‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 122 sur 126 · Forsan et hœc oîim meminisse juvabit. (Virg · texte numérisé non relu

Forsan et hœc oîim meminisse juvabit. (Virg

tience, que ce surcroît de fortune m' arrive. Le Goffredo te servira merveilleusement pour juger le Henri. Mais chut l M. le professeur de belles-lettres, ne devancez pas la marche de votre élève. Pourquoi mettre cette plante en serre chaude, elle est d'assez bonne venue; laissez-la tout naturellement donnerson fruit en son temps.

Tu t'es donc trouvée, hier, assez de jambes, malgré la lassitude que donne la fièvre, pour faire avec maman le long chemin qui nous sépare? D'abord c'est très-bien pour ta santé, mais beaucoup mieux pour la satisfaction de ce malheureux papa. Il t'a du moins entrevue ; il a reçu par les yeux les témoignages de ta douce tendresse. Grand merci, Minette, du bien que tu m'as fait! il y avait si longtemps que je n'avais aperçu cette face aimable ; c'est du baume dans le sang. Je l'ai bien senti s'y insinuer. Je veux finir ma lettre comme la dernière; il est bon quelquefois de sourire. C'est une anecdote littéraire que j'ai puisée à la même source.

Le malheureux avait fait une tragédie de Tibère. Le

président Dupuys qui l'avait jugé bonne en manuscrit, l'acheta à l'auteur et la donna au théâtre sous son propre nom. La pièce tomba et le président en fut quitte pour son argent déboursé et cette épigramme remboursée :

Pourquoi du malheureux Tibère Blâmer le président Dupuy ?

Si sous son nom il n'a pu plaire, Aurait-il plus plu sous celui De celui qui, pour le lui faire, A reçu dix écus de lui ?

LETTRE Cil.

ROUCHER A SA FILLE

Ce 80 floréal an 2, à n«uf heures trois quarts du soir.

Avons-nous, ma chère Minette, la même manière de

supputer le temps? moi je le compte parles lettres que tu m'écris. Sont-elles fréquentes ? il passe vite, et l'ennui de la captivité même ne saurait l'allonger. Sont-elles rares? oh! alors il n'a plus d'ailes, il se traîne sur ma tète; c'est véritablement un vieillard décrépit. Ne t'étonne donc pas que ce quine de jours qui viennent de passer, m'ait paru long, aussi long que cinq siècles. Je sens très-bien que tous ces dons du printemps dont au muséum on a chargé ta boîte botanique, et qu'il fallait vite placer dans des papiers, et puis entre des matelas, et puis encore sous presse, pour les changer encore le lendemain, recommençant ainsi ce long travail, chaque jour, pour de nouvelles arrivées; je sens, dis-je, que cet ouvrage a dû absorber toutes tes journées. Je ne les ai donc pas calculées pour te reprocher ton silence, je m'y suis soumis ; mais cette soumission n'a pas empêché que je ne sentisse la privation du charme qui me console.

J'ai reçu, il est vrai, ce matin un témoignage de ton amitié. Le rosier choisi par toi, la semaine dernière, m'est enfin arrivé. Il était temps que je le visse; car déjà, je le croyais perdu sans ressource. Le voilà maintenant placé sur ma fenêtre où il passera les nuits et les matinées à la fraîche, mais pour rentrer dans ma cellule à l'heure où le soleil la visite, et où il faut par conséquent fermer et vitres et rideaux. Grand merci, ma chère enfant, de cet échantillon du printemps! Je suis tenté d'avertir, par une inscription, tous ceux qui viennent me voir, qu'ils doivent se garder d'y toucher.

Vous, qui de votre ami visitez la retraite, Respectez-moi : je suis un présent de Minette.

Qu'ils y prennent garde; car pour peu qu'ils le tourmentent de leurs doigts, ce distique les fera rentrer dans leur devoir. Je l'écrirai en grands et gros caractères, j'en entourerai le vase, et, à ce nom de Minette qui jouit ici d'une réputation qui en impose, les doigts des amateurs resteront dans une immobilité respectueuse.

Je me livre en t'écrivant, ma chère fille, à des idées aussi

aimables que ton âge , et c'est encore un bien que je te dois, car la journée a été bien triste pour moi. J'ai perdu mon jeune aide de Smith l, celui qui t'avait donné le poëme de Prior, Henry and Emma. Ce jeune homme d'une si belle espérance et par son caractère déjà fortement prononcé et par son amour pour les études solides, il ne vit plus ; il n'a fait que goûter à la vie. A peine avait-il dépassé 1 âge de la première réquisition. Mon âme est véritablement en deuil. Je m'étais attaché à lui, je l'aimais ; et l'espérance, même la certitude qu'un jour il serait un homme trèsdistingué, me donnent de vifs regrets sur sa mort. Hélas ! dans l'état habituel des prisons, il n'en faut pas tant pour teindre en noir tous les sentiments, toutes les pensées; la philosophie n'est pas assez puissante pour tenir toujours l'âme au même degré de hauteur. D'ailleurs n'y a-t-il peut-être dans l'homme qu'une certaine mesure de courage. Tout s'épuise, et le maintien le plus ferme n'est plus qu'un mensonge du corps qui veut ne pas paraître complice de la faiblesse de l'âme. Je regretterai longtemps mon jeune aide. Les dangers dont chacun se croit menacé, ont beau pousser vers l'égoïsme et rassembler toute notre sensibilité sur nous-même , je ne partage pas cette honte du cœur humain. J'ai donné des larmes sincères à la mort de cet infortuné jeune homme que j'avais cru digne d'un meilleur sort.

C'est donc demain que le cours de botanique doit s'ouvrir. Il commencera sans doute, comme l'année passée, par un discours préparatoire sur la naissance, les progrès et l'utilité de cette science. Je n'ai pas besoin de te recommander d'aller l'écouter, et pour cela de te placer en face du professeur, s'il est possible. Tu t'appliqueras à en tirer profit, ne fût-ce que pour m'en faire parvenir quelque chose dans ta prochaine quintidienne. C'est de toi, ma chère enfant, que quelques gouttes de miel de cette science charmante, doivent venir corriger l'amertume d'une captivité de huit

(1) Cezeron, mort victime de la tyrannie décemvirale, le 29 floréal.

mois. Tu m'avais promis un cahier de principes rédigés par toi. Est-il achevé? il me semble que oui, si je puis en juger par quelques lettres de nos amis.

Tu ne m'as pas dit encore si enfin les familles ont été placées dans l'ordre de Jussieu, ce devait être le travail de l'hiver. Plus j'y pense, et plus je suis persuadé qu'il faut que toutes les méthodes cèdent un jour à la méthode naturelle, môme sans en excepter le système de Linné. Celui-ci, sans doute, est plus favorable aux commençants. 11 présente des objets faciles à saisir par les yeux, même les moins exercés. Mais il est trop souvent sujet à des exceptions qui les mettent en défaut. Aussi ne suis-je pas étonné que Buffon l'ait constamment rejeté. Il n'a pas rendu, il est vrai, à Linné la justice qu'il mérite, comme père et, pour ainsi dire, créateur de la science; surtout comme perquisiteur éminemment doué du génie de l'observation. Qui sait même si la jalousie qui se mêle toujours un peu dans les jugements des grands hommes, toutes les fois qu'il est question d'un grand homme, n'a pas ici joué son petit rôle. Mais chutl sur cette faiblesse du cœur humain; et puis bonsoir.

LETTRE CIII

EULALIE A SON PÈRE

Ce 2 prairial an 2.

Oui, mon cher papa, le cours a commencé hier, à sept heures du matin, dans la salle des minéraux, au cabinet national. Depuis longtemps on travaille dans l'amphithéâtre. On y ajoute deux pavillons où les professeurs d'anatômie et tous ceux qui ont rapport à cette partie feront dorénavant leurs expériences, et placeront tout l'attirail de cette science. Alors notre salle sera entièrement libre, agrandie de tout ce qui faisait le laboratoire et ouverte entièrement par le haut. Sans doute je trouverai le travail très-bon, quand il

sera achevé; mais aujourd'hui il n'en est pas ainsi. Quelle différence d'être dans cette salle ou dans l'amphithéâtre ! elle n'est pas très-grande, le plafond est bas, on n'ouvre point les fenêtres à cause des professeurs; c'est à périr de chaud. Hier, on étouffait ; que sera-ce en été ? et puis, on n'ouvrira qu'à sept heures précises. En cas de pluie ou de soleil, il faudra toujours calculer assez juste pour ne pas arriver trop tôt ni trop tard. Les places peu nombreuses du tour de la table seront d'autant plus recherchées qu'il n'y a point de gradins. C'est une égalité parfaite dont il résulte une grande inégalité, car les premiers ou les plus coudoyants sont les mieux placés; ils voient tout, les autres rien. Je ne sais si nous aurons toujours autant de monde qu'hier. Il y en avait, ce me semble, beaucoup plus que l'année dernière. Je n'ai guère compté que sept à huit personnes de connaissance. Hébé qui, par parenthèse, n'a pas rajeuni avec le printemps, y était suivie de sa cour. C'est M. Chapeau, on dirait qu'il la prenait sous sa protection; c'est Mlîe Bet***, c'est M. Bin**, un ou deux autres encore, que je n'ai pas l'honneur de connaître, et qui font sa société. Est- il au monde rien de comparable à une société ? Avec une société, on lève la tête, on regarde en face, on marche ferme, on parle haut, on rit tout bas, on jette, n'importe où, quelques mots scientifiques, on applaudit avec transport, et l'on est beaucoup plus occupé de l'effet qu'on projette aux environs, que de ce que dit le professeur. Voilà ce que fait une société; sans cela de la tristesse et de l'humilité. Laissons chacun faire son bonheur comme il l'entend. J'aime infiniment à voir passer les humains, quoique je les trouve bien affligeants. Hélas! toi-même, pauvre Minette, tu as sans doute affligé tous ceux qui t'affligent. Je ne vois rien de plus désolant. C'est cependant iaévitable. Que faire? la plus grande sagesse n'y peut rien. Socrate est mort empoisonné. Mais ce n'est pas où j'en voulais venir. Je dis donc que je n'ai pas perdu un seul mot de ce qu'a dit notre professeur. J'étais au premier rang, en face de lui. Il nous a lu un discours préliminaire, selon moi, très-bien fait. D'abord il a parcouru les trois règnes en général, et nous

les a présentés dans leurs rapports respectifs. On aurait dit qu'il avait pris beaucoup de choses dans le cahier de botanique raisonné que nous faisons ensemble. Ensuite, il a considéré l'étude du règne végétal sous deux points de vue, l'utilité et l'agrément. Il s'est assez étendu sur le premier, j'aurais voulu que tous les agriculteurs fussent là. Il a fini par nous faire passer en revue les différentes méthodes et les systèmes différents; je veux dire les plus célèbres qui ont été établis depuis Césalpin jusqu'à nos jours. Il a fait assez bien sentir les avantages et les désavantages des uns et des autres. Le discours prononcé, il a passé tout de suite aux racines. J'avais mon cahier sous mes yeux. Je l'ai suivi attentivement, et le maître n'a rien dit que j'eusse à ajouter. Après la leçon, je me suis promenée, tandis que Chauvet remplissait la boite. J'examinais une plante et j'avais l'air de douter sur son véritable nom , lorsqu'un jeune homme que j'avais remarqué le matin, au cours, s'approche de moi et, son Linné en main, dit qu'il va lever le doute. Je vis en peu d'instants que j'avais affaire à un savant, tandis qu'il s'aperçut, à coup sûr, qu'il n'avait affaire qu'à une ignorante, mais à une ignorante du ! moins qui ne cherchait point de faux-fuyant pour se cacher, I et qui, à découvert, ne demandait pas mieux que de s'instruire. La botanique fournit abondamment à la conversation. Je lui parlai de mon herbier. Il me dit qu'il en avait un bien considérable dans son pays. Je l'avais jugé à son accent, des pays méridionaux. De questions en questions, j'appris que, soumis à la première réquisition, mais trop délicat pour porter les armes, il avait obtenu d'être nommé officier de santé, qu'il était chargé en conséquence de parcourir 1 les jardins botaniques de la France et que, seulement à . Paris pour quelques mois, il allait repartir pour continuer sa mission. Il a été dans les Alpes, dans les Pyrénées; c'est là qu'il a fait un amas considérable de plantes. Il nous a | encore parlé du jardin botanique de Montpellier, si beau autrefois, et qu'on laisse dépérir aujourd'hui. Sans doute que le gouvernement fera pour ce jardin ce qu'il fait main- . tenant pour celui de Paris. En parlant des différents genres

nouveaux qu'il ne connaissait pas, tels que le Fontanesia, le Gorteria, etc., je lui ai demandé s'il connaissait celui de Virgilia. Il allait faire des reproches au jardinier de ne le lui avoir pas montré, quand je répliquai qu'il ne fleurit qu'au mois de juillet, vers la fin même. — Je dois partir dans six jours, dit-il, et m'en aller à deux cents lieues; ainsi je ne verrai donc point la Virgilia. J'en suis désespéré. — Je l'ai dans mon herbier très-bien conservée; si vous venez au cours après demain, je pourrai vous l'apporter et vous donner la satisfaction de la voir. Il me remercie en ajoutant que plusieurs de ses amis doivent bientôt venir ici, et qu'il les chargera de me remettre quelques plantes rares, surtout un bel échantillon du Tulipier qui ne fleurit point à Paris. 11 ne croyait même pas qu'il y en eût; mais je lui indiquai l'endroit du jardin où il en pouvait voir en pleine terre, qui peut-être un jour feront une plus belle allée que celle des Catalpas. Maman, à qui l'on peut s'en rapporter, et qui ne fait rien sans avoir pensé, jugea honnête et non hors de propos de lui proposer de venir avec nous voir la Virgilia. Grands remerciments ; il était enchanté de l'offre. J'ai pris ma boîte. Il n'a pas voulu qu'on étiquetât les plantes, se chargeant de les nommer à la maison. Là, je lui ai montré mon herbier; il a passé environ deux heures à regarder plusieurs familles, et si je voulais l'en croire, on ne peut pas dessécher ni mieux ni avec plus de soin. Quant à la Virgilia, j'ai tout retourné, mais en vain. Le botaniste, je ne sais pas son nom, ne devait pas la voir ce jour-là. Après nous être promis de nous retrouver au cours le lendemain, nous nous sommes quittés, lui, à ce qu'il disait, enchanté d'avoir vu d'aussi belles plantes, et moi assez contente delà promesse du Tulipier et d'autres encore. A peine était-il sorti que j'ai retrouvé ce que je cherchais depuis deux heures. Je l'ai mise dans un cahier, et je veux absolument que demain matin la Virgilia le somme de sa parole. Que dites-vous, mon cher papa? que je suis une bavarde, n'estce pas? que je ne sais ni commencer ni finir. [J'ai trouvé la matinée agréable, et je vous en rends un compte fidèle. J'ai

OU COflfiESPONDÀNCE DE BOUCHER. 503

i encore là des plantes d'hier à arranger; une cinquantaine à i changer de matelas, peut-être même de papier; des Iris surtout à migeoter. Vous n'avez pas d'idée combien il est difficile d'en sauver une de ces Iris. Sur sept ou huit que ' j'avais prises dernièrement, pas une de présentable. Il est vrai que je les avais laissées trop longtemps sans les changer. Je suis apprise maintenant. Les mettre dans des draps blancs de douze en douze heures et les presser à peine, ce sont deux moyens dont j'espère tirer quelque succès. Elles sont à part, et s'il ne faut que du soin et de l'attention pour les avoir belles, je les tiens pour belles d'avance.

Hier, vers les sept heures, je suis descendue au jardin. Je tâchais avec peine de m'étourdir sur ce que j'avais appris le matin, lorsque votre lettre est venue m'ôter le peu de courage qui me restait. La tristesse, les larmes ont pris le dessus, et, au milieu de la société, je me suis plongée dans un noir qui m'oppresse encore, ce matin. Je me suis figuré tout ce que vous avez dû souffrir; j'aurais voulu tenir le matin, et avoir tout laissé là pour vous écrire et tâcher de faire diversion à votre douleur. Vos lettres sont notre baromètre à maman et à moi. Notre âme ne prend un peu de calme que lorsque la vôtre en prend aussi. C'est vous, c'est vous seul qui soutenez Minette et maman. L'idée de cette captivité éternelle est parfois si lourde à supporter, que nous sommes prêtes souvent à nous en laisser écraser. Ce cours, ce beau soleil, ce printemps, au lieu de nous donner des jouissances pures, ne nous apportent qu'amertumes et regrets. Je ne fais pas un pas; je n'examine pas une plante, que l'année dernière ne soit présente à mon imagination. Je compare sans cesse, et plus je compare, et plus je me trouve malheureuse. Souvent je veux aller jusqu'au fond de ce que votre absence peut me causer de peine, et je me retiens de ce mouvement qui achèverait de m'ôter le peu de forces qui me soutiennent à la surface. Et puis maman n'a-t-elle pas besoin de consolations? Oh ! si je pouvais verser sur ses plaies tout le baume que je voudrais! Mais nous souffrons toutes deux également, et je ne puis que bien peu de chose. Adieu, mon cher papa!

LETTRE CIV

ROUŒER A SA FILLE.

Ce 6 prairial an 2, & cinq heures dn matin.

Quel long voyage et quelle courte entrevue! Traverseï tout Paris pour n'obtenir qu'une apercevance aussi rapide que la pensée! Oh! ma chère enfant, je n'ai jamais mieux senti (mieux veut dire ici plus cruellement), l'ennui de la détention. C'est être dans la perfection de la captivité, que de savoir là, près de soi, les objets les plus chers et de ne pouvoir leur adresser qu'un geste aussitôt fini que commencé. Pauvres infortunées ! vous croyez vous donner quelque soulagement, lorsque vous entreprenez ce pèlerinage; vous croyez me faire du bien à moi-même. Hélas! vous êtes loin, très-loin d'obtenir un pareil succès. Il me reste, derrière cette porte qui se ferme si vite entre nous, il me reste un mal aise d'âme et de corps, une tristesse qui me fait retomber de tout mon poids sur moi-même, et vous-mêmes vous n'emportez pas des pensées et des sentiments plus doux. Il faut , ma bien aimée Minette, combattre désormais, dans ta maman, ce désir d'une course au moins inutile ; vous avez l'une et l'autre assez de vos fatigues ordinaires. Réservez vos jambes pour le courant indispensable, et ne venez plus à cette porte inflexible chercher un redoublement d'émotions pénibles et douloureuses. Vous savez par mes lettres que je me porte bien, que je pense à vous sans cesse, que je vous aime; cela doit vous suffire. Pourquoi venir chercher des ennuis plus amers? pourquoi me livrer à des regrets plus vivement sentis?

Emile en courant, après dîner, dans le corridor Prairial habité par les femmes, avait dit à droite et à gauche qu'il verrait maman et ma sœur. L' Aiguille-pinceau lui avait fait promettre de venir la chercher, parce qu'elle désirait voir Fauteur de tant de jolies lettres. Elle a été bien punie de son désir. Emile n'y a pas manqué, il l'a amenée à la fenêtre. Elle était là, quand nous nous sommes entrevus. L'image de

OU COlittESPONDANCE de fiOLCHEB. 505

sa fille est venue cruellement la saisir; elle nous a quittés comme un trait. Rentrée chez elle, violente attaque de nerfs, et puis des larmes suivies de larmes. Sa cochambriste, jeune mère de deux enfants orphelins, n'était pas propre à la consoler. Elle venait d'apprendre que son fils, laissé aux mains des domestiques, était attaqué de la petite vérole, et se lamentait et se désolait de son côté. Quelle 'association de douleurs on voit ici! comme le sort se joue de la sensibilité humaine! Il travaille le cœur en tous sens. Chabroud me disait, avant hier, qu'il commençait à se lasser. Pour moi, je m'applique à tenir toujours mon âme debout, et j'ai un bon moyen pour y réussir; ma chère Minette, devine. Ce n'est pas la mer à boire. Est-ce que ton cœur ne t'a point déjà dit le mot de l'énigme? Il te l'a dit, j'en suis sûr. Eh bien! oui, je pense à toi, aux bons effets de ma captivité sur ton âme et ton esprit. Minette a trouvé la véritable richesse dans mon malheur qui est aussi le sien. Elle se forme de jour en jour à l'école de l'infortune. Un jour sans doute, un jour nous nous retrouverons, père, mère, enfants, tous ensemble, et j'aurai alors la plus douce des jouissances : ma Minette se montrera à moi parée de toutes ses perfections développées, Minette ressemblera à YÊve de Milton dans le Paradis perdu.

LETTRE CV

BOUCHER A SA FEMVE.

Ce 6 prairial an 2.

Quels sont donc les mots de ma lettre qui t'ont troublée, maçonne amie? S'il m'en est échappé de tristes, d'affligeants, je les désavoue. Il était loin de mon intention de te les adresser. Tu as assez de chagrins réels, ne t'en forge donc pas de chimériques. Il est impossible qu'après huit mois passés de captivité, l'âme, toujours tendue, ne se relâche pas

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