‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 121 sur 126 · ROUCHER · texte numérisé non relu

ROUCHER

A Varchange Raphaël, au Pîessis-Chenet.

Ce 15 floréal an 2.

Je suis bien aise, aimable archange, de vous voir un peu de ces regrets dont votre charmante lettre est pleine. 11 m'est doux de penser que Minette et son excellente mère vous sont devenues des objets d'un tendre attachement; c'est la preuve pour moi que vous avez à vous louer de leur amitié. Cette pauvre Minette n'est pas moins à plaindre que vous; elle m'a écrit sur votre séparation une lettre touchante, et où se montre bien tout son cœur pour sa charmante et douce amie. Je conçois votre chagrin mutuel. Je recule sur mon âge, et je trouve dans ma jeunesse une situation semblable à la vôtre. Je fus chagrin, oh ! oui, bien chagrin de me séparer d'un bon ami dans la société duquel j'avais passé quelques mois. Il partit, et je me souviens que mon pauvre, cœur fut navré de tristesse ; je n'avais plus de goût à rien. Ma fille me semble aujourd'hui dans la même disposition de cœur; elle s'éveille, cherche sa sœur et ne la trouve plus à ses côtés. Vous avez beau n'être séparées que par sept lieues de distance; sept lieues 1 mais c-'est pis que le tour du monde. Quand on a besoin de se voir, de se parler, de se communiquer l'un à l'autre, l'épaisseur d'un mur prend une étendue sans mesure.

Je vous remercie de m'avoir mêlé à vos regrets. Hélas ! tout le temps que vous avez passé chez moi, moi, je l'ai tristement consumé loin de vous. A la vérité, j'ai pu deux fois vous voir et vous entendre. Le ciel, dans mon enfer, s'est ouvert deux fois aux sons de votre voix angélique, et si, jusqu'au moment

de votre arrivée, je m'étais cru mort au monde, vous avez su bien me faire sentir que j'avais encore l'âme et l'oreille

(d'un homme qui vit passionné pour les arts et pour l'amitié. Non, je ne veux pas conserver dans votre lettre la phrase

I où vous me dites que vous ne faites plus partie de ma famille.

Enfant du ciel, aimable archange, Vous en qui l'être illimité, Pour embellir l'humanité, A mis un si rare mélange Et de talents et de beauté ; Vous, qui dans ma captivité Où j'ai pu vous voir, vous entendre, Par deux fois avez fait descendre Un regard de sérénité.

Vous dites que de ma famille Vous n'êtes plus dès ce jourd'hui.

Ce mot m'apporte plus d'ennui Que ne font, et verroux et grille.

Non ! c'est par le cœur qu'on se tient, C'est par le cœur qu'on s'appartient ; Oh 1 vous serez toujours ma fille :

Je salue amicalement l'heureux père de Raphaël. Dites-lui, s'il vous plaît, que sous son bon plaisir! je baise respectueusement le bout de vos ailes de lis et de roses. Ma foi! c'est lait; et honni soit qui mal y pense.

P. S. Je viens d'embrasser tristement le citoyen Ginguenc. !ll est notre compagnon d'infortune depuis quelques heures. Nous avons parlé de l'archange; et parler de vous, c'est partout un bien.

LETTRE XGVIII.

EULALIE A SON PÈRE

Ce 17 floréal an 3.

Votre lettre à mon amie est charmante. Il y aurait là pour

moi, et je suis sûre qu'il y aura aussi pour elle, de quoi charmer pour plus de quinze jours l'ennui et la solitude du Piessis. Pauvres amies ! nous étions si bien ensemble. ïl est des choses pourtant qui, malgré mes volontés consolatrices, nç m'offrent de bien d'aucun côté. Je lis partout, autour de moi. mal gratis. A quoi cela sert-il que je ne vive plus avec ma sœur, si ce n'est à m'affliger bien gratuitement? Mais laissons ces idées que ma petite indisposition n'a pas peu contribué l rafraîchir. Disons que, dès que je tiendrai ma plume enhon nête femme et non plus en voleur, car ma main trembli encore, je vous écrirai, mon cher papa. J'ai bien des chose à débrouiller. Nous tâcherons de parvenir à quelque clarté En attendant, s'il ne vous déplaît pas d'embrasser deux joue couleur de rose, car il y en a de toutes les espèces et de toute les couleurs, je vous les tends, et me garde bien de vou répéter combien je vous aime, de peur que vous ne disiez c'est apparemment pendant sa maladie qu'elle a appris rabâcher des choses aussi inutiles et aussi sues. Embrasse pour moi notre petit suspect l.

LETTRE CXXIX

ROUCHER A SA FILLE

Ce 23 floréal an 2, & cinq heures du matin.

Tu le vois, ma chère enfant; je m'éveille de bonne heu: a ta pensée. Je veux que tu reçoives ton modique avoir de décade. Je veux me donner à moi-même le plaisir de caus avec toi. Ce m'est une si douce occupation partout, mais pa ticulièrementdansla captivité où je vis ! sept mois sont écoi lés depuis notre séparation. Depuis deux jours je commeu à user mon huitième, si toutefois il ne serait pas mieux de di

i Pendant les quatre derniers mois de sa captivité, Boucher a eu ayee son fils Emile,

que mon huitième commence à m'user. Cependant je n'ai pas le droit de me plaindre; il y aurait même quelque ingratitude de ma part à maudire ma détention. J'ai vu le cœur humain de plus près, et j'ai fait là une ample récolte. On suit des cours de physique, de chimie, de botanique et l'on s'éclaire ; mais un cours de malheur éclaire bien davantage. Oh ! que l'espèce humaine est une pauvre espèce ! que de pusillanimité, d'insouciance, d'irréflexion ! Cependant soyons justes; il y a là aussi de la raison, du courage, de la grandeur, de cette dignité qui donne une haute idée de l'âme humaine accoutumée à se travailler pour s'améliorer. Et d'ailleurs rna détention a profité à ma Minette. Ma fille, par mon malheur, s'est trouvée placée comme une plante en serre chaude. Je vois qu'elle s'est développée d'une manière rapide, et que son esprit ne tardera pas à arriver à la pleine maturité ; Thompson, je crois, appelle cela the perfect year. Elle sait même tirer grand parti de ses jours de maladie. Le désir de commercer avec les grands hommes de la Grèce, un respect profondément senti pour la vertu de Socrate, une juste appréciation de quelques hommes dont le nom est dans toutes les bouches de la renommée et qui n'en furent pas moins des êtres nés pour le malheur de leurs semblables; voilà les heureux fruits que ma Minette a donnés dans l'espace de huit jours de fièvre. N'est-ce pas le cas de dire : Il fait bon battre un glorieux. Sais-tu, mon enfant, que si tu devais toujours aller d'accroissement en accroissement, tu me forcerais peutêtre à te dire, comme le médecin de Molière : Je te donnerai la fièvre. Tout bien examiné, je serais capable, je crois, de cette philosophique inhumanité. Mais plaisanterie bonne ou i mauvaise à part, il m'arrive un grand bien toutes les fois que je te vois faire un pas de plus vers ton perfectionnement moral; c'est la jouissance que m'adonne ta lettre d'hier. Tu l'as écrite, on le sent bien, au courant de ton âme; et c'est là ce qui m'en plaît. On n'écrit ainsi que lorsqu'on est ému. Oui, tu arriveras, j'en suis sûr, au bien pour lequel tues née et que je voyais moi, bien plus prochain que d'autres ne le jugeaient ! qu'on vienne me dire à présent ce qu'on m'oppo-

sait quelquefois : mais vous la gâtez ; mais vous ne ferez qui fortifier les défauts que met en nous la nature ; et puis cen autres mais que la bouche de nos amis ne disait pas ; leui yeux y suppléaient, et ces yeux, je les entendais. Mais j'en tendais aussi une autre voix intérieure qui parlait plus haut J'ai donc continué d'aller mon train, et bien m'en a pris Minette est prête d'arriver où je dois trouver écrit en gro caractères très-lisibles à tout le monde : Justification cïui père.

Je t'envoie les volumes de Sterne et ta traduction. Celle-c est à revoir aujourd'hui que les deux langues sont plus con nues de toi. Je te recommande , ma bien-aimée, de lire li 121e page du tome II des volumes non brochés, et cela i l'instant même où ils arriveront l. Tu verras que cet ouvrage dont tu n'as pas poussé la traduction jusque-là, contient de choses d'un intérêt plus grand que celles que tu as traduites je m'en rapporte à ton jugement.

Ta quintidienne qui, dis-tu, ne te sort pas de la tête et dan laquelle tu vois un grand sujet de joie, vue de plus près ti rejettera loin, bien loin de ce sentiment. Te souvient-il de tableaux qui entrèrent dans ta collectionne 16 et le 21 bru maire dernier? Eh bien ! celui-ci en est le pendant. Quand i sera tout à fait à toi, étudie-le, et les tempêtes de Fernetru te sembleront pas plus effrayantes.

Bonjour, ma chère et bien-aimée, bonjour ! je les embrassi ces joues où sans doute il ne reste plus rien de la lièvre et puis, quand même il y en aurait trace encore, est-ce qui le cœur d'un père s'en épouvante.

i A cette page était jointe la lettre suivante, datée du 17. Nou3 avons cri devoir, pour la placer, suivre plutôt l'ordre de son arrivée que celui de sa data C'est par un semblable moyen que Roucher a fait passer à sa fanrllle les lettrei relatives k sa translation de Sainte-Pélagie à Saint-Lazare.

LETTRE C

ROUCHER A SA FILLE

Ce 17 floréal an 2, à neuf heures du soir.

Quoi ! jamais six semaines entières de santé pour ma chère

inette ! quelle triste jeunesse I La fièvre en dévore une parle, et l'autre est flétrie par le malheur de ma captivité. Est-ce

e tu serais au monde, ma chère fille, pour ne connaître de a vie que ses misères? Il est des êtres qui semblent en naisant dévoués à l'infortune. L'abominable prédestination! ,on, ma bien-aimée ! espère avec moi un changement de sort, ,u du moins travaille par la pensée à te rendre moins intoléîble celui dont tu gémis. L'arc du malheur, comme tous les «utres, ne peut pas toujours être tendu. La corde rompt ou e relâche. Le moment de la détention est peut-être arrivé. Ce l'est pas que j'ose trop me livrer à cette espérance; il serait ossible que l'erreur qui t'a privée de ton père, pendant sept ,iois, se prolongeât encore pour t'en priver. Ils ne sauront ^mais, ceux qui vont nous juger, tout ce qu'il y a eu de sinérité de désir, de pureté d'intention pour l'établissement de a liberté, dans le cœur de celui qu'on a calomnié du titre (dieux d'homme incivique. Je ne me crois pas une vertu supélieure à toutes les vertus; mais j'oserais bien défier d'en produire une seule qui me laissât loin des citoyens les plus intè- ;res. Mon malheur est, peut-être, d'avoir marché droit clans le hemin tracé par la loi, sans regarder ni aux autres ni à moijnême surtout. Je n'ai pensé, rêvé que le bien général, jamais non bien particulier. Aussi, quel que soit l'instant de ma mort, ne trouvera-t-il aussi pauvre que m'avait fait l'instant de ma îaissance.

Maman et toi, vous avez dû être bien étonnées, bien tristes 1e voir revenir la porteuse sans panier de retour et sans un »eul mot de ma main. Tel a été aujourd'hui l'ordre de la mai-

son. Nulle communication avec l'extérieur que pour en r( voir les seuls comestibles. Dans l'intérieur, toute commi cation défendue de corridor à corridor. Une grande et va inquiétude agitant toutes les âmes et troublant tous les visaj Je ne sais quelle sombre terreur sans objet déterminé, dejj huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir, a pours le plus fort comme le plus faible. Chacun réalisait, pour a dire, les chimères de son imagination, à la suite des recl ches faites, dans les cellules du premier par les magistrats peuple, de tout ce qui peut compromettre la tranquillité d République.

Tu sais, ma chère fille, que dans toutes les circonstan je conserve assez mon âme en paix. Après tout ce que tu de mon inaltérabilité la nuit de mon arrestation et le joui ma translation, en charrette ou en tombereau, de Sainte-P gie à Saint-Lazare, j'étais autorisé à croire que j'étais dor< vant à l'épreuve des événements. 11 a fallu décompter auji d'hui. Il a fallu quitter mes travaux ordinaires ; imposs de conserver cette impassibilité que l'étude demande. V fois je me suis assis àmon bureau, vingt fois je l'ai abandoi Mon esprit était loin de moi; il courait, dans le corridor premier, après les perquisiteurs. J'avais beau me dire je n'avais rien à redouter de l'œil même le plus sévère, quiétude environnante m'a enveloppé aussi. On ne trouve p à s'arrêter dans le vague. Demain la recherche arrivera i doute à notre corridor et, quel qu'en soit le dénoûmen m'en trouverai cent fois mieux par la raison seule que ce un dénoûment. En attendant je vais me coucher. L'inac du jour m'a fatigué plus que n'aurait pu faire le travail le forcé. J'ai besoin de repos, et j'espère en trouver dans draps. Emile dort depuis une heure. Il a bien remarqi bruit confus, lebisbiglio qui courait dans le corridor; nu n'a compris rien, sinon qu'il y avait quelque chose d'exti dinaire. Oh ! l'heureux âge pour lequel il n'existe ni pass avenir 1 Que le présent soit bon, et tout est dit pour 1 fant.

Bonsoir, ma chère Minette ! Je parie que pour mama

ur toi, la nuit sera plus longue et plus noire que pour moihne. Embrassez-vous en mon nom.

!e 18 floréal an 2, a six du soir.

La recherche commence ; les administrateurs sont dans les ornières chambres de Germinal. Mon wise-man est à son iglais; Emile, sur sa chaise rembourrée, joue et barbouille i pnere des cartes sur la planche de la fenêtre, et moi je Itircis pour ma Minette du papier, à mon ordinaire. 'La journée s'est passée dans l'attente de ce moment, mais B inquiétudes se sont calmées, sans doute par la nouvelle ■fie les montres d'or et d'argent qu'on avait enlevées, hier iatin, avaient été rendues le^soir; peut-être aussi parce que !»n a su que les administrateurs mettaient dans l'exercice de airs fonctions la plus grande honnêteté, ce qui ne contri- 'îepas peu à en adoucir la rigueur. Quoi qu'il en soit, me iici à mon bureau m'occupant de toi, ma fille, et de maman, -3St-à-dire, de ce que j'ai de plus cher au monde, en vous bociant Emile; il en sera toujours de même ée quelque lanière que la révolution dispose de moi. Libre ou captif, Hez moi ou ailleurs, et quel que soit cet ailleurs, c'est vers Sus que mon cœur se tournera. N'en parlons plus, et]causons es Mémoires de Staal. Je viens de les achever, et ils m'ont nnné un véritable plaisir; l'àme s'y attache. Surtout j'ai remarqué dans cet ouvrage trois époques d'un singulier intérêt, •ducation au couvent, la détention à la Bastille, et le mariage :e l'héroïne. Comme je me trouve placé aux premières loges, [ouv voir et juger la vie des prisons et tous les mouvements îtiirieurs des malheureux prisonniers, en lisant la deuxième 'poque, je me voyais sans cesse passer dans Staal. Cette jimme était aux écoutes de son cœur; car tout ce qu'elle a dit le se devine pas; on ne peut que s'en souvenir. Encore pour n parler si bien, longues années après, faut-il n'avoir pas iécu, comme font la plupart des prisonniers, dans une espèce 'aliénation de soi-même, dépensantletemps, non pas en penées réfléchies mais en stériles loquacités. Quant aux détails

relatifs au mariage, peut-être ne me suis-je pas trouvé bier disposé pour en juger sainement. Je te dis là une énigm( dont il faut te donner le mot. C'est ce matin que je lisais cettt partie, le cœur gros de soupirs étouffés et de larmes retenues Dans cet état, il ne me fallait que la plus légère ponction poui soulager et mon cœur et mes yeux. Ce bien m'est arrivé. Lt beau caractère d'honnête homme dans le baron de Staal, cette vie simple, modeste, philosophique et champêtre, qu contraste si bien avec ces jours de terreur, de sang et de discordes civiles auxquelles nous sommes livrés, étaient là pré sents devant moi et me donnaient une jouissance douce e pénible à la fois. Aussi quand le dernier coup de pinceau i été donné par l'auteur à ce portrait, c'est-à-dire, quand j'ai vi le baron mettre dans le carrosse, aux pieds de sa future, u\ •petit agneau le plus gras de soîi troupeau, je l'avoue, les larme m'ont inondé, je n'étais plus le disciple du stoïcisme de Séné que; appliqué chaque jour à me munir de cette morale fort et vigoureuse, si nécessaire dans les temps calamiteux, je m suis trouvé faible et me suis plu même à ma faiblesse. Peul être cette effusion de pleurs m'a-t-elle été un bienfait, ca dès ce moment j'ai commencé à voir tout moins sombre < moins noir. Je suis donc tenté de dire : grand-merci à mî dame de Staal.

Elle avait aussi, cette femme, le talent des portraits. Labn

yère, ce Labruyère que tu aimes tant, et dont tu as su

bien profiter, s'honorerait, à mon avis, d'avoir tracé celui (

madame de Bussy, Quel trait charmant, et que ma Minet

serait heureuse d'en mériter un jour l'application! Tout étc

sentiment dans elle, jusqu'à ses pensées, mais sentiment dansi

parfait accord avec les lumières les plus pures. Et cet autre qu

est encore plus difficile et plus rare de mériter : la confian

qu'elle savait inspirer était celle qu'on a pour soi-même, et vole

tiers on lui eût dit ce qu'on aurait eu peine à s'avouer. Al

puissé-je vivre assez pour voir ma Minette qui me donne ta

de douces espérances, arriver à quelque chose qui la rappr

che de ce beau modèle !

La recherche approche de ma cellule, je vais m'interroi

ore; mais avant, que je te dise un trait d'Emile. Roulant dans e corridor, au milieu des détenus allants, venants, parlans, 1 a sans doute ramassé des idées que ma cellule ne lui a oint fournies. Sans que ni mon sage ni moi nous l'ayons vu, il a fait une pacotille de tous ses joujoux, petits pots de {faïence, belles cartes et corbeilles de carton, et furtivement il a placé le tout bien avant sous le lit. Il est près de huit heures, e voilà à la fenêtre, sur sa chaise, qui avant de souper rae demande la permission de jouer à l'eau avec ses trois pots (de faïence; j'y consens, et je le vois un moment après se glissant et s'enfonçant à plat ventre sous le lit. J'en demande a cause, et il vient à moi me dire tout bas à l'oreille : et V officier municipal, il emporterait mes joujoux, je lésai cachés! J'ai jeu beau vouloir le détromper, il a persisté à croire qu'il serait dépouillé, car il a été tout remettre dans sa cachette. Il y a grande apparence qu'il conservera quelque souvenir de ce jour de Saint-Lazare.

Ce 19 floréal an 2, à neuf heures du matin.

Vers minuit nous avons été quittes dans notre chambre de la recherche tant attendue; je dis vers minuit, car depuis le moment où cette mesure, qu'on appelle de sûreté, a commencé, l'horloge de la maison a cessé de sonner, et comme mon ivise-man n'a plus sa montre ni moi depuis longtemps la mienne, ce n'est que par aperçu que l'heure du jour nous est connue. Quelques personnes sont persuadées que la crainte a fait suspendre le cours de l'horloge. Il est possible en effet qu'on ait assez mal jugé des détenus pour les croire capables d'un effort simultané, dans tous les corridors, à une heure convenue, et qu'on ait voulu ôter le moyen de partir d'ensemble. Quoi qu'il en soit, il est très-sûr que l'horloge n'a plus sonné et que même elle ne sonne pas encore.

Du reste, la recherche dans notre chambre a été assez courte et dans des formes assez honnêtes. Un officier municipal, un greffier, un guichetier sont entrés, ont pris notre nom, nous ont demandé nos rasoirs, nos couteaux; nous les avons don-

492 CONSOLATIONS t)È MA CAPTIViïS

nés. On nous a fait exhiber nos porte-feuilles; il n'y avait pas au delà de cinquante livres dans chacun, et on nous les a rendus intacts. S'il y en avait eu davantage, on nous en eût dépouillés. Avez-vous des armes? ont-ils ajouté. — Non, aije répondu; mais cet enfant de cinq ans dont je suis le père, et qui dort là sur un tapis et un matelas mis en double, entre six feuilles de paravent , il a auprès de lui deux joujoux en forme de fusil et de sabre; faut-il les donner? — Oui, nous allons le$ emporter; mais le concierge les rendra au bambin, quand il retournera auprès de sa mère. Cela dit, ils nous ont quittés, et je me suis couché, mais pour mal dormir, en rêvant, à ceux qui, hier, n'ont pas éprouvé un traitement aussi doux.

Notre cher Esculape, le bon Tap qui loge au premier, sort de ma cellule. Il nous a raconté l'appareil effrayant avec lequel on a commencé, hier, la recherche dans leur corridor. Vers lesneuf heures, soixante hommes, la baïonnette au bout du fusil, s'y placent en deux groupes; quatre d'entre eux se placent à la porte de chaque cellule visitée. Sacs de nuit, matelas, les souliers même qu'on a aux pieds, tout jusqu'aux bas et chaussons qu'on porte, est fouillé et examiné. Rasoirs, couteaux, ciseaux, canifs, compas, on s'en empare. Les montres, ainsi que les bagues et anneaux, l'argent et l'or monnoyés sont pris. On prend tout ce qui, dans les portefeuilles, se trouve au delà de cinquante livres, et ce qui ajoute à l'effet de ce dépouillement, c'est la figure, le ton, les manières, tout l'ensemble des dépouillants contre les dépouillés. 11 est trèsvrai que plusieurs ont cru voir leur dernière heure arrivée. Ils ne vivaient plus dans le mois de mai, c'était en septembre. Ce que l'exécrable père Duchène, d'antropophage mémoire, appelait la bûche nationale, se levait déjà et tombait sur leur tète. Je le conçois, le passé est un terrible apôtre de l'avenir. Heureusement qu'en sa qualité de prédicateur, il a menti. Vers le soir, on ne sait trop pourquoi ni comment, tout cet appareil de terreur s'est adouci, la recherche a perdu quelque chose de son premier caractère de Santa Hermandad. Les montres ont été rendues et laissées, et la visite a pris un

cours moins lent ou du moins plus uni. Elle a commencé à glisser.

Ce récit de notre ami m'a été confirmé par d'autres personnes du premier, et je vois clairement que le comble de la terreur était là véritablement à V ordre du jour.

Mais je suis inquiet pour d'autres personnes; il faut que je les voie, que je m'éclaircisse sur leur situation actuelle. Je vais même risquer, sans en avoir la permission, de savoir des nouvelles précises de la personne à laquelle ont été adressés certains vers que tu connais. On se sent le besoin de voir tout ce qui intéresse d'une manière ou d'autre. Nous ressemblons à de malheureux naufragés qui, après la tempête, jetés ça et là par les flots sur une plage, se cherchent, s'embrassent, et se racontent les divers accidents dont ils ont été le jouet. Bonjour, ma chère Minette ! Je reviendrai à toi, et après-midi, tu sauras ce que j'aurai recueilli ; il sera consigné dans mes lettres, et un jour, quand nous nous retrouverons, il nous sera doux de nous entretenir de tous nos maux passés.

Ce 19 an 2, à cinq heures du soir.

J'ai rapporté de ma course deux anecdotes qui ne sont pas à négliger. L'une fait autant honneur à l'humanité que l'autre la déshonore ; mais par malheur celle-ci est sûre, et celle-là n'a pas la même certitude.

On dit que l'un des citoyens armés que l'on destinait à se répandre dans le corridor pour le garder, croyant qu'on le destinait à une fonction moins honorable et moins douce, a refusé obstinément d'entrer. Il y a grande apparence que ce brave homme n'était point acteur aux portes des prisons dans les fameuses journées de septembre. Si ce refus est vrai, il avait donc aussi, ce citoyen, la tète pleine des horribles images qui ont tant travaillé l'âme des détenus, surtout au premier; nous sommes donc excusables, nous qui marchions dans les ombres de l'incertitude, de nous livrer à des craintes, à un effroi qu'avait un homme placé pour voir et lire plus clair.

J'ai conversé avec la personne à l'Aiguille-Pinceau. Quoique la recherche fût déjà adoucie quand on est arrivé la nuit dans sa cellule, elle a été horriblement rembrunie par un mot qui n'a pas besoin de commentaire; il suffit de le rapporter dans sa pureté native. Le voici. L' Aiguille-Pinceau représentait, avec sa voix douce et modeste, que, si on la privait de son couteau, elle ne saurait plus comment couper son pain, n'étant pas assez forte pour le rompre. Eh bien! lui a répondu tranquillement l'un des visiteurs, on te le rendra, si tu dînes encore. Je ne sais ce que c'est qu'un pareil répondant, mais à coup sûr, ce n'est pas un homme. Ce mot m'a fait une telle impression, que je l'ai sans cesse autour de mes oreilles. Je veux m'en distraire. Pour cela j'ai recours à la mémoire de M. Ginguené qui nous est arrivé depuis quelques jours et me vient voir quelquefois. Nous avons parlé de l'archange, et, si l'archange nous eût entendus, il aurait bien vu que ce que nous pensons n'est autre chose que ce que nous lui disions, mon co-détenu en lui parlant, et moi en lui écrivant. D'objets en objets, nous avons causé philosophie, littérature, que Cicéron ap^lait les consolatrices de la vie, et malgré moi je me suis amusé d'une épigramme que je ne connaissais pas, faite par Lebrun contre Laharpe, au sortir d'une séance du Lycée où ce dernier avait parlé, dit-on, avec peu de respect du grand Corneille. La voici :

Ce petit homme, à son petit compas Veut sans pudeur asservir le génie ; Au bas du Pinde il trotte à petit pas Et croit franchir les sommets d' Aonie.

Au grand Corneille il a fait avanie ; Mais, à vrai dire, on riait aux éclats De voir un nain mesurer un Atlas, Et redoublant ses efforts de pygmée, Burlesquement roidir ses petits bras

Pour étouffer ei haute renommée.

Voilà la vraie poésie épigrammatique ; on peut ne pas l'aimer, mais il faut savoir l'admirer partout où elle se trouve.

LETTRE CI

ROUCHER A SA FILLE

Ce 26 floréal an 2, à cinq heures du matin.

fuisque tu lis Annibaî Caro , ma chère enfant, tu connais le discours du pieux Ënée à ses compagnons d'infortune, après la tempête. Peut-être, leur dit-il,

Aimerez-vous un jour à vous en souvenir.

E verra tempo

Un di, che tante, e cosi rie venture.

Non ch' altro, vi saran dolce ricordo * .

N'est-il pas vrai que, toi et moi, nous admettons ce présage et que même nous en excluons le -peut-être ? Quoi qu'il en soit, te voilà en possession de cet épouvantable tableau. Il a échappé au hasard de la mer. Je m'en applaudis. On est bien aise d'avoir dans sa galerie les tableaux que Vernet a tracés de l'orage, au milieu même de l'orage. On est bien sûr alors d'avoir sous les yeux une traduction fidèle de la nature.

La réimpression de mon Smith court la poste. Ce sir Buisson donne du fouet sur le dos de ses ouvriers chevaux. Je crois, Dieu me le pardonne, que si je le laissais faire, il me ferait l'honneur de me placer dans son écurie pour me pousser à volonté, quand il lui prendrait l'envie d'aller à perte d'haleine. Mais je ressemble un peu à Yippogrifo di messer Lodovico , je ne me laisse pas aisément monter. Que mon chevaucheur attende donc mes heures de bonne volonté. Hier encore, j'ai envoyé trois épreuves; c'est tout ce que mon attention d'un jour peut porter de travail.

Tu lis aujourd'hui, dis-tu, la Henriade que tu n'avais fait que jardiner. Cette lecture de suite achevée me vaudra, sans doute, quelques lignes bu même une longue lettre à placer dans mon porte-trésor. J'attends, non sans impa-

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