INTRODUCTION. XXIII
à la tribune leur portaient ombrage. L'auteur des Mémoires sur Carnot a raconté plus d'une des scènes de colère, de récriminations, de menaces, auxquelles donna lieu un antagonisme de plus en plus prononcé. En voici une qui suffit à donner l'idée des autres, d'après le témoignage de Prieur :
« Vers le commencement de floréal, nouvelle altercation, plus vive mcore. Saint- Just attaqua tous les membres du Comité qui dirigeaient ies affaires de la guerre, et manifesta contre eux son animosité dans les termes les plus amers. Il s'agissait, cette fois, des poudres et des ïalpêtres ; c'était à mon adresse. Robespierre prit parti pour son ami ît blâma la conduite de plusieurs représentants auprès des armées. 3arnot répliqua avec fermeté ; puis, prenant l'offensive, il dévoila inergiquement les desseins ambitieux de nos accusateurs, et lui reprocha des actes de cruauté. Saint- Just entra dans une fureur extrême. [1 s'écria que la République était perdue si les hommes chargés de la défendre se livraient à des récriminations de ce genre.
(t — C'est toi, dit-il à Carnot, qui es lié avec les ennemis des patrio- ;es ; sache qu'il me suffirait de quelques lignes pour dresser ton acte l'accusation et te faire guillotiner dans deux jours.
« — Je t'y invite, répondit froidement Carnot; je provoque contre noi toutes tes rigueurs. Je ne te crains pas, ni toi, ni tes amis. Vous !tes des dictateurs ridicules.
« Saint- Just, de plus en plus exaspéré, demanda sur-le-champ et en >résence même de son adversaire, son expulsion du Comité. C'était m arrêt de mort, témoin l'exemple de Hérault de Séchelles.
« Mais Carnot se contenta de répondre avec un terrible sang- froid:
<i — Tu en sortiras avant moi, Saint- Just.
« Puis, se tournant vers Couthon et Robespierre :
<I — Triumvirs, ajouta-t-il, vous disparaîtrez.
« Saint-Just sortit en menaçant. Robespierre, épuisé par cette lutte lui avait été longue, se trouva mal. Le Comité était frappé de stu- >eur. Néanmoins il sembla prendre parti pour Carnot contre ses a-ois adversaires. Carnot, persuadé que ceux-ci allaient préparer une «ntative pour se rendre maîtres du gouvernement, proposa au* Comi- :és réunis de les gagner de vitesse en accusant Robespierre devant la
1 Les comités de sûreté générale et de salut public, surtout dans les derniers &mp8, délibéraient fréquemment en commun sur des affaires forcément connexes.
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Convention, de faire arrêter Henriot et de dissoudre la Commune. Cet avis ne fut pas adopté, et peut-être agit-on prudemment : Robespierre était au plus fort de son ascendant ; il avait réussi à se faire regarder comme le personnage essentiel de la République; une levée de boucliers contre lui nous eût menés à notre perte sans profit pour le pays; et je suis encore à comprendre que la sortie courageuse de Carnot ne lui ait pas coûté la tête. Robespierre semblait redouter singulièrement sa présence, et je crois que cette crainte, autant que les démêlés qu'il eut avec Billaud et Carnot à l'occasion de son décret sur le tribunal révolutionnaire, le détermina à s'éloigner du Comité 4. »
Cependant, surtout au commencement de thermidor, les séances du Comité étaient devenues tellement orageuses qu'on s'attroupait sous ses fenêtres, et que par pudeur et par crainte ses membres durent changer le lieu de leurs réunions et monter d'un étage. C'est le témoignage d'un homme qui a écrit sous l'impression toute chaude d'une conversation avec Carnot lui-même chez le général Canclaux, le 14 novembre 1808. Il raconte aussi la scène du 8 thermidor, avant le dénouement encore incertain, et nous reproduisons son récit parce qu'il est plus court et plus énergique que celui de l'auteur des Mémoires sur Carnot.
« Le 8 thermidor , Saint-Just écrivait sur le bout de la table : « Toyez-vous, me dit Collot d'Herbois, il écrit une dénonciation contre nous. — C'est vrai, répondit Saint-Just ; aujourd'hui dénoncé, et aprèsdemain guillotiné. — Soit, lui dis-je ; alors nous allons charger nos fusils ! 8 ».
On sait le reste et comment, le surlendemain 10 thermidor, Robespierre, Saint-Just, Couthon et leurs amis montèrent sur l'échafaud qu'ils destinaient à leurs collègues.
1 Mémoires sur Carnot, t. 1, 2m« partie, p, 524 625.
2 Le comte Joseph d'Estonrmeî. Derniers souvenirs; Dentu, 1860, p. 196, 197*