‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 41 sur 126 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Conspiration dite de V étranger. — Injustices envers des innocents envoyés à l'échafaud. — Vols, infidélités envers la nation, par des membres du comité de sûreté générale. — Opinion barbare de Louis du Bas-Rhin, membre du comité de sûreté générale, pour comprendre dans l'affaire de Batz les prétendus assassins de Robespierre et Collot-d'Herbois; — Complicité du président et de l'accusateur public du tribunal révolutionnaire dans une fabrique de faux assignats.

Je me dispenserai de répéter ce que contient le rapport sur la conspiration de Batz et sur celle de Chabot; mais je vais dévoiler un fait qui prouve la bassesse de certains membres du comité de sûreté générale et la complicité de certains membres du comité de salut public avec l'Huillier, Batz, Chabot, Fabre-d'Eglantine , Jullien de Toulouse et complices.

Un mandat fut délivré par le comité de sûreté générale pour aller apposer les scellés chez Julien de Toulouse; Panis en fut chargé, il emmena avec lui trois ou quatre citoyens, l'un desquels était Dufourny. On n'examina point les papiers, on les mit tous dans une malle, entre autres une feuille sur laquelle était écrit l'envoi de trois cent mille livres, et une note pour ne pas oublier l'affaire de C, ce que l'on devait entendre par Chabot. En effet on y trouva aussi les trois cent mille livres indiquées dans trois rouleaux d'assignats comptés. Cet écrit important fut soigneusement serré dans la malle; mais cette malle et tout ce qu'elle contenait fut ensuite remis : elle était encore toute scellée, et sans qu'on eût même fait l'examen ou l'extraction de cette pièce importante, comme de beaucoup d'autres; Lebas , Panis et Amar n'étaient point étrangers à cette remise : c'est ce que m'indiquaient des notes existantes dans le carton concernant l'affaire de Chabot, qui me parurent être de lamaind'Amar : sur ce l'ait j'eus une conférence avec Dufourny qui est

hautement et clairement convenu de tout. Ses discours m'ont expliqué ce qui m'était mystérieux dans les notes dont il s'agit.

En suivant les anecdotes relatives à l'affaire de Chabot, Fabre-d'Églantine et Jullien de Toulouse, je remarquerai qu'on s'est bien donné de garde de faire mention que, dans des déclarations de Chabot et Bazire au comité de sûreté générale, il était expliqué que chacun des complices avait fait de ses papiers un rouleau en forme d'étui, couvert et enveloppé d'une toile cirée qu'il avait suspendu dans les aisances, et que dans le cas d'une arrestation on devait couper la ficelle.

Aussi Jullien de Toulouse ne parut-il point sans avoir été aux aisances. ) Une visite fut délibérée, mais rien ne constate si elle a eu lieu ou non. Si elle n'eut pas lieu, c'était plus qu'une inexactitude; si elle eut lieu, pourquoi n'en avoir pas rendu compte? Il y eut à cet égard, en ma présence, de vives explications à raison des recherches que Ton avait faites. Ce qui a établi mon renseignement, c'était une ligne existante sur un morceau de papier qui servait d'enveloppe ou de chemise de dossier à un cahier contenu au carton et portant ces mots sur lesquels il y avait une barre légère : Lettre du rou~ reau de toile cirée chez...! là le papier paraissait coupé. Il ne fallait rien plus pour annoncer qu'il y avait eu une visite et en même temps infidélité, ce qui caractérisait la complicité. Je m'en ouvris à un membre : il me demanda la pièce à voir, il la lut et la laissa en me disant : Ce Vadier est. inconcevable, il y a bien des choses là-dessous; mais ne parais pas savoir cela, car on te couperait la parole. En effet je me tus. Le lendemain Amar reprit les cartons et les emporta; je n'avais pas encore fini le travail d'analyse; il me dit : Ce travail ne presse pas, faites-en un autre. Je me donnai bien de garde de lui parler de rien

Je me rappelle avoir, entre autre choses, reconnu que beaucoup de membres du comité de salut public n'étaient pas satisfaits de la loi relative aux étrangers avec lesquels nous étions en guerre; que même l'Huillier, membre du département , avait été chargé par le comité du salut public d'une VI. 5

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entrevue avec Hérault de Séchclles, pour se concerter avec le baron de Batz, à l'effet de présenter des observations sur cette loi. D'un côté cette mesure devait entraver son exécution, tandis que, de l'autre, le retard favorisait les spoliations et les infidélités. Les complices de ce retard étaient coupables, et cependant on ne voulait pas laisser expliquer cela en jugement, mais bien couper la parole à Hérault de Séchelles et à l'Huillier : leurs complices avaient trop à craindre, et ils étaient en nombre. Ces faux patriotes firent comme les chefs de parti, ils immolèrent et sacrifièrent leurs complices embarrassés. Tels sont les renseignements découverts par l'analyse que j'ai faite des pièces de l'affaire de Batz.

En homme impartial, je dois dire que, lors du rapport fait à la Convention, je fus surpris, en le lisant,- d'y voir compromis et traduits au tribunal, sous le prétexte de la même conspiration , des gens dont les crimes n'étaient pas relatifs à cette affaire; qui, non-seulement, n'y étaient pour rien, mais, au contraire, étaient fort éloignés de tremper dans cette conspiration-là; d'y voir enfin des personnes innocentes. J'avais moi-même fait l'interrogatoire de la femme Grivois, de la rue de Menars; j'étais certain, par la recherche la plus exacte, qu'il n'existait ni trace, ni vestige de motifs de suspicion; j'avais sondé la vérité, partout j'avais rencontré l'innocence de la femme Grivois : l'examen scrupuleux des pièces sur lesquelles le rapport était fait attestait son innocence , mais le féroce Jagot et l'hypocrite Louis du Bas-Rhin avaient, disaient-ils, de violents soupçons. Elle fut traduite : ils l'emportèrent sur l'équité; elle a péri. La malheureuse petite Nicole, âgée de 17 à 18 ans, si peu conspiratrice qu'elle était pauvre et n'avait d'autre bien que la modestie et le travail de ses doigts comme couturière, fut aussi immolée. Je la trouvai dans un grabat, au septième, couchée sur un matelas et une paillasse, sans couchette : des haillons dans un panier d'osier, une table, une chaise', un tabouret, voilà tout ce que possédait cette malheureuse victime que rier. ne présentait comme coupable ou suspecte ! mais Youlland, a extravagant, voulait sa mort, parce que, disait-il, elle portai

à manger à la fille Grandmaison; et pour ce lait-là, disait l'hypocrite Louis du Bas-Rhin, elle ira l'accompagner. Je m'étais assuré de son innocence, parce que, par l'interrogatoire que je lui avais fait subir, je l'avais reconnue exacte et non suspecte. Sur l'innocence de ces deux victimes, je ne pouvais retenir la douleur que mon intime conviction m'inspirait.

Ce ne fut pas là tout ; chacun faisait immoler ses victimes. Le cruel et féroce Saint-Just avait fait arrêter la Sainte-Amaranthe par ressentiment, de n'avoir pu jouir d'elle , et par crainte ou soupçon qu'un autre en cet instant ne lui eût été préféré. Elle était en prison, elle avait osé se plaindre du despotisme révoltant de ce monstre : Saint-Just demanda sa tête, en la déclarant complice de cette conspiration à laquelle elle était absolument étrangère. Saint-Just l'exigea, et on la lui sacrifia sans preuve, sans aucun indice de suspicion.

Cortay, l'épicier, avait eu le malheur de déplaire au féroce Héron. Louis du Bas-Rhin fit l'observation qu'il avait loué une chambre à Batz; encore bien que cette location eût été déclarée au comité révolutionnaire de la section Lepelletier, et que Cortay ne fût en rien suspect, Batz étant sorti de chez lui pour aller loger ailleurs, longtemps avant l'époque de son évasion. Vadier fonda son opinion sur ce que Héron le jugeait coupable; et Cortay fut aussi une des victimes désignées au rapport. Et encore, ô comble d'horreur et d'infamie ! deux femmes devinrent également victimes, parce que dans leurs papiers on avait trouvé le portrait de Hérault de Séchelles; comme si ce portrait, qui se vendait avec ceux des autres députes, était une preuve de conspiration !

Quel étonnement pour moi de voir cumuler des affaires qui n'avaient aucun rapport avec celle de Batz, et notamment celles de Ménil, Simon, Paumier, Marsaut, Caquer, de Quercourg, traduits au tribunal du département de Paris, pour fabrique de faux assignats, dans laquelle affaire Coffinhal et Fouquier-Tinville étaient impliqués! Ces derniers avaient intérêt de leur couper la parole : cet usage n'était pas

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admis au tribunal du département , c'était le haut privilège du tribunal révolutionnaire : la puissance du comité de sûreté générale fut donc interposée pour les faire changer de tribunal. Alors on employa le prétexte de complicité dans l'affaire de Batz ; Fouquier avait dit avoir des pièces, et cela suffit. Une remarque bien singulière fut apportée sur ce fait au comité de sûreté générale ; c'était que Fouquier ni Coffinhal n'avaient pas siégé à l'audience de ce jugement, mais qu'ils avaient paru avant et après, et même pendant l'audience, en se cachant aux accusés. Ce fut alors pour moi un sujet de surprise; j'essayai même de m'en expliquer, mais je vis que ce serait une indiscrétion.

Lorsqu'il fut question de comprendre en cette affaire la petite Renault et l'Admirai, Louis du Bas-Rhin qui, en ma présence, fut un de ceux qui molestèrent le plus cette malheureuse et la tourmentèrent le plus durement, lorsqu'elle fut amenée au comité, s'exprima ainsi : C'en est fait de nous si nous ne donnons un exemple sensible pour faire respecter plus particulièrement les membres des comités! Je pense que l'attentat contre Robespierre, et celui contre Col lot, doivent être présentés comme venant d'un complot de l'étranger : nos collègues en paraîtront plus recommandables, et les membres des deux comités du gouvernement acquerront plus de force dans l'opinion. J'estime encore qu'il faut donner à cette affaire un certain éclat ; c'est de mettre la chemise rouge aux accusés : les plus petites choses conduisent aux grandes, les appareils font illusion, et par l'illusion on conduit le peuple. — Oui, dit Vadier, mais il faut du réel, il faut du sang! — Louis du Bas-Rhin reprit : Les poètes nous représentent le sage mis à l'abri d'un mur d'airain ; élevons-en un de tètes entre nous et le peuple ! Ainsi finit cette discussion; les victimes furent désignées et bientôt frappées. Le jour de l'exécution , Youlland se trouva au coin de la rue de la Loi, qui donne sur la rue Saint-Honoré, et aperçut le convoi venir. Partons, dit-il à ceux qui étaient à côté de lui, allons auprès du grand autel voir célébrer la messe rouge; et ils partirent!

Lecteur, examines! ce comité, qui se faisait appeler le jury

politique, n'était pas l'antre du crime, et quelles étaient ses décisions, sa moralité et son influence? quel despote eût jamais dit : Élevez entre mes sujets et moi un mur de têtes ? Je vous laisse faire toutes les réflexions sur ce raffinement de barbarie ; pour moi, je me suis acquitté de mon devoir en vous la dévoilant.

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