‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 123 sur 126 · VI · texte numérisé non relu

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de temps en temps. Mais cet état n'est jamais de longue durée. La machine morale se remonte; la plus légère réflexion sur l'inflexible nécessité, suffit pour la remettre en mouvement. Sois-en bien assurée, ce n'est pas moi que je crains, c'est toi. Je n'ai de peines véritables que les tiennes. Notre bonhomme m'a fait courir hier au soir aux barres et m'a fatigué. Tant de mois d'inaction ont engourdi mes jambes. Pour les siennes, elles sont toujours en activité ; aussi courent-elles à faire plaisir aux regardants.

LETTRE CVI

EULALIE A SON PÈRE

Ce « prairial an 2.

Voilà déjà onze heures. J'arrive du cours. La commissionnaire va bientôt partir; mais ne fût-ce que pour un mot, je prends la plume en hâte. La leçon de ce matin est, à mon avis, une des plus intéressantes de toutes. Vous vous souvenez, mon cher papa, de celle sur l'organisation du bois. Je vous avoue qu'elle m'a fait un grand plaisir, quoique dépourvue du charme de la nouveauté. Mon admiration moins vive était peut-être plus profonde et plus sentie. C'est dans cette partie si curieuse de la botanique, que les hommes et la nature semblent aller de pair. La finesse de recherche et d'observation des uns est proportionnée à la perfection de l'autre. En sortant, je regardais la foule avec un certain sentiment de joie, et je me disais : « Allons! encore une centaine d'initiés aux mystères de la végétation; deux cents yeux de plus qui ne verront pas une bûche sans penser aux vaisseaux propres, aux vaisseaux séveux, aux trachées, aux productions médullaires, au liber, etc. » Pourquoi y en a-t-il encore tant d'autres condamnés à l'indifférence de l'ignorance? Mais tel est l'ordre invariable des choses. Le nombre des aveugles doit surpasser celui des clairvoyants.

J'avais derrière moi un citoyen qui, par parenthèse, m'a forcée de prendre sa place, afin que je fusse mieux placée. Ce citoyen ne suit le cours que de cette année. Son étonnement fut extrême d'apprendre que cette liqueur, blanche dans les euphorbes, jaune dans les artichaux, n'était pas la sève, mais un fluide particulier contenu dans les vaisseaux propres, et faisant dans la plante l'office du sang dans les animaux. Ah Dieu ! me disait-il, dans quelle grossière erreur j'étais ! j'avais toujours cru que c'était la sève. Il voulait presque être honteux de son ignorance.

Il signor Giordam suit aussi le cours. Il vient très-exactement, et trouve qu'on ne prend pas trop de peine pour cette science, en la venant chercher, à six heures du matin, du fin fond de la rue Saint-Martin.

Hier, il y a eu une herborisation dans la plaine de Grenelle- Le rendez-vous était à huit heures, en face des Invalides. Les herborisants, m'a-t-on dit. étaient en grand nombre. Il en fallait là deux de plus : cette reflexion me bouleverse le cœur.

Vous m'avez demandé mon cahier. J'aurais voulu vous l'envoyer sur-le-champ, mais la citoyenne L**** le copie ; elle me le rend le soir, afin que je l'aie sous les yeux lors de la démonstration, et je le lui renvoie le matin. Chacun veut l'avoir. Il signor voudrait aussi que je le lui prêtasse. Cependant ce n'est pas merveille. Je vois qu'il faudra recommencer et fondre les leçons de l'année dernière avec celles de cette année. Je ne suis plus aussi contente de mon travail, il s'en faut. Je me chagrine de voir que ce qui m'a paru bien dans un temps, me paraît mal dans un autre. 11 en est de même pour tout. Combien de jugements imparfaits! C'est ainsi qu'il nous faut vivre dans une méfiance éternelle de nous-mème et des autres, et dire : « Prenons garde d'approuver, de peur d'être obligés de désapprouver un jour. » Je suis fâchée, mon cher papa, que nous n'ayons pas fait, l'année dernière, ce que je fais maintenant, la note de nos plantes. Je n'en mets pas une seule sous presse, que son nom ne soit couché auparavant sur une feuille de papier. De cette manière, je serai sûre de ne prendre de double que ce que je voudrai, et mon cata-

logue se fera sans que j'y pense. J'ai entrepris la liste de celles de l'année passée. C'était un travail indispensable ; il sera bientôt achevé. Le jeune ami m'a prêté aide et secours.

Voilà une espèce de lettre, et je comptais ne vous écrire 'qu'un mot. Je ne puis finir, quand je cause avec vous. Heureusement que le temps me presse toujours; sans cela vous me crieriez peut-être : Merci! et j'aurais grande peine à vous l'accorder. Adieu, mon cher papa! il est un jour après lequel j'aspire, comme l'herbe brûlée du soleil après la pluie. Quand je le vois en perspective, je cherche tout ce qu'il aura de beau, et je crois à peine pouvoir le supporter.

LETTRE CVI1

ROUCHER A MADAME L

Ce T prairial an 3, à six heure* du matin.

Tant, ma bonne amie, qu'il nous sera permis d'écrire à nos parents et à nos amis, permission qui, je crois, ne sera pas de longue durée, vous pouvez compter que je serai exact à vous donner cet heureux et triste témoignage de mon amitié. Mais il faut que je ne charge pas trop le greffe, c'est-à-dire que je ne livre pas à la censure, le même jour, un trop grand nombre de pages. Ainsi, le jour où je vous écrirai ne sera point celui de ma correspondance avec ma fille. Je lui écrivis hier; je vous écris aujourd'hui. D'ailleurs pour moi-même, je suis bien aise de cet arrangement. Comme chaque jour, partout, mais plus particulièrement ici, amène son mal, il faut aussi qu'il amène son bien, et' c'est un grand bien pour moi que de vous écrire et de recevoir quelques mots de vous. Vous avez beau me combattre quand je regrette les barreaux, les verrous, les guichets et même le cachot de Sainte- Pélagie; oh! c'était le bon temps ! j'ai passé là quatre mois de repos que Saint-Lazare ne m'a point donné. Quand le malheur est uniforme, on n'a qu'à monter son âme, et on parvient à

la résoudre à la soumission. Le jour se soutient des efforts de la veille"; mais la fluctuation dans l'infortune est le comble de la misère humaine. Le courage de la veille n'est point celui du lendemain, il faut s'en faire un nouveau tous les jours ; et, croyez-moi, cette sorte de manufacture est difficile à tenir dans une activité de travail toujours croissante. Nous n'avons pas joui ici quinze jours de suite d'une égalité de captivité. C'est toujours à refaire les ressorts du courage, parce que c'est toujours nouvelle privation à endurer. Je me suis surpris déjà plusieurs fois désirant le dernier terme de la rigueur dont nous sommes menacés, je veux dire, le moment où il sera vrai de dire que nous sommes, non pas en détention, mais en prison, en ne communiquant plus avec les objets les plus chers de notre affection que pour en recevoir de temps en temps du linge ou des habits, sans comestibles, sans livres, et sans lettres. Alors ce sera un système fixe, connu et dicté par la loi. En bon citoyen je me résignerai à sa volonté, et, en homme sage, j'ordonnerai ma vie pour en charmer, s'il est possible, les ennuis par un travail quelconque que je m'imposerai, et auquel je me livrerai régulièrement, n'ayant plus rien à faire que mon ménage de propreté de corps et de chambre. Vous qui avez pour moi une amitié si désintéressée, vous devez souhaiter que ce triste bonheur m'arrive. Si vous trouvez cette soumission trop pénible, vous aurez un grand tort, car il arrivera bientôt : un imprimé placardé dans tous nos corridors nous en instruit. J'étais occupé à le lire, hier au soir, quand ma femme et ma fille sont venues à cette porte inflexible m'apporter quelques mots de consolation. Encore une fois, ma bonne amie, donnez- moi cette nouvelle preuve d'attachement, en vous armant du courage de la soumission, et de la pensée surtout que cet état fixe des choses est plus facile à soutenir que ce flux et reflux continuel d'une mer qui emporte à droite, à gauche, en avant, en arrière, sans laisser la facilité de s'habituer sur un point déterminé. Voilà qui est dit.

Quant à mon Emile, je ne crois pas qu'il me soit permis de le garder. Déjà, depuis plus de quinze jours, il n'entre

plus ici d'enfants, même à la mamelle. Ceux qui y étaient sont retournés auprès de leur mère, Emile est le seul qui soit resté. Ce bambin est choyé par tout le monde ; c'est véritablement l'ami de la maison.

LETTRE CVI1I

ROUCHER A SA FILLE

Ce 8 prairial an 2, à six heures du soir.

Nous allons donc, ma chère enfant, ne plus communiquer l'un avec l'autre que par la pensée. Plus de lettres du père à sa fille, et de la fille à son père. Maman et Minette n'auront plus de soins à donner à la nourriture de leur prisonnier. Elles vont être seules, il sera seul. Heureux encore, si, de temps en temps, la demande du linge blanc et le renvoi du linge sale, nous donnent la faculté de recevoir mutuellement quelques caractères tracés de notre main, et faits pour nous dire que nous existons encore.

C'est aujourd'hui que commence le prêt journalier de 50 sous par tête. Il faut le recevoir, telle est la loi; mais comme elle veut aussi qu'on rende tout ce qu'on aura reçu, à l'instant où la liberté arrivera, supposé qu'elle arrive, je vais amasser la rétribution de tous les jours dans mon portefeuille pour ne l'en tirer qu'au bienheureux moment. Je suis bien fâché que tu n'aies pu aujourd'hui m'écrire que quelques mots. Il serait possible que l'incommunication eût lieu demain, et alors je me trouverais privé d'une satisfaction d'autant plu9 chère qu'elle aurait été la dernière en ce genre. Tu comptes sur mon courage et tu as raison, ma chère Minette ; mais il ne faut pas se déguiser que je n'en aurai que par un grand effort, une grande tension de mon âme. Je vois, autour de moi, la consternation répandue. Chacun rêve un triste avenir. On n'a pas assez des maux présents, l'imagination en crée,

OU COBBESPONDANCB DB ROUCHEB. 511

qui seront toujours chimériques, jf espère ; mais ces chimères ont d'avance l'effet de la réalité.

Quoi qu'il arrive, ma bien-aimée, sois assurée que mon cœur sera toujours près de toi. Je continuerai à t'écrire, à mon ordinaire, tous les quintidis et décadis, et quand des temps plus heureux seront arrivés, tu recevras à la fois les différentes expressions de mes pensées et de mes sentiments pour ma fille bien-aimée. Promets-moi que, de ton côté, tu feras de même. Notre correspondance sera moins variée qu'aujourd'hui, mais peut-être sera-t-elle plus touchante, et un jour nous aurons un grand plaisir à la retrouver.

N'est-ce pas toi qui disais que dans le malheur tout n'est pas malheur? Ce mot est vrai, mais ce n'est que lorsque nous avons la sagesse d'en tirer parti. Privée de mes leçons, de mes conseils, tu te recueilleras en toi-même, et tu y trouveras suffisance de moyens pour te rendre meilleure. Il faut, quand on est en état de marcher par soi-même, il faut se détacher des lisières. Je n'ai pas peur que tu tombes; je te vois au contraire allant d'un pas plus ferme, et portant sur le visage la modeste satisfaction que te donnera le sentiment intérieur de ta force.

Le désir d'avoir en toi un enfant qui honore la vieillesse de son père, un enfant que tous les pères m'envient, et dont je puisse dire avec fierté en la montrant : a Hé bien î c'est moi qui l'ai formée aux vertus, aux connaissances, aux talents de l'esprit, à la décence, à la noblesse des manières. » Ce désir est le sentiment habituel et toujours actif de mon âme. Elle a longtemps haleté après la célébrité attachée au nom de grand poète; aujourd'hui cette gloire n'a plus rien qui me séduise et me transporte. Je cultive les lettres pour ellesmêmes, ou plutôt pour les jouissances pures et solitaires qu'elles donnent à qui sait se livrer à l'étude ; mais te voir une femme distinguée par l'esprit et par le caractère, m'applaudir d'avoir aidé à ce beau développement ; entendre, avant le dernier terme de ma vie, le bien que diront de toi tous ceux qui t'approcheront et pourront te connaître, voilà mon ambition, mon unique ambition. Il te reste, ma bien-aimée,

peu de travail à faire pour me donner ce comble de bonheur. Je vois dans tes lettres les grands progrès de ta raison. Tu juges sainement les hommes et les choses. L'horizon de tes pensées s'étend de jour en jour, et, si tu continues à te rendre compte de ce qui passe devant tes yeux, tu verras bientôt non pas mieux, mais beaucoup plus loin.

Ce 9 prairial, à sept heures du matin.

J'ai pris trop tôt l'alarme, ma chère Minette; l'incommunication avec l'extérieur n'aura lieu, dit-on, qu'après le jugement de la commission, pour ceux qui auront été déclarés suspects, ennemis de la révolution et, à ce titre, condamnés à rester enfermés jusqu'à la paix, pour être ensuite exportés.

Quant à la table commune, quoiqu'elle ne soit pas en activité, je doute qu'elle tarde à nous rassembler. J'ai déjà le prêt des quatre premiers jours de prairial, à raison de cinquante sous par jour ; celui des quatre suivants nous sera livré aujourd'hui. Pourquoi cette livraison d'argent, si la nourriture journalière de chaque détenu doit se trouver à une table commune? Si l'on pouvait ici avoir le cœur à la joie, je chanterais :

Faut attendre avec patience, etc.

Mais, attendons sans chanter; et quoi qu'il arrive, soumettons-nous. C'est en prison qu'il faut avoir sans cesse devant les yeux et les gros clous, et les marteaux, et le plomb fondu dont Horace arme les mains de la Nécessité, et dont la déesse se sert pour attacher l'homme où il lui plaît de l'attacher.

M'écriras-tu aujourd'hui? C'est demain décadi, partant, jour de silence. Bonjour, ma bien-aimée 1 je t'embrasse.

LETTRE CIX

ROUCHER A SA FEMME

Ce 11 prairial an 2, à onze heures du matin.

Enfin ce triste décadi, ce jour d'un pénible silence est passé; je recevrai sans doute aujourd'hui des nouvelles des miens. J'ai besoin plus que jamais de lire l'expression des sentiments de ceux qui me sont chers, non pas que je sois sans courage; oh non î mon âme est dans son assiette ordinaire ; mais ces cinquante sous que nous sommes obligés de recevoir journellement par respect pour la loi, me chiffonnent et me rendent la détention plus déplaisante.

Cependant les jours, quoique tristes, s'écoulent ici avec une rapidité effrayante. L'espérance les emporte, et nous vieillissons trompés d'heure en heure. Bonjour, mes bonnes amies! pensez à moi, qui pense toujours à vous. Que Minette m'écrive! ses longues lettres me font tant de bien. J'aime à voir son esprit et son âme se montrer, se développer; je jouis alors, et la prison n'existe plus , ou existe peu pour moi.

LETTRE CX

ROUCHER A SA FEMME

Ce 12 prairial an 2, à onze heures trois quarts.

Me voici depuis quatre mois complets prisonnier à Saint- Lazare. Le serai-je longtemps encore? Notre sort est caché dans les ténèbres de l'avenir, et je chercherais en vain à les percer; le meilleur est d'attendre patiemment le lever du jour qui doit les dissiper. Ainsi fais-je! je me repose sur ma conduite antérieure; c'est un assez bon oreiller. En tout temps je me suis dit :

Faisons notre devoir, et laissons faire aux dieux.

•i\A CONSOLATIONS DE MA CAPTIVITÉ

Ainsi donc nulle inquiétude ! Longeons de notre mieux l'île de naufrage sur laquelle le vent nous pousse ; il perdra sans doute de sa violence avec le temps, et si nous abordons, nous chanterons en famille le cantique de la délivrance.

Mon rosier meurt, les fleurs avortent. Mon inscription l'a sauvé des doigts des visiteurs , mais non du souffle des vents. J'en suis fâché; je l'aimais pour la main qui me l'avait choisi.

LETTRE CXI

ROUCHER A MADAME L****

Ce 15 prairial an 2, à huit heures du matin.

Je n'aime point, mon amie, les espérances de liberté auxquelles vous vous livrez quelquefois, en pensant à ma captivité; il faut par sagesse les repousser loin de vous. Ce sont des espérances mensongères, et rien de plus triste et de plus cruel qu'un espoir trompé. Pour moi, je m'en défends comme d'un crime, et si, parfois, j'ai éprouvé des atteintes d'abattement, ce n'a été pour avoir conçu le moindre espoir de liberté, mais pour avoir changé de régime d'esclavage. C'est là la véritable cause de mes pensées mélancoliques, quand il m'est arrivé d'en avoir. Je suis un peu , et même beaucoup animal d'habitude ; la veille est le modèle de mon lendemain, et j'agirai ainsi demain, parce que je n'agis pas autrement aujourd'hui. Cette manière d'exister est très-favorable à ma paresse, et c'est par paresse, sans doute, que je m'y livre. Tel est sur moi l'empire de l'habitude que tout rigoureux qu'est notre régime actuel, je vais avec lui moins tristement, par la raison qu'il nous conduit déjà depuis huit ou dix jours. Qu'An n'en change point, et qu'on me condamne à la détention jusqu'à la paix; et après le premier ébranlement que cette annonce aura produit sur mon âme, je me rasseoirai et j'ordonnerai bientôt ma vie sur un plan qui allégera les ennuis de la prison. 11 est vrai que les détenus par jugements

définitifs seront privés de toute communication au dehors; ma pensée ne se résoud point à cette cruelle privation. Mais enfin si la nécessité était là, m'enfonçant dans la tête ses gros clous dont elle nous attache où elle le veut, il faudrait bien encore appeler à son secours la résignation et le courage, sous peine de succomber et d'avancer une vie qui peut avoir encore des années à donner à l'amitié.

On ne parle plus de faire sortir les enfants, on me laisse le mien; mais peut-être n'aurais-je pas la liberté de le renvoyer, si j'avais besoin de me séparer de lui. Je crois avoir entendu dire qu'il faudrait une permission du comité de sûreté générale. En attendant le jour où il sera nécessaire de chercher la vérité sur ce point, je garde l'enfant; il se porte à merveille, fait toute la journée un exercice qui le développe à vue d'œil. C'est un charme de le voir déjà avec de grandes personnes lancer son ballon du pied et du poing, se courber, se redresser avec beaucoup de souplesse, et ne tombant jamais. Il marche quelquefois d'une manière si ferme, le corps tellement droit sur les reins, et les pieds si bien tournés, qu'on m'a souvent fait compliment sur son maître à danser, tant on croit qu'il en a déjà eu un.

LETTRE CXII

ÉULALIE A SON PÈRE.

Ce 15 prairial an 2, à neuf heures du matin.

Nous avons eu relâche ce matin. On fait une herborisation sur les hauteurs de Sèvres. 11 fait un temps superbe, mais il n'est pas donné à tous les êtres d'en jouir. N'est-ce pas que la philosophie tient difficilement contre un beau jour de printemps? Je n'ai retrouvé aujourd'hui, dans ma mémoire, qu'un voyage sur l'eau, que courses dans les bois, dans les prés ; un certain dîner sur l'herbe, en face d'un bassin, avec le botanisant des soirées. Où est-il maintenant? Peut-être que plus

heureux que nous, il cherche des plantes dans la forêt de Fontainebleau. A propos de plantes, à la leçon dernière, j'étais placée à côté d'un citoyen dont j'ai su le nom par hasard; il a fallu que mon amie arrivât tout exprès du Plessis pour me le dire. C'est un italien nommé Selvaggi, musicien distingué qu'elle a vu une ou deux fois chez le fameux Tomeoni. Il m'a adressé, à plusieurs reprises, la parole pendant la leçon. Lorsqu'elle fut finie, il me dit avec son accent italien très-prononcé, qu'il serait chargé bientôt de me remettre une plante rare. Je ne savais trop si c'était à moi que ce discours s'adressait. Quelle apparence que ce citoyen que je n'avais jamais vu, fût chargé de quelque chose pour moi. Je lui fis répéter sa phrase une seconde fois, et je parvins à comprendre que le jeune médecin qui était venu voir la virgilia, ne sachant pas notre adresse, devait envoyer à son ami, dès qu'il serait arrivé à Perpignan, un bel échantillon du tulipier. Je suis très- sensible à ce procédé.

LETTRE CXIII

ROUCHER A SA FILLE

Ce 15 prairial an I, a neuf heures du soir.

Enfin, ma chère Minette, au milieu des soins et des occupations qui accaparent tes journées, tu as trouvé le moyen de sauver une heure pour la donner à ton père. Il est très-mal à l'aise quand il attend de toi une jlettre qui n'arrive pas. Je suis tenté alors de dire à Chabroud, en me couchant, comme Titus quand il n'avait répandu aucun bienfait :Ami, j'ai perdu ma journée; et ce n'est pas l'ennui de ma captivité qui ma donne ce degré de sensibilité. Quelque part que je fusse, aujourd'hui que j'ai la douce habitude de te lire et de suivre les progrès de ton âme et de ton esprit, j'éprouverais ce vide pénible. On s'accoutume au bonheur, et je sens que celui que nie donne notre correspondance a jeté en moi de profondes

Olf CORRESPONDANCE DE BOUCHER. 517

racines. C'est assez sur cet objet; fen dire davantage, ce serait faire croire que je te soupçonne capable de me négliger, et un pareil soupçon est bien loin de moi.

J'aime à te voir entrer en lice et descendre dans l'arène pour défendre Montaigne. Courage, brave champion du père de la philosophie pratique et moderne! Romps pour lui lance sur lance; jamais cause ne fut plus juste. C'est se battre en faveur de la sagesse incarnée. Quel homme que l'auteur des Essais! Il est descendu au fond de tous les cœurs humains, en descendant dans le sien. Que de faiblesses et de grandeurs il y a surprises! Avec quelle aimable, piquante] et ingénieuse simplicité il nous a révélés à nous-mêmes! Et ce style original si plein de nerf et de force, qui place la langue française sur la ligne des plus belles langues de l'antiquité! Comment ne commande-t-il pas à tous les esprits l'admiration, et l'exclamation à toutes les bouches? Comparer Charron à Montaigne ! bon Dieu ! j'aimerais autant comparer la nuit au jour, pour l'éclat et la fécondité. Le livre de la Sagesse est sans doute un bon traité de morale. Il y a de l'ordre, de la méthode, de la raison ; c'est l'œuvre d'un bon esprit. Mais cet esprit est du second ordre. C'est le produit du jugement et de la vertu; mais les Essais sont le fruit d'une âme qui sans effort, sans travail, se verse, s'épanche, et d'un génie naturel qui place sans cesse le sublime au milieu de la naïveté. Lis, je te le conseille fort, ma chère fille, l'ouvrage de Charron; il y a beaucoup à profiter; oui, il te rendrait meilleure. Mais lis surtout Montaigne? Tu seras à chaque phrase étonnée de lui et de toi-même. Tu diras : Bon! me voici; bon! me voilà. Mon Dieu! dans ces Essais, je suis partout. Tu m'avais promis, je crois, de lire tous les jours un chapitre de ce philosophe domestique. Me tiens-tu parole? Si ta promesse avait été fidèlement observée, je suis assuré que tu eusses complètement battu le mépriseur, ou du moins le nonappréciateur d'un homme de génie. Mille traits fournis par celui-ci, qui t'auraient armée d'une manière invincible, et qui auraient fait humblement tomber le critique devant le nom du père des Essais !

A la vérité, je t'exhorte à ne point trop montrer les avantages que tu auras sur ledit citoyen. Ton âge, ton sexe, le bon usage du monde te commandent la modestie, la réserve, un certain air de défiance de soi-même. Ne nous pressons jamais d'étaler nos trésors; il faut que l'occasion nous en fasse une nécessité, et alors même, on doit encore ne les laisser qu'entrevoir, au lieu de s'en parer avec orgueil.

Bonsoir, ma chère Minette, bonsoir! demain matin, je reviendrai à toi.

Ce 16 prairial, à onze heures du matin.

Plains-moi, ma chère Minette, plains-moi; on m'ordonne de me séparer de ton frère. L'administrateur ne veut plus souffrir ici d'enfants. Je suis dans un trouble inexprimable. Mes amis veulent que j'écrive à l'administrateur. Je vais lui écrire. Obtiendrai-je le bien que je demande? j'en doute, mais enfin je tenterai tout. 11 serait possible que demain matin, vous vissiez revenir à vous notre Emile. Embrasse maman pour moi ; ne vous affligez point? je saurai prendre mon parti avec courage. Écris-moi, ma chère fille, le plus souvent que tu pourras. Demain tu auras encore une lettre de papa. Je n'ai pas dit tout ce que je voulais.

LETTRE CXIV

ROUCHER A SA FILLE

Ce 17 prairial an 5, à six heures du matin.

Enfants du ciel, substances immortelles, réjouissez-vous! Anges, archanges, séraphins et chérubins, environnez votre reine et chantez : HOSANNA ! ALLELUIA! Emile reste auprès de son père. La lettre écrite a produit son effet. On ne m'a pas répondu, il est vrai, soit de vive voix, soit par écrit; maison n'a pas poursuivi l'exécution de l'ordre rigoureux qu'on m'a-

OU COBBESPONDANCK DE BOUCHEE. 5t9

vait intimé. J'ai fait valoir, ma chère Minette, notre position actuelle qui ne nous laisse pas la faculté d'avoir un domestique auquel ta maman puisse laisser ton frère quand, tous les matins, elle est obligée de te conduire à l'amphithéâtre du Muséum, pour l'achèvement d'une éducation qui te rendra, sans doute, un jour utile à l'instruction publique; j'ai fait valoir les leçons du malheur dont l'enfant est témoin et qui sont si propres à former les âmes républicaines; j'ai fait valoir enfin mes huit mois de captivité, que la présence de cet enfant m'aide à supporter plus patiemment. Quoi qu'il en soit, Emile reste auprès de son père. C'est là mon refrain, c'est aussi celui de toute la maison ; car tout le monde ici, oui, tout le monde le voyait, non sansintérèt, prêt à repasser pour toujours le seuil de cette grande porte inflexible. Ce bambin est aimé véritablement de tous les détenus. Les embrassades, les caresses pieuvent sur lui de toutes parts. C'est une rosée qui l'avive, le développe et lui donne une existence précoce au milieu du monde.

Voilà sept heures qui sonnent. Mon esprit n'est plus à Saint- Lazare, il est auprès de toi, dans cette belle salle des minéraux. Je te vois écouter de l'oreille et de l'œil la leçon du cher professeur. Quand elle sera finie, lui parleras-tu de moi? lui diras-tu combien je regrette de me voir privé de ses doux et charmants entretiens qui, l'année dernière, bienheur aient mes journées?

Ma foi, Mademoiselle, il ne sera pas dit qu'à vous seule vous aurez tous les plaisirs de la botanique; j'en réclame ma part. On est digne aussi de toucher des fleurs, de les étudier et de les dessécher pour mieux les étudier ensuite dans son cabinet.

En conséquence, il vous plaira de m'envoyer une boîte floréenne bien garnie, le tout bien étiqueté ; il vous plaira d'y joindre papier blanc, matelas, épingles, enfin tout le petit équipage botanique que vous savez être indispensable. Je demande aussi ma Philosophia Botanica (de Linné) et le cahier d'Éléments que j'avais commencé à vous dicter l'année dernière. Il me prend envie de poursuivre ici ce travail. Ce qui plaît à

ma Minette, m'occupera agréablement, ne fût-ce que parce qu'elle s'en occupe.

Bonjour, ma chère enfant l je t'embrasse comme je t'aime. Je t'avertis qu'à commencer d'aujourd'hui, je veux l'écrire, chaque jour, quelque chose qui, peu à peu, formera tesdécadiennes et quintidiennes. A l'heure dite, elles se trouveront toujours ainsi prêtes à partir.

LETTRE CXV

ROUCHER A SA FEM1ÏE

Ce 19 prairial an 2, à midi.

La matinée aura favorisé tes intentions et les miennes. Point de pluie ; partant, possibilité de me faire une récolte de plantes que je m'apprête à saluer comme envoyées par la mère et la fille. Demain décadi, point de vos nouvelles à moi, point des miennes à vous; mais en revanche, solitude et tristesse parfaite. C'est le cas de dire ou jamais : On sent que Von s'ennuie; c'a fait toujours plaisir. Sans ce petit stimulant, nous regorgerions ici de bonheur. Le neuvième mois de ma captivité commencera demain dans la nuit. C'est doux à remarquer que l'époque de neuf mois! Mais chut! ma bonne amie, ne nous décourageons pas. L'impatience vieillit encore plus vite que le malheur ; elle use les ressorts avec une rapidité effrayante . Je ne veux pas de ce frottement.

LETTRE CXV1

ROUCHER A SA FILLE

Ce 20 prairial an 2, â six heures do matin.

Voilà bien, de compte fait, huit mois que je n'ai grondé

personne. Quelle rétention d'haleine ! ma foi, je n'ai pas la force de la porter plus loin ; gare à ma Minette ! elle est la première que je trouve sur mon chemin ; c'est sur elle que le nuage va crever.

Pourquoi n'ai-je pas ce dessin, tant promis, qui devait parer la nudité des murs de ma cellule ?

Pourquoi ce portrait tant désiré de la femme personnelle ne m'a-t-il pas donné le plaisir que j'en attends ?

Pourquoi ne m'avoir rien dit encore de cette admirable comparaison de Virgile, que j'ai pris la peine de traduire pour ma Minette, et qui, s'il m'en souvient bien, est enterrée par sa volonté dans ma dernière pélagienne ?

Pourquoi ma traduction de Thompson est-elle restée sans observations marginales?

Pourquoi ce silence auquel je ne m'attendais pas sur Annibal Caro ? L'original et la copie ne sont-ils pas un beau sujet de traduction ? 11 est impossible que l'esprit, le goût de ma Minette soient restés à cette lecture, dans une indifférence muette.

Pourquoi me laisser ignorer si le jeune Anacharsis a fait déjà de ma fille un compagnon de voyage?

Pourquoi ne pas tenir la parole qu'on m'avait donnée de soigner son écriture ? Je tiens beaucoup à trouver ce mérite de plus à ma fille.

Pourquoi renvoyer toujours au matin, à l'heure où les les entrants et les sortants interrompent sans cesse, pour prendre la plume, et s'exposer ainsi à l'inconvénient de finir souvent ses lettres par cette phrase monotone qui ressemble à un Gloria Patri : On ne me laisse pas achever ; je n'ai pas le temps d'en dire davantage, etc., etc.

Pourquoi ? oh ! voilàbien des pourquoi ! j'en conviens,

Mademoiselle, et cependant si votre grâce avait besoin d'être un peu mal menée, je pourrais encore sans me gêner étendre cette longue kyrielle ; mais je vous ménage. Il ne faut pas tuer tout ce qui est gras. D'aiileurs , mon envie de gronder est satisfaite. Je renvoie la suite à huit mois ; c'est, si je sais bien compter, trois grondes tous les deux ans.

Ce 21 prairial, a cinq heures et demie du matin.

Quel beau ciel ! quel temps magnifique je trouve à mon réveil ! L'Éternel est donc bien content de la fête qu'on lui a consacrée hier ? il nous la rembourse à lettre vue, en superbes " journées. Je doute cependant qu'il en agisse ainsi pour récompenser les vers de M. Chénier. As-tu lu son hymne ? Il nous est arrivé hier ici, et il n'y a pas fait fortune auprès de ceux qui savent ce qu'est et ce que doit être la poésie rendue à sa première dignité, c'est-à-dire, destinée à bénir les bienfaits de la Divinité. Il fallait déployer, dans un si beau sujet, toute la pompe de la nalure, et verser toute la sensibilité d'une âme religieuse. Il fallait surtout y faire dominer ce charme, cette onction que Racine a si heureusement répandus dans les chœurs d'Esther et d'Athalie, mais surtout dans ceui d'Esther . Lis-les, ces chœurs, ma chère fille, pour les comparer à l'ouvrage de Chénier, et tu sentiras l'énorme différence que donne au talent un cœur sensible ou froid, une imagination passionnée ou glacée de philosophie. Tu chercherais en vain dans l'hymne une strophe qui approche, même de loin, de ce couplet chanté par une jeune Israélite de ton âge sans doute :

Hélas ! si jeune encore, Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur? Ma vie à peine a commencé d'éclore, Je tomberai, comme une fleur, Qui n'a vu qu'une aurore.

Dans le poëme séculaire qu'Horace fut chargé de composer pour Rome, sous l'empire d'Auguste, et qui fut chanté dan» cette grande fête nationale, quel délicieux mélange de tous les tons, de tous les sentiments, l'homme religieux admire et savoure ! 0 dieuxy dit-il, donnez des mœurs à l'adolescence ; donnez le repos à la vieillesse. Ce seul trait vaut mille fois mieux que tous les cents vers du poète moderne. Et ailleurs, s'adressant au soleil : 0 toi, qui toujours divers et toujours le même, nou% rends et nous ôtes la lumière tour à tour, ô soleil, dans ton mmense carrière puisses-tu ne rien voir de plus grand que Rome t

Que voilà bien le cri d'une âme pleine d'amour pour sa patrie ! Comment ne se trouve-t-il rien de semblable dans les vers de notre poète législateur ?

Ma chère enfant, tu dois te souvenir qu'il y a quatre mois, lors de ma translation à Saint-Lazare, tu trouvas ma Philosophia botanica dans mes livres que tu enlevas. Cherche bien autour de toi ; il faut la retrouver et me l'envoyer avec le cahier d'éléments que je t'ai demandé dans ma précédente. Continue, ma bien-aimée, à me destiner un certain nombre de plantes à dessécher. Voilà celles d'avant-hier dans leurs papiers, entre des matelas, et sous presse. Je crois qu'elles ne dépareront point notre herbier. Je les ai changées de drap hier, et les ai trouvées en belle et bonne posture. Fais si bien que chaque nouveau panier de comestibles m'apporte aussi ma provision scientifique. Je ne suis mécontent que de ma clematis erecta. Comme elle s'est trouvée au fond de la boîte, je n'ai pu la travailler qu'hier matin, et alors j'en ai trouvé les fleurs toutes repliées et hors d'état de reprendre figure. Demande un autre exemplaire à Chauvet, et place-le à l'ouverture de la boite. Je désire qu'elle ne contienne jamais au delà de vingt plantes ; c'est assez pour le travail d'un jour, et surtout pour l'étroit espace où je suis confiné.

Je viens de visiter mes belles incluses pour leur faire prendre l'air, et je suis très-content d'elles et de moi. Elles porteront aussi celles-là une inscription caractéristique. Je les appellerai mes lazaristes.

Huit heures sonnent. Je suis auprès de toi au Muséum, te suivant des yeux et te recommandant d'enrichir ton cahier de tout ce que tu entends de nouveau.

N'oublie pas, ma chère enfant, lorsque le professeur en viendra à l'usage des plantes, de te faire un cahier particulier où tu inscriras fidèlement, chaque jour, tout ce qui te paraîtra précieux à recueillir et pour toi et pour moi ; je te recommande ce soin. Après ce mot, je n'ai plus qu'à t'embrasser. Toi, de ton côté, embrasse pour moi maman et Raphaël. Vous êtes trois assemblés en mon nom, et je suis au milieu de vous.

P. S. Demande pour moi à l'oncle d'amitié les Passions du jeune Werther.

LETTRE f XVII.

ROUCHER A SA FILÎ.E.

Ce 2C prairial an 2.

Je me sers de papier, d'encre, de plumes qui ne sont pas à moi. Il est une heure du matin. Tu sauras un jour comment et pourquoi je ne suis pas dans mon lit encore. La chose n'a rien d'effrayant, ma chère Minette; elle est même plaisante. Du moins après quelques instants d'inquiétude, entré et notf rentré en cellule, ai-je ri de bon cœur, au point d'avoir fait passer ma joie autour de moi. Possible ! oh oui, très-possible ! j'en ai encore les yeux tout pleins de larmes. Il y a aussi abondance de sommeil. C'est le plus singulier mélange qu'on puisse imaginer. Il faut que je satisfasse un peu au dernier besoin. Tu auras donc une lettre de moi écrite à deux reprises ; car mes yeux se ferment, ma tête tombe, non sur un bureau, mais sur un très-beau secrétaire; le fauteuil où je suis assis est assez doux. Bonjour, mon enfant !

Ce 27, à onze heures dn matin.

J'étais couché, hier au soir, avant dix heures, et ce matin je n'ai quitté mon lit qu'après sept heures sonnées. C'est une longue et bonne nuit que j'ai faite là. Quel besoin j'en avais ! enfin me voilà réparé, et ma Minette pourra recevoir sa quintidienne.

Tu appelles coquet notre Emile. Je crois en effet qu'il a un grand désir d'être aimé et caressé, et ce désir est ici bien satisfait. Mais cette coquetterie de ton frère est bien innocente. Promets-moi que tu n'en auras jamais d'autre, et je consens de bon cœur à la voir chez toi, sans inquiétude et sans alarme ; mais dans la plupart des femmes, c'est la chose impossible ;

oour peu qu'elles se livrent à ce désir de faire effet, adieu leur plus grand charme ! il faut qu'elles plaisent sans intention, sans projet, sans calcul.

L'art le plus innocent tient de la perfidie.

Que ce vers de Voltaire soit sans cesse présent à ta pensée! Les femmes n'ont toutes que trop de penchant à mettre en évidence ce pouvoir tant aimable qu'elles ont reçu de la nature pour plaire, et qui ne produit jamais mieux son effet que lorsqu'il se trouve en elles, sans elles. J'aime à le voir sortir de toutes leurs paroles, du moindre de leurs mouvements, de leurs regards, de leur démarche, de leur maintien ; mais je veux qu'elles m'attachent à toutes ces grâces sans qu'elles aient l'air de me dire : Vous êtes mon esclave par mes volontés! car sitôt que cette volonté se montre, me voilà armé contre, et au lieu d'un adorateur, elles n'ont plus qu'un juge sévère qui se rit de tout ce qui est jeu ou manège. A demain la suite de ma lettre ; en attendant, je t'embrasse de toute mon âme.

LETTRE CXVIII

ROUCHER A SA FILLE

Ce 28 prairial an 2, à six heures du matin.

Je ne ressemble pas à la coquette, ma chère enfant ; quand je promets, je tiens; et les désirs que j'ai inspirés, je les satisfais. A demain encore, t'avais-je dit, et me voilà fidèle à ma parole. Avis au lecteur, et qui a des oreilles, entende ! J'aurais cependant une bonne raison à donner pour autoriser ma négligence. Depuis le 26, il nous est défendu d'avoir de la lumière dans nos chambres. Il faut souper et se coucher dans les ténèbres. Tous les détenus, il est vrai, ne se conforment point à cet ordre; mais mon wise-man et moi, nous courbons la tète sous l'autorité, persuadés qu'il faut lui obéir partout, en liberté comme en prison, mais en prison surtout. On *e

nous a pas mis ici pour nos aises avoir. D'ailleurs, le détenu le plus sage est celui qui se fait le moius remarquer. Cache ta vie, est un mot qui aurait dû être fait tout exprès pour les maisons de détention. Du moins, j'en ai fait ici la règle de ma conduite. Cependant cette privation de lumière m'empêche de te donner mes heures de silence; elles étaient si agréablement remplies quand je les employais à causer avec toi ! N'y pensons plus; je m'arrangerai pour que ma chère Minette n'y perde rien.

Tu me parles dans ta dernière lettre de bonté et de douceur. et tu sais que de ces deux qualités aimables réunies se forme un charmant caractère, et de cette réflexion sentie, tu pars pour me promettre un travail sur toi-même, qui te façonne sur ce modèle. Allons, ma bien-aimée, tiens-toi constamment à l'œuvre où tu t'es mise. C'est déjà un grand pas dans la perfection que de se connaître et de vouloir mettre à profit cette connaissance. Oui, tu peux le dire sans orgueil; oui, tu as déjà la bonté. Si elle te manquait, tu ne ressemblerais ni à ta maman ni à ton père. Mais tu dis vrai aussi quand tu te confesses d'être moins riche en douceur. Il y a en effet dans ton caractère certaine rigidité, une impatience des choses et des personnes, qui est au moins une grande disconvenance dans une femme. Ce mot de femme est plein d'images et d'idées d'aménité, de mœurs, de souplesse, d'indulgence. Il réveille le sentiment du beau moral ; car c'est le cœur et non l'esprit qui du premier élan s'attache à la femme.

Tu me demandes, ma chère enfant, où je trouve dans ma cellule la place pour les plantes que je dessèche. Oh ! avec un peu d'ordre et d'intelligence tout s'arrange à merveille. J'ai fait faire i«i deux planches épaisses de chêne et une pierre de liais, chacune de 18 pouces de long sur 15 de large. C'est juste la mesure du dessous de ma table de piquet repliée. Souscette table j'établis par terre ma première planche; sur celle-ci je place mes belles, chacune entre deux feuilles de papier blanc, dans toute leur étendue ; sur chaque plante je dispose, à droite et à gauche, un matelas, et quand ma pile est achevée, je pose en dessus ma deuxième planche que

je charge ensuite de ma pierre du poids de 45 livres. Est-ce bien, mon maître, et croyez-vous trouver à reprendre? En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pâlirez de jalousie, en voyant mes Lazaristes, ou si vous ne trouvez pas la jalousie digne de vous, croyez-moi, vous baisserez respectueusement la tête devant cet assemblage de perfections. Je veux surtout suivre des yeux les vôtres , quand vous les porterez sur une certaine veronica sybirica , ainsi que sur un astrantia major. Nous verrons si vous êtes susceptible d'admiration, d'exclamation, d'enthousiasme pour le beau. Je ne vous parle pas encore de deux lys qui ne sont là que depuis hier sept heures du soir. Chacun a coûté plus d'une heure et demie de travail. Nous avons voulu vous donner une leçon de dessiccation,

Et laisser un exemple à la postérité,

Qui sans de grands efforts ne puisse être imité.

Vous saurez un jour ce que veut dire nous. En attendant, prosternez-vous et, couvrant votre face de vos ailes, chantez trois fois : Grand merci ! grand merci ! grand merci !

Je suis un bavard qui ne sais pas finir. A demain encore le reste de mes écus, j'en ai grande provision à t'envoyer. Bonjour, ma bonne Minette; devine comme je t'aime, et tu sauras comme je t'embrasse.

LETTRE CXIX

ROUCHER A SA FILLE

Ce 29 prairial an 2, à six heures du natta.

Je t'écris, ma chère enfant, tandis que n'existe pas encore pour nous la défense de communiquer au dehors. Après demain, dit-on, 1" messidor, nous devons manger en commun, au grand réfectoire. Hier, on a affiché la défense de recevoir aucun des journaux. Il n'arrivait ici depuis longtemps que celui du soir ; c'était peu de chose en soi, mais c'était encore beaucoup; nous savions au moins la marche de la conven-

tion et les jugements du tribunal révolutionnaire. Aujourd'hui nous ne saurons rien. Nous voilà totalement séparés de la société. Je ne m'en plains pas, au contraire, je rends grâces à cette défense; elle nous épargnera tous les calculs, toutes I les combinaisons de la peur ; car les prisonniers ont le malheureux talent de conjecturer en noir, comme s'ils prenaient plaisir à ajouter eux-mêmes aux malheurs de la réalité par les chimères de l'imagination. Quant à la permission d'écrire aux siens, je ne la verrai point supprimée sans le plus grand chagrin. C'est alors que je serai véritablement malheureux.

Notre commerce épistolaire, ma bien-aimée Minette, me donne une grande jouissance. S'il faut y renoncer, je perds tous mes plaisirs. Mais n'anticipons point sur l'infortune; on met toujours assez tôt le pied dans ce pays maudit.

Ma lettre du 26 vous a donné à maman et à toi sujet de conjecturer tristement; vous avez eu tort, il n'y a dans l'anecdote rien de malheureux, rien d'effrayant. Une femme qui dort /toute habillée, une autre qui joue au piquet, deux hommes auprès de cette table qui s'amusent au trictrac, et une sixième personne qui devant un secrétaire écrit à sa fille, tout cela forme un tableau d'autant plus original qu'il était inattendu, ignoré, et que les personnages, excepté les deux premiers, n'étaient pas chez eux, qu'ils devaient y être, et que cette réunion s'est faite par hasard, à l'aide de six. cellules différentes. Pourquoi vous affliger, quand vous apprenez de moi que j'en ai ri d'un rire fou? Vous eussiez mieux fait de rire comme moi, vous auriez eu quelques instants d'oubli, et c'est une bonne chose que l'oubli d'un chagrin.

Je te recommandais dernièrement de soigner ton écriture, et je te citais à cette occasion un mot du lord Chesterfield à son fils. Chabroud répète à la journée que tu peux avoir, quand tu le voudras, une charmante écriture de femme, et il en est d'autant plus persuadé qu'il a vu, dans un papier servant d'enveloppe à nos provisions, ce qu'était ton écriture , il y a quatre ans, lorsque tu m'envoyais de Montfort des traductions du Télémaque anglais et italien.

Sans doute, ma bien-aimée, [que tu répondras à tous mes pourquoi? j'attends cette lettre avec impatience. Je voudrais que tu éprisses fidèlement mes missives pour texte général des tiennes, au lieu de te jeter comme tu fais souvent, sur des objets totalement étrangers. Ce n'est pas que je n'aime à te voir passer sous mes yeux dans ces lettres qui te montrent diversement affectée par les objets environnants. C'est lorsque l'on écrit sans projet et comme au hasard, que l'âme se peint le mieux, et que l'expression est plus vive, plus originale; mais il y a en toutes choses un sage milieu à tenir. Je ne crois pas que mes lettres aient l'air contraint d'un plan fixe et arrêté, ma plume court et vagabonde assez avec toi; mais je me retrouve, et rarement il m'arrive de pouvoir dire : Ma lettre n'est pas ce que je la voulais.

Voilà encore un beau jour pour le Muséum ; ma Minette écoute en ce moment. Je suis content de son attention. Les objets se casent à merveille dans sa mémoire, et je les y retrouverai au besoin, n'est-ce pas? Bonjour, ma chère enfant! Je t'embrasse de toute la force de mon âme. Embrasse, en mon nom, maman et Raphaël. Demain, jour de silence.

LETTRE CXX

ROUCHER A SA FILLE

Ce 2 messidor an 2, à six heures du matin.

Minette m'a écrit hier, ma chère enfant; oui, elle m'a écrit, mais elle ne m'a pas fait de réponse. Mes pourquoi, quoi qu'elle en dise (je ne dis pas quoi qu'elle en croie), mes pourquoi sont toujours dans leur entier. La botanique est sans doute toute-puissante, mais que fait la botanique au temps passé? Il y a eu hier justement un mois qu'elle est revenue, avec son exigence de soins, dévorer des heures. Voilà qui est vrai; mais ce qui l'est aussi, ce sont sept mois anté-*

rieurs écoulés en promesses sans effet; sept mois pendant lesquels il n'était pas plus question de botanique que du nez camus de l'empereur de la Chine. Minette a fait là un rude anachronisme.

Quelques personnes blâment, et peut-être avec raison, ces vers si connus :

Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours.

Elles ne trouvent là que du faux bel esprit, de l'affectation. Ce n'est pas ainsi, disent-elles, que parle la nature. Pardonnez, Messieurs; quand je pense aux promesses de ma Philis Minette, il m'est impossible de ne pas trouver en moi la vérité de ces vers. Je sens très-bien que je désespère à force d'espérer. Mais cet aveu n'est que pour vous, je ne veux pas que ma belle en soit informée ; il faut avoir à ses yeux l'air de savoir attendre.

Je veux me mettre en prière devant le soleil, ma chère enfant, pour qu'il donne un jour demi-voilé, quand vous irez, maman, l'archange et toi, herboriser dans les prairies de Gentilly, le long de la Bièvre et sur la lisière de ce petit bois où finit l'herborisation. C'est une charmante excursion que feront là mes trois abeilles sur les dernières fleurs du printemps et les premières fleurs de l'été. Vous ne passerez pas devant cette fraîche fontaine que je vois encore, sans en saluer, de ma part, la nayade qui habite au fond de son bassin, et sans lui faire, en mon nom, une libation de sa propre liqueur; et vous inclinant devant la divinité rafraîchissante, vous direz chacune trois fois :

Salut! ornement de ces bords, Belle nymphe, dont l'onde pure Sur des cailloux roule, murmure Et court épancher ses trésors Sur de frais tapis de verdure.

Salut I ton cristal argenté, Pressé d'errer 4 l'aventure Dans un labyrinthe enchanté

Y jouit de la liberté ; Et celui qui t'offre en hommage Des vers pleins de ta douce image, Gémit dans la captivité.

Ce fut dans les premiers fossés de cette prairie, avant d'arriver au tournant de la rivière, que nous trouvâmes le grand lizeron, convolvulus sepium, et à l'extrémité de l'herborisation que j'enlevai un bel exemplaire de la grande consoude, simphythum officinale. Ce superbe échantillon est aujourd'hui dans notre herbier; mais nous n'avons pas su le conserver dans sa beauté. Il faut chercher à le remplacer.

Je m'attendais à recevoir et des matelas et du papier; point du tout. Pour unique envoi, une lettre au courant de la plume et très à la hâte, tandis que la veille on avait un jour de repos qui, je crois, pouvait aisément fournir une ou deux heures à donner à papa. Cependant nos belles souffraient dans leurs draps humides, il a fallu leur en trouver de secs, à prix d'argent; quarante sous, pour deux mains de papier, sont sortis de ma bourse à leur intention.

LETTRE CXXI

EULALIE A SON PÈRE

Ce 3 messidor an 2.

Vous allez être étonné d'avoir aujourd'hui une boîte; Chauvet l'a voulu ainsi. Hier matin, comme il avait plu, je n'avais pu prendre de plantes, et d'ailleurs, le petit berger (c'est ainsi que nous le nommons, mon amie et moi, car il a une figure vraiment pastorale, et il ne lui manque qu'un ruban au chapeau et une houlette à la main), le petit berger, dis-je, n'avait pas le temps. Je fus très-agréablement surprise de le voir arriver, hier à huit heures, avec une charge Coréenne. Je suis d'autant plus aise de son attention, que demain l'herborisation m'aurait empêchée de faire ma

récolte; et puis il fallait encore que ce fût jour d'envoi. Bonjour, mon cher papa! Des je vous aime et des embrassements sans compter.

LETTRE CXXII

ROUCHER A MADAME L4***

Ce 4 messidor an 2, à huit heures et demie du matin.

Vous voulez savoir, ma bonne amie, quelle est la situation de mon âme après neuf mois de captivité. Eh bien! toujours à peu près la même, sans espérance et sans désespoir. La patience\ dit un proverbe anglais, est une plante qui ne croit pas dans le jardin de tout le monde. Pour moi, je l'ai transplantée dans le mien, et c'est à force de soins et de culture que je parviens à l'y conserver, sinon dans une forte et abondante végétation, du moins dans un état qui la laisse dans son entier. Je me défends, comme d'un grand mal, de toute espérance prochaine de liberté. Les insensés qui s'y livrent ici, sont de tous les détenus les plus à plaindre. C'est toujours à recommencer pour eux, sur nouveaux frais, l'édifice de leur constance. Le lendemain renverse celui de la veille. Grâces au ciel, je n'ai pas eu une seule fois cette déplorable folie. J'ai toujours vu que j'étais en captivité, sans savoir quand j'en sortirais. J'ai fait de cette phrase mon pater de tous les matins et de tous les soirs. Celui-là en vaut bien un autre. Toutes les mesures qui ont paru aux autres très-prochaines, m'ont semblé , à moi, très-éloignées; et vous voyez, ma bonne amie, que mes calculs ne m'ont point trompé. Si je pouvais faire passer cette manière de voir dans le cœur des miens, j'aurais de moins le chagrin de leurs tourments. Le courage de ma femme menace ruine, il me paraît ne pas se soutenir. Cependant, j'ai besoin d'apprendre qu'elle s'applique du moins à l'étayer. Vous me direz que je prêche une morale qui n'est pas pour tout le monde. Je le

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sais très -bien. Mais je sais aussi qu'avec de la réflexion, on en prend toujours quelque chose qui fait du bien. Ce sont les gouttes à'Hoffman, dont tout le monde n'avale pas la même quantité, mais qui plus ou moins nombreuses redonnent du ressort aux nerfs relâchés.

Allez, ma bonne amie, respirer l'air de la campagne; vous devez avoir besoin de repos. Si vous le pouvez, donnezvous le plaisir de dessécher toutes les plantes que vous avez sous les yeux. D'abord, vous trouverez quelque agrément à ce soin vraiment aimable en soi, et puis vous penserez que mon herbier s'enrichira de ce que vous aurez bien voulu faire pour moi.

Depuis votre départ, je me suis donné aussi le plaisir de dessécher, et j'avoue franchement qu'alors je sens moins l'ennui de la prison,* il m'est arrivé même de l'oublier. Malheureusement je prévois que ce bien me sera même ravi. La table commune va s'établir, et en même temps toute communication à l'extérieur sera défendue. Nous ne pourrons plus recevoir que du linge, et ne demander nos besoins que par le moins de mots possible. Ce sera bien alors que nous serons véritablement prisonniers. Moi surtout, je le serai. Je me prépare pourtant à cet excès de malheur; c'est le seul moyen d'en alléger le poids. Bonjour, ma bonne amie! Parlez de moi à votre famille, que je salue. Bonjour encore, et mille fois bonjour!

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