, dans le travail et les petits soins d'un petit ménage, avec une rapidité incrovable. Us

sunt courts, passant comme l'oiseau, et me font vieillir sans que je m'aperçoive des pas que je fais dans la vie. Je parierais bien que les heures pour vous sont doublées au moins.

LETTRE XCVII

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