‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 42 sur 126 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Injustices et cruautés de certains membres du comité de sûreté générale. — Leur opinion individuelle. — Inexactitude dans leurs fonctions. — Leur oonduite dans l'intérieur du comité. — Barbaries, atrocités, excès, vols, surprises, obscénités du scélérat Héron, leur agent principal, chef des coupe-jarrets. — Noms des chefs de la troupe. — Partage des vols et dépouilles. — Noms de quelques victimes de Héron. — Infidélités des suppôts de Héron. — Proposition de faire périr six cents personnes à Rouen dans un seul jour.

Rivalité entre les comités de salut public et de sûreté générale.

Espionnage des comités l'un cur l'autre. — Noms des espions. —

Inquisition du comité de salut public. — Système de dépopulation concerté entre les deux comités, et particulier à chacun. — Intelligence entre les jacobins et les deux comités. — Moyens employés pour immoler toutes les victimes désignées par les jacobins. — Expressions exécrables tenues aux Jacobins, pour faire périr une partie de la Convention, appelée la plaine ou le marais. — Approbation de oes horreurs par le comité de sûreté générale. — Mesures et précautions prises parle comité de sûreté générale, pour anéantir Robespierre. — "Usurpation, de la faction thermidorienne. — Explication de l'origine de la faction thermidorienne , ses effets et ses causes.

— Vols et séquestre du numéraire do la Prance. — Désignation des coupables et complices. ■ — Torts et complicité des comités de salut public et de sûreté générale. — Protection accordée indéfiniment aux députés montagnards, pour les soustraire aux peines des délits qu'ils avaient commis. — Les trois partis différents dans les comités de salut public et de sûreté générale. — Leurs vues. — Dépôt secret des papiers de Robespierre. — Dépôt secret des papiers de Héron.

— Nouvelle tradition de ma déposition dans le procès do Pouquier- Tinville. — Propos atroce? de ce monstre. — Son opposition à la mise en liberté d'innooents. — Craintes que lui inspirenraes crimes.

— Sgs intelligences et liaisons avec Héron. — Anecdote omise dans ce que l'on a publié sur les crimes de Marat.

Puisque j'en suis maintenant sur des anecdotes relatives au comité de sûreté générale, je vais parler de la manière

dont ri remplissait ses fonctions, et rapporter quelques autres traits de sa barbarie.

A ce comité il n existait ni ordre ni bonne foi; l'air qu'on y respirait comprimait i'honnète bomme. L'assassin privilégié de ce comité était Héron, agent principal : ses premiers pas dans la révolution furent le massacre et le pillage, lors de dégorgement des prisonniers d'État, transférés à Versailles. U était l'intime ami de Marat, et ce fut chez lui que ce provocateur au meurtre et au pillage trouva dans sa fuite une retraite et un asile. Ce fut Marat qui fit en son nom, et pour lui, un ouvrage intitulé : Banqueroute générale. Héron espérait avoir la place de ministre delà marine, et il fit tout pour l'obtenir. Il fallait se rendre recommandable : il crut ne pouvoir y parvenir que par des crimes; et en effet, il en commettait tous les jours d'une atrocité révoltante.

Avant de perdre de vue Marat, dont le nom inspire tant d'horreur et coûte tant au souvenir, je dois ici placer en parallèle avec la conduite de Héron, le récit d'un de ces traits qui achèveront de peindre celui que la postérité placera au nombre des tyrans et des ennemis de l'humanité. Marat, se cachant pour se soustraire aux recherches qne l'on faisait de lui; trouva un asile chez un graveur de son quartier; on lui avait ménagé une cachette dans l'embrasure d'une fenêtre, et il s'y réfugiait à l'instant où quelqu'un entrait. Cependant la mort fut la récompense de celui qui l'avait sauvé et nourri! Ma rat, par reconnaissance, le vola, et ensuite lui enleva sa femme. Le malheureux, ayant osé se plaindre, frit arrêté et incarcère à Saint-Lazare, où Marat l'a retenu le plus qu'il a pu. Alors on punissait de mort quiconque avait mal parlé de Marat; et cet infortuné, qui dans un moment de douleur avait expliqué ses mécontentements contre Marat, craignant le supplice, se frappa de deux coups de couteau, et périt. Telle fut la fin que cet homme bienfaisant eut par les effets de l'ingratitude et de la méchanceté de Marat, cet homme qui se disait l'ami du peuple, et qui n'était pourtant qu'un incendiaire, un malveillant, un débauché. 11 fit sa victime de celui qui l'avait nourri, qui avait conservé ses jours, et tout exposé pour lui

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être utile. On peut ajouter cette anecdote aux autres crimes de Marat, comme réponse ou avis à ses partisans et preneurs.

Une fois que ce Héron vous avait vu, il savait adroitement vous amener chez lui; il vous sondait sur vos relations, vos connaissances, et, pour peu que vous vous fussiez avancé, il vous disait : Eh bien ! signez, signez-moi cela. Si vous vous y refusiez, il avait trois sacre-pans à sa dévotion ; l'un se nommait Baptiste Mallet, et était son domestique; l'autre, qu'il nourrissait aussi, se nommait Pillet; il avait été employé chez le ministre des contributions, il lui servait de secrétaire jusqu'à dix heures du matin, heure à laquelle Héron sortait: il travaillait ensuite le surplus du jour chez Héron; le troisième était un grand coupe-jarret, nommé Duchesne, qui lui servait de domestique, coureur et mouchard; si vous aviez donc refusé, dis-je, de signer ce que Pillet avait rédigé, il vous laissait d'abord aller, mais les trois mouchards signaient alors un écrit portant que vous aviez dit telle chose. Sur cet écrit, vous étiez arrêté, vous et ceux que vous aviez indiqués, sans que les uns ni les autres vous pussiez savoir pourquoi. Héron avait à ses ordres le généralissime brigand Maillard, et sa troupe dont il disposait ; et lorsque Maillard fut incarcéré, il eut le commandement en chef, qu'il conserva par la maladie et la mort de Maillard. 11 avat pour officiers, sous-chefs, les nommés Leseur, dont il est parlé ci-dessus à l'article des prisons en septembre, qui, à l'instant où j'écris, demeure rue de la Verrerie, n° 98; Queneau, et Coulongeon, qui avait une petite boutique d'écrivain à côté du comité de sûreté générale; un Perradon, un Martin, imprimeur; un Shmits, qu'il plaça concierge de la maison d'arrêt, dite Talaru, recommandable par les exactions et injustices qu'il faisait souffrir aux détenus; un Toutin, huissier; un Bonjour, un Chandellier, un Coutellier, unRigogne, un Valville, unBois-Marat, un Simon, un Chapui, un Cailleux, un Meurand, un Moullin.

Ces sous-chefs avaient chacun une compagnie sous leurs ordres : les brigands de cette trempe étaient répandus dans tous les quartiers de Paris. Il est encore une dizaine d'autres

chefs de compagnie, dont je ne me rappelle pas les noms. Un de ces chefs allait à l'ordre le matin à sept heures; un autre à trois après midi; l'autre à deux heures du matin : alors les ordres pour les arrestations se distribuaient. Toujours un chef et un subordonné accompagnaient Héron au comité de sûreté générale; il portait un outeau de chasse avec un ceinturon blanc, et quelquefois il le cachait sous son habit; il avait deux espingnoles portatives dans des poches de côté, des pistolets de poche, et une ceinture avec des petits pistolets; un poignard et un petit stylet. Lorsqu'il marchait, c'était une artillerie complète. Son nom était le Chef.

Chaque homme de cette troupe était un mouchard aux ordres des comités de salut publie et de sûreté générale, sous la direction du chef Héron. Robespierre l'employait pour surveiller Je comité de sûreté générale, et de son côté, le comité de sûreté générale croyait s'en servir pour surveiller le comité de salut public. Héron faisait suivre et surveiller tous ceux qu'on lui avait indiqués, tellement qu'il ne lui échappait aucune des victimes que désignait Robespierre dans la Convention ; et si, par raisons ou par circonstances, il laissait quelqu'un libre, celui-ci n'avait que l'ombre de la liberté. C'était le bouledogue de Robespierre, un véritable ogre, et chaque comité le croyait son cerbère : il en était l'argus, mais aussi le plus fourbe et le plus perfide agent. 11 dominait, il influençait partout. Une femme allait-elle l'implorer pour la liberté de son mari, un mari pour sa femme, un fils pour son père, une mère pour son fils, une sœur pour son frère, un ami, un parent, pour une personne quelconque, on n'obtenait aucune promesse sans dénoncer quelqu'un; et souvent, sans le savoir, par indiscrétion, on menait l'un à l'échafaud,et on conduisait l'autre en prison, finissant quelquefois par se faire incarcérer soi-même. Lorsqu'il avaitrésolude s'emparer de vous, il vous amenait au point de vous dire : Voilà l'éehafaud, ou obéis! Et le plus souvent encore vous y faisaitil monter. 11 surprenait à l'un comme à l'autre comité les ordres les plus injustes. Les rapports qu'il avait avec Robespierre étaient différents de ceux qu'entretenait avec ce dernier le comité de sûreté générale. Tout était secret entre eux, et leurs

rendez-vous se donnaient à un appartement du pavillon du comité de salut public. Des hommes, apostés dans les passages du comité de salut public, remettaient à Robespierre des papiers ou lettres, mais toujours cachetés et en secret; des femmes et des filles en remettaient à l'infâme Chalabre, le cerbère de Robespierre, femelle semblable à une harpie : on en remettait aussi à ceux qui étaient de planton chez Robespierre. Les réponses étaient l'ordre même donné au comité de salut public pour un égorgement ou une arrestation. U était exécuté ensuite, soit dans Paris, soit dans les départements, par un homme de ia troupe de Héron, qui était assez ordinairement envoyé aux autorités constituées. Les commissions militaires surtout et Les tribunaux révolutionnaires des départements, étaient chargés des exécutions particulières : elles étaient faites si promptement, qu'à l'instant où l'individu était nommé sa tète tombait. D'autres étaient enfouis dans les maisons d'arrêt de Paris, surtout à la Conciergerie, près de l'ogre Fouquier; d'autres enfin étaient relégués et entassés à la Salpètrière et aux cabanons de Bicètre. Leur mort n'était ni éloignée ni incertaine; le tyran Robespierre s'était assuré que nulle réclamation ne pouvait parvenir. Ainsi Héron soustrayait les uns aux comités, et frappait de mort les autres. Voilà ce que vous ne saviez pas, malheureuses familles, qui pleuriez si longtemps sans pouvoir connaître le sort des victimes que l'on vous arrachait !

Que de réflexions font naître ces horribles détails! Mais que penser surtout des odieux attentats de ces tyrans, dont les sbires ont, nombre de fois, jeté vivants, dans ces tombeaux, des malheureux contre lesquels il n'y avait même pas de mandats d'arrêt? J'en ai vu qui, après vingt mois d'arrestation, n'étaient pas encore enregistrés, et qui étaient détenus sans ordre; et d'après un relevé, pour la commission populaire, des tableaux de ces maisons, et sur des vérifications faites par des commissaires ad hoc, il s'en trouva beaucoup de cette espèce à la Conciergerie, à Bicètre et à la Salpètrière : j'en fis un tableau.

On peut, sur la quantité immense de morts, tant à la Con-

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çiergerie qu'à Bicètre et à la Salpêtrière, consulter les procès-verbaux de l'officier public, sur le relevé desquels j'ai établi le nombre infini de ces victimes mortes sans qu'elles fussent écrouées ni enregistrées. Combien d'autres ont péri sous le glaive du tribunal sanguinaire ! Ainsi les victimes furent entassées, et périrent ! Quel attentat à l'humanité ! que d'outrages à la nature !

D'après le travail dont je viens de rendre compte, j'avais proposé à l'égard de ceux qui, vivant encore, paraissaient ne pas être écroués ni enregistrés, de leur demander où ils avaient été arrêtés, et par qui, afin de prendre une détermination. Mais cette proposition fut ridiculisée par Louis, du Bas-Rhin, qui me dit : Ces gens de Palais veulent des formes ; nous n'en voulons pas. Vadier reprit : C'est une proposition de contre-révolutionnaire ! Amar ensuite m'accusa d'avilir la révolution, et je fus réduit au silence. Mais dois-je le garder maintenant? Non, non, je ressens au fond de mon cœur l'indignation que partagent mes lecteurs ! Mânes de ces victimes qui ont péri depuis mes travaux et mes recherches, ne m'accusez pas! j'ai, pour vous défendre, bravé la mort etl'échafaud. Lecteurs sensibles, j'ai versé bien des pleurs, et j'en verse encore de souvenir ! J'étais le témoin forcé de tant de barbaries, et je ne pouvais élever la voix sans perdre inutilement la vie. Monstres cruels, je vous accuse ! Et si vous dénie? vos crimes, je les prouverai par les pièces sur lesquelles j'ai fait mon travail. Venez! entrons en lice! L'humanité et la vérité nous jugeront. Héron et ses sbires vivent encore ! Et des membres du comité, auxquels j'ai prouvé, ces faits, d'après lesquels ils sont pour le moins coupables de la plus grande négligence, ne sont pas consumés de remords! Non, ils existent! Dans les derniers instants de leur tyrannie, ils ne se croyaient pas encore si près de la chute : ils se rappelèrent que j'existais, et que le souvenir, ou la trace de leurs forfaits, pouvait les perdre ; alors ils m'ont plongé dans la tombe des martyrs vivants, lis ont été culbutés; des factieux d'une autre secte, et leurs complices, craignent aussi l'explication ; mais j'attends l'aurore du jour de la vérité I Hélas ! je

m'égare, je ne voulais point parler de moi ; je ne sais ce qui dirige ma plume. Continuons, leeteur, à suivre le détail des abominations qui ont affligé la France et effrayé tous les peuples.

C'était bien inutile de chercher dans les papiers de Robespierre la preuve de ce grand système de dévastation et de dépopulation. Croyait-on que ce qu'il avait de secret n'avait pas été enfoui ou éloigné? Dans l'intervalle qui a précédé sa mort, n'a-t-il pas pris des précautions? Et ses complices, ses affidés, n'ont-ils pas eu des délais? Héron, qui, dans la chute des membres du comité de sûreté générale, a du prévoir la sienue, n'a-t-il pas eu le temps de tout soustraire ? Je me doutais d'un séquestre de ces papiers, je soupçonnais des propos que j'avais à demi entendus de Mallet, domestique de Héron, au Luxembourg; j'écrivis, de cette maison d:arrct du Luxembourg, une lettre à la commission, du 22 vendémiaire, pour lui indiquer mes doutes : je n'obtins pas de réponse. Je récidivai, j-e pris le prétexte de demander à faire reconnaître les papiers sur mes travaux; point de réponse. Je fis une pétition pour cette commission, et je n'obtins encore aucune réponse. Ainsi je n'ai pu procurer alors ce renseignement; mais aujourd'hui je le publie. Robespierre a bien fait, disait Héron à Mallet, Moullins était secret, ses papiers étaient en lieu sûr. — Je n'ai pas lamème opinion sur les vôtres, reprit Mallet, Lesueur est trop négligent; et puis aujourd'hui il est encore attaché au comité. Cela m'a semblé indiquer les dépôts des papiers secrets.

Voici maintenant comment il exerçait ses brigandages. De quelque côté qu'un ordre lui parvînt, sort du comité de sûreté générale, soit du comité de salut public, on y joignait un nandat quelconque payable au porteur, pour dépenses d'exécution d'ordre du comité. Il recevait ces mandats, en gardait partie ou totalité, et remettait ensuite les ordres aux gens de sa troupe. On mettait des voitures en réquisition, on courait dans les départements : ces gens-là s'appelaient porteurs d'ordres. Aussitôt qu'ils s'étaient emparés ,-de quelqu'un, ils avaient soin de ne lui laisser aucun argent; ils

confisquaient, comme de contrebande, toute sorte de numéraire, et encore, autant qu'ils le pouvaient, les bijoux. Ils laissaient les assignats, parce qu'ils n'avaient aucun prétexte pour les enlever; mais ils spéculaient sur ce qu'ils pouvaient faire payer aux prisonniers pour les frais de route, ainsi que pour les autres dépenses dans lesquelles ils ne se refusaient rien. Ils avaient soin d'ailleurs d'affecter quelques égards, de promettre des ressources, et ils attrapaient encore ainsi ce qu'ils pouvaient. C'était là ce qu'on appelait casuel. Cependant lu chef Héron faisait toujours délivrer des mandats de paiement, sur lesquels il spéculait lui-même; il en donnait une partie, retenait l'autre, et, au retour des voyages, obligeait les porteurs d'ordre de lui tenir compte de ce qu'ils avaient arraché pour les frais de route. Le secrétaire Pillet et le sous-chef Martin réglaient les comptes. Ainsi le détenu payait d'un côté, les comités de l'autre; et il y avait à la fois infidélité et escroquerie : cela s'appelait encore le petitpot. Lors des arrestations, on omettait soit la totalité, soit une partie du numéraire et des bijoux, dans les procès -verbaux; et cependant il était de règle que soit papiers, numéraire, ou bijoux, ainsi que toutes les armes, s'apportassent au chef Héron qui avait fait une collection d'armes considérable, qu'il distribuait dans sa troupe, qu'il donnait aux membres des comités de salut public et de sûreté générale, et qu'il gardait. Du surplus il en avait rempli une chambre, mais ce n'était que le rebut. Il fallait qu'il y en eût une bien grande quantité, pour remplir une chambre de pistolets, de sabres, d'épées, d'espingoles, de cannes creuses ; et encore, avant de les remettre, les porteurs d'ordre faisaient leur triage, et vendaient ce qui était de quelque valeur. A l'égard du numéraire et des bijoux, soit qu'ils fussent inscrits ou non sur les procès-verbaux, on peut se faire une idée de toutes les soustractions! Souvent môme on ne remettait pas les procèsverbaux, ou il n'y avait de rendus, en partie, que ceux où les l">i tours d'ordre étaient, par les circonstances, obligés d'appeler des membres d'autorités constituées : mais encore, en et cas, on se dépêchait de les faire expédier au tribunal ré-

volutionnaire, auquel Héron ne remettait pas les procès-verbaux, sous le prétexte qu'ils contenaient des faits ou moyens de décharge. Héron ne faisait jamais enregistrer les pièces et paquets que ces porteurs d'ordre lui apportaient; il remettait ce qu'il voulait, et il n'y avait d'enregistré au comité que ce qui provenait des comités révolutionnaires, des autorités constituées, ou de quelques agens autres que les héronistes : car il en est beaucoup qui ne correspondaient pas avec lui, mais qui agissaient séparément. Héron convoquait assez souvent les capitaines de sa troupe, et le partage des dépouilles se faisait secrètement dans une certaine cave à Neuilly. Si ses affaires, ou les circonstances, ne lui permettaient pas d'y aller, il était remplacé ou par Toutin ou par Moullins, ou par Martin : les mandats donnés pour le paiement de l'exécution des ordres, étaient à cet effet payables au porteur. C'est ainsi que Héron et ses satellites se gorgeaient de sang et de pillage, c'est ainsi qu'il donnait à sa troupe nombreuse ce que l'on appelait des indemnités! Les autres qu'il employait, soit hommes, femmes ou filles, étaient payés sur des sommes destinées par les deux comités à l'espionnage.

Cet essaim de brigands ainsi répandus dans les départements, ou même employés à Paris, allaient porter partout la désolation; ces scélérats avaient une habitude bien perfide dans leurs opérations, c'était de refuser tous les moyens de justification. Le monstre Héron ne se servait pas toujours, ni le plus souvent, des ordres expédiés par le comité luimême, qui, en ce cas, passaient par le secrétariat, mais de ceux qu'il demandait et surprenait. 11 glissait souvent dans le mandat d'arrêt : Un tel sera arrêté, et toutes autres personnes trouvées suspectes chez lui. Ce fut par la latitude que donnait cette subtilité qu'on augmentait le nombre des victimes, et que, par l'arbitraire le plus infâme, Héron arrêtait de tous côtés à tort et à travers. Ainsi l'on multipliait les captures et le pillage, et souvent le comité ne trouvait ni le nom, ni l' arrêté relatif à une grande quantité de détenus. On n'avait pas l'habitude de remettre les mandats, ou bien on les substituait aux procès-verbaux d'arrestation, que l'on supprimait

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pour s'attribuer les dépouilles, ou encore on en remettait

peu.

Fouquier-Tinville agissait de concert avec Héron : il comprenait dans les conspirations de prison ceux que Héron lui désignait; et dans certains cas, il se servait du mandat d'arrêt contre d'autres, quoique détenus, et ils devenaient alors les premières victimes. C'étaient toujours ceux dont les procèsverbaux étaient supprimés à ia suite du pillage ou du partage des dépouilles. Voilà encore un des mystères inconnus sur les conspirations de prison.

Voici comment s'y prenait Héron pour surprendre des mandats d'arrêt ou de traduction au tribunal révolutionnaire. Tous ces mandats étaient préparés par Héron, écrits par son secrétaire Pillet, et le nom du porteur d'ordre restait en bianc, ou simplement on mettait le porteur. Le nom de l'individu se trouvait éloigné de l'indication du domicle, et on laissait un intervalle, dans lequel, après les signatures, on inscrivait arbitrairement les noms des victimes; ou bien il faisait expédier de très-grands ordres, joignait à chaque mandat des notes ou des dénonciations fabriquées chez lui, ou qu'on lui apportait. Il les retirait souvent après les signatures, et c'était un moyen pour surprendre des mandats. Héron avait deux poches de côté où il mettait les mandats sûrs d'un côté, et les mandats de surprise de l'autre : il allait au secrétariat, il y prenait quelques ordres ou arrêtés qu'il présentait à la signature, et il y mêlait ses ordres douteux. Alors, par l'effet de la barbarie la plus atroce, il ne fallait que trois signatures pour arrêter, ou pour traduire au tribunal révolutionnaire : il escroquait facilement ces trois signatures, et le comité n'avait ni connaissances des laits, ni pris de délibération; ainsi cependant on agissait en son nom. Héron i mployait cette voie pour faire guillotiner ceux dont il gardait les procès-verbaux par des motifs de pillage : tantôt il s'en allait en couard derrière chaque membre, il prenait l'instant où l'on était occupé à des rapports importants, et leur faisait signet des mandats que l'on croyait être le résultat de quelques rapports ou délibérations; il y joignait alors ses faux

mandats. Ainsi il surprenait des liasses de mandats de paiement, de mandats d'arrêt, de mandats de traduction au tribunal révolutionnaire. De ces faits je l'ai vu convaincre par des représentants, par des secrétaires, et notamment par le secrétaire principal, Lochet. Je lui ai vu arracher des mains des mandats, les déchirer, lui faire des reproches sur tous les faits ci-dessus. Mais le comité de sûreté générale avait lui-même peur de Héron; il n'osait l'exclure, sachant l'appui qu'il trouvait dans Robespierre; et, malgré la certitude de ses forfaits, il était craint même de Fouquier.

On doit se rappeler qu'en ventôse an II, Robespierre fit rapporter un décret de la Convention nationale, qui ordonnait son arrestation. Le comité de sûreté générale avait pris cependant, à cette époque, des mesures contre ses subtilités; ce fut alors que l'on obligea les huissiers et secrétaires principaux à faire eux-mêmes signer les ordres qui venaient du secrétariat; qu'il leur fut défendu de rien présenter en blanc; qu'il leur fut enjoint d'exiger un reçu de celui à qui l'on remettrait l'ordre ou mandat; qu'il fut fait un tableau où l'on inscrivait iès porteurs d'ordre ou agents de comité, et qu'il leur fut enjoint de n'en remettre qu'à ceux-là; qu'il fut pris enfin des mesures pour l'attestation de l'exécution des ordres. Souvent on épura ce tableau, mais Héron y faisait conserver, par intrigue, quelques-uns de ses satellites sus-nommés, et surtout Toutin. Peu à peu cependant le crédit de Héron tombait, mais il avait toujours un parti pour lui dans le comité; on le regardait comme indispensable pour la direction de sa troupe, pour les grands coups de main, les expéditions vives. Il portait la terreur; il était habile dans les découvertes; le système affreux de dévastation et de cruauté le faisait conserver.

Un nommé Lamothe, homme de loi, était tombé dans ses griffes; il l'avait obligé et comme astreint à exécuter ses ordres. Il le chargea d'un mandat, pour aller arrêter quelqu'un, et le traduire à la Conciergerie : Lamothe n'accepta la mission que par force; il exécuta l'ordre, saisit l'individu, s'empara des papiers qu'il crut à peu près suspects, conduisit

Thomme à la Conciergerie, et remit l'ordre et les papiers à l'accusateur public. Héron, courroucé de ce que Lamothe ne lui avait pas remis à lui-même les papiers, privé du moyen par lequel il faisait ses vols et ses rapines, Héron, dis-je, irrité de cette irrévérence, l'accusa d'infidélité au comité de sûreté générale, obtint un mandat d'arrêt contre lui, et le fit incarcérer. U affecta devant l'épouse du citoyen Lamothe, et même en ma présence, d'ignorer la cause de cette arrestation, et cacha soigneusement qu'il en fût l'instigateur; il promettait d'obtenir sa liberté, il la trompait. Elle l'obtint d'une* manière singulière. J'avais conseillé à la femme Lamothe de s'adresser au comité, et d'y venir assidûment le soir jusqu'à ce qu'elle pût être entendue; en effet elle y vint, et y passa quantité de nuits à attendre. Elle s'y trouva le jour que l'on amena la fille Renault que l'on accusait d'avoir eu le dessein d'assassiner Robespierre : il s'agit de la fouiier; on demanda une femme, je profitai de cette occasion pour l'introduire dans l'intérieur du comité. Elle obéit, et fouilla exactement la petite Renault. Cette recherche pouvait produire une prévention en faveur de la petite Renault, si l'on eût voulu l'entendre; mais on voulait une victime. La femme Lamothe déclina son nom, elle exposa l'injustice de la détention de son mari, elle présenta le reçu des pièces en question, signé de Fouquier : on lui promit la liberté de son mari, je la fis expédier et signer de suite. Ce malheureux avait, gémi pendant quatre mois dans les fers, et ne dut sa liberté qu'au hasard. Héron, son oppresseur, se disait son ami ! On peut observer que jamais Héron n'a fait usage de son crédit pour faire sortir deux patriotes: il nô connaissait pas le plaisir d'obliger.

J'ai vu Héron convaincu d'avoir gardé, pendant trois mois dans sa poche, une mise en liberté, dont il avait été chargé. La personne qu'il devait mettre en liberté avait été pendant ce temps guillotinée en venu d'un jugement du tribunal révolutionnaire.

J'ai aussi entendu lui reprocher, et il en demeura convaincu, de n'avoir pas exécuté la mise en liberté d'un citoyen,

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depuis quatre mois qu'il en était chargé : lequel citoyen se trouvait encore en arrestation; son père était mort de chagrin.

Un nommé Savart, homme de loi, était encore une de ces victimes qu'il s'était assurées; il fut mis en arrestation pour avoir prouvé les crimes de Lacroix. Cependant des amis sollicitèrent pour Savart, et il obtint sa liberté après plusieurs mois de prison. La famille de Savart n'avait cessé, mais en vain,d'implorerHéron qui promettait et ne tenait rien. Pendant sa détention, Savart avait été.mis sur une liste de conspiration; et cependant il sortit, malgré cette liste, au mépris de laquelle le comité avait ordonné sa liberté. Le comité fit plus, il donna une mission à Savart pour le département d'Ille-et-Vilaine. Savart allait partir; Héron lui propose un acte d'injustice, et il le repousse. Néanmoins Héron trouva le moyen de faire couper la tète à Savart. 11 n'osait pas demander, contre lui, au comité de sûreté générale, un ordre de traduction au tribunal, ni un mandat d'arrêt; il alla trouver Fouquier; il lui dit que la liberté de Savart ne devait pas l'excepter de la liste de conspiration; enfin, il lui proposa de le faire traduire. Fouquier y consentit. Héron alors se chargea de le conduire *à la Conciergerie. Savart, comme on l'a dit, était sur son départ; Héron le rencontra dans la rue, le fit dîner, et de là le conduisit au cabinet de Fouquier, pour avoir un écrit de lui qui porterait que sa mise en liberté l'exceptait de la liste de conspiration. Savart donna dans le piège, et le suivit. A peine entré dans le cabinet fatal, mieux désigné comme le comptoir de la boucherie, Savart est marqué, précipité dans la Conciergerie. Je réelamai, je promis de le défendre au tribunal; tandis que, d'un autre côté, le comité de sûreté générale me promettait lui-même un prompt examen.

Héron, au contraire, accusa Savart pendant qu'il promettait à ses parents de s'intéresser à lui. La loi du 22 prairial supprima les défenseurs officieux ; je ne pouvais plus défendre Savart; je redoublai d'efforts auprès du comité de sûreté générale, j'obtins jour indiqué pour son affaire. Mais Héron craignit l'explication; les séances du comité ne tenaient qu'au

soir; il prit le'devant, alla trouver Fouquier qui le fit monter sur les banquettes, avec ce qu'on appelait la fournée; et le soir, Savart fut guillotiné. Que peut-on voir de plus atroce? Quel monstre de perfidie et de cruauté! C'était ainsi qu'il traitait ceux qui lui résistaient.

Un honnête citoyen, nommé Ducange, autant que je puis me le rappeler, qui d'ailleurs était agent national de l'administration des domaines nationaux, que j'ai vu souvent, chez lequel j'ai mangé et avec qui j'eus occasion de parler secrètement de la barbarie de Héron, me révéla un attentat qu'il avait éprouvé de la part de ce monstre. Il s'était trouvé dans la compagnie de Héron; ce dernier spécula sur lui; il chercha à s'en emparer; il l'atteignit, et l'asservit par la terreur. Un jour qu'ils avaient mangé ensemble, après s'être quittés sur des protestations d'amitié, Héron courut au comité le dénoncer, et demanda qu'il fût traduit au tribunal révolutionaire. Un membre s'y opposa; il fut mandé; on l'entendit; il prouva son innocence et conserva sa liberté malgré Héron; mais il ne put se débarrasser de son asservissement dans l'exécution des ordres qu'il lui donnait, que par la fatalité d'une grande maladie qui lui survint aux yeux. Il ne dut son salut qu'à un accident.

Un nommé Lapallu, que tous les patriotes recommandaient, était en prison. Le comité avait chargé un membre de faire son rapport, Héron lui-même avait reçu l'ordre de prendre, à l'instant, les réponses de Lapallu. Mais Héron n'en fit rien; et, à J'insu du comité, il s'assura qu'il devait être guillotiné sous peu, par le moyen d'une liste de conspiration de prison. Les réponses attendues ne parvinrent pas, et la liberté, projetée par le comité, s'éloigna. Héron garda le silence, Lapallu fut guillotiné. Le reproche lui en fut fait devant moi au secrétariat du comité.

l'étais chargé, par le comité de sûreté générale, de faire un travail d'analyse, pour préparer le rapport sur l'affaire lie Kagon La Bùllue, célèbre banquier, place Vendôme, en correspondance avec la Russie, l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne et autres pays encore. Cette affaire avait connexité

avec celle de Port-Malo, par suite de relations avecLalande- Magon, Magon-Lablinaye de Saint-Malo. Il est mutile de donner le détail de cette affaire, je vais seulement rapporter un trait de la barbarie la plus féroce.

Héron vint me trouver dans le cabinet où je travaillais aux rapports; il me dit d'un ton mielleux : Je voudrais vous prier de me rendre un service important, vous le pouvez; si vous faites ce que je vous demande, je vous remettrai à l'instant un effet de six cents livres, j'ajouterai un présent de trois mille livres, je vous paierai dix-huit cents livres, et je vous ferai avoir avoir une place fixe de dix mille livres. J'écoutai, mais avec indignation, toutes ces offres. Enfin, il termina 'sa proposition par m'inviter à insérer dans mon rapport le nom de sa femme, afin de la faire guillotiner : Ma femme, disait ce monstre, est une conspiratrice ; elle est complice de Magon- Lablinaye. Elle est de Saint-Malo, et le rapport, dont vous êtes chargé, offre uue occasion certaine que je ne retrouverai plus; il faut mettre son nom dans le rapport. Quand on glisse le nom de quelqu'un dans une grande affaire, cela va; et, sur le nom désigné, on fait guillotiner : il suffit d'indiquer le nom des complices ;on fait l'appel, les tètes tombent, et pouf, pouf, çà va ! Je lui répondis avec une gravité dédaigneuse : Votre proposition est aussi ridicule que vos offres sont méprisables : on ne séduit personne pour faire le bien, une simple proposition suffit; mais les offres, qui déterminent la séduction, ne peuvent avoir d'autre objet que le crime. Si votre femme était coupable, je la désignerais sans que l'on m'en priât; mais, dans toutes les pièces que j'ai scrupuleusement examinées, il en n'en est aucune qui indique votre femme, rien ne présente l'idée du soupçon : je méprise vos offres, j'ai en horreur l'attentat que vous me proposez ! Il me pria alors de ne point le compromettre. Vous voulez que je ne parle pas de votre proposition ? lui dis-je? Non, non, je ne garderai pas le silence sur les atrocités que vous avez commises dan s cette affaire; tenez, voilà les remarques que j'ai faites. Un de vos débiteurs aurait, d'après votre banqueroute, payé à vos créanciers; mais vous vouliez les frustrer de cette somme.

vous en aviez fait une cession frauduleuse à un Taburet, sous le nom duquel vous tenez votre loyer, vos meubles. Votre débiteur écrivit à Taburet relativement à cette créance; et comme, pour cacheter sa lettre, il s'était servi d'un cachet ayant pour empreinte un chevron brisé et une licorne, vous l'avait fait arrêter. Le mandat est écrit par voire secrétaire; il est joint à une dénonciation qui porte sur ce que l'on a fait usage d'un cachet à blason. C'est sur ces- chiffons que vous avez privé de la liberté un malheureux citoyen, réclamé par toutes les autorités constituées et les sociétés populaires. Je lui fis ensuite l'exhibition du mandat, de la lettre et de la dénonciation , écrite par la même main qui avait fait le mandat; il resta sans réplique.

Tenez, en voilà un autre que vous avez fait arrêter pour avoir écrit à quelqu'un qu'il envoyait des tabatières à un représentant. Voici la dénonciation écrite par votre secrétaire, et voici la lettre.

En voilà un que vous avez fait arrêter sur la dénonciation qu'il avait une housse de cheval sur laquelle était brodée une fleur de lis. En effet, la housse fut trouvée dans le fumier de l'écurie; mais était-ce un crime? cette housse ne servait pas. La dénonciation est écrite de la main de votre secrétaire.

Tenez, en voilà quatre auxquels est applicable l'amnistie qui fut prononcée en 1791 ; ils ne sont accusés de rien autre chose, et sont réclamés par tous les citoyens témoins de leur bonne conduite.

Tenez, en voilà maintenant six arrêtés sur une simple dénonciation sortie de chez vous, signée de votre domestique, sur le seul fait qu'ils sont notoirement fédéralistes, sans autre désignation.

Tenez, voilà Primpain l'imprimeur, conduit aussi en prison pour avoir imprimé des arrêtés des représentants du peuple.

Tenez, en voilà deux autres contre lesquels il n'y a ni mandat, ni dénonciation, ni pièce à charge; mais il y a seulement tics réclamations de leur commune, en marge desquelles est uiis voir Héron, et plus bas est tracé au crayon néant. Vous avez donc employé quelque perfidie pour les faire périr. De-

puis nombre de mois ces malheureux gémissent dans lesfer9; croyez-vous que je les livrerai ? 11 se leva et partit en manifestant autant de fureur qu'un ours affamé dans sa cage. Ses derniers mots furent : Nous vous retrouverons, monsieur de la faction des indulgents!

Je crus nécessaire, pour déjouer ces menaces, de prévenir Amar, membre du comité. Je lui portai mon analyse ; je le priai de me procurer toute latitude dans mon rapport, parce qu'il était temps de faire connaître à tout le comité ce dangereux confident. En effet, il me promit tout appui, et le soir je fis mon rapport. Je présentai les libertés de ceux que je ne croyais pas coupables, j'exposai les différents motifs de ces libertés que j'obtins, d'après l'examen des pièces justificatives, et des particularités concernant Héron sur les arrestations qu'il avait fait faire. Il fut traité de la manièie la plus dure, la plus humiliante.

Héron tenait encore dans ses griffes un brave citoyen, nommé Duclos, homme de loi de Rouen. Le comité avait ordonné son élargissement, et l'avait mandé à Paris. Héron s'empara de lui, et retarda la décision sur sa liberté. Il voulait se le réserver, mais il n'obtint pas sa confiance. Un certain jour Héron, dont les intrigues inquiétaient un peu le comité, fut pressé de remettre des pièces, et on me chargea de faire dégager cet encombrement de papiers qu'il conservait. Duclos s'occupait à ce travail avec moi. Héron voulait que nous décachetassions les paquets : nous refusâmes; et Duclos, auquel il voulait faire voir des délits et des crimes que les pièces n'indiquaient pas, lui répondit: Croyez-vous me faire suer le crime? non : l'homme coupable prête toujours aux autres de mauvais desseins; l'homme pur n'écoute que sa conviction morale. Nous tînmes fermes, nous ne laissâmes décacheter aucun paquet de papiers.

Avant de terminer sur le détail des crimes de Héron, je dois dire qu'une veste de Magon (de Port-Malo), doublée en louis d'or, me parut avoir été entamée. Ces louis étaient cousus dans des espèces de côtes, dont les unes étaient vides et les autres !entamées. J'en reconnus la diminution lors de la remise des

malles au dépôt. Héron me dit que ce vide ne provenait pas de lui; mais cela ne me suffisait pas, j'en informai le comité. Le soupçon tomba sur Coulongeon , l'un des chefs des tappedurs, charge de la mission de Port-Malo. Les explications qu'il donna ne le justifièrent pas : Héron y fut impliqué; cette infidélité n'est pas encore éclaircie.

Coulongeon doit aussi trouver une place spéciale dans ces anecdotes. Pour juger de la conduite qu'il tenait dans ses opérations, et du système de brigandage des tappe-durs, horde hèroniste, il suffit de rapporter le trait suivant. Coulongeon, porteur de l'ordre du comité de sûreté générale pour aller arrêter Lalande-Magon, ainsi que Magon-Lablinaye, et autres de Port-Malo, sans autres pouvoirs que ceux qu'il fallait dans cette circonstance, devait se borner à l'arrestation', et appeler les autorités constituées pour les scellés et les actes conservatoires des propriétés. La loi mettait les biens de Lalande-Magon sous la main du directoire, du district : cependant il s'éloigna du district, et nomma à son gré un receveur et séquestre particulier des créances et des biens; il fixa ses honoraires, et dépouilla le district de ses fonctions. Pourquoi cette voie détournée? pourquoi le séquestre contre la loi ? Que de réflexions sur cette seule manière de procéder, surtout dans la maison d'un des plus riches négociants de France! Or ce pourquoi ne s'explique-til pas par l'infraction à la loi? Le districtde Saint-Malo en informa le comité de salut public, qui fit de vives représentations au comité de sûreté générale. Alors Héron fut au-devant; et comme sa troupe servait aux exploits de Robespierre, ce dernier assoupit l'affaire.

Il faut aussi citer un nommé Bonjour, envoyé avec un nommé Martin sus-désigné, pour arrêter à Rennes un membre de lancienne compagnie des Indes. Ils l'engagèrent à se munir d'assignats, et cet homme opulent en prit certaine quantité; mais il ne fut point, du reste, dressé d'état du montant. On ignore comment ce malheureux a pu mourir du coup d'une arme offensive, mais bref il mourut, et rien ne constata la remise d'une somme de quelque valeur. Qu'est

9G MÉMOIRES DE SENAhî

donc devenue cette collection de rouleaux d'assignats ? Martin ni Bonjour n'ont point dit qu'il se fût tué devant eux et malgré eux. Comment Bonjour et Martin, qui avaient ce-t homme à côté d'eux et sous leurs yeux, qui, selon l'usage, ont dû le désarmer de tout instrument meurtrier, peuvent-ils lever l'inculpation qui se dirige naturellement contre eux à la seule réflexion? Héron a éteint cet affaire et protégé ses associés; cependant ces faits avaient été indiqués au comité.

Martin eut des pouvoirs du comité de s-ùreté générale, pour aller à la poursuite des gens suspects. Partout où il allait, il se faisait précéder d'un. piquet de force armée, il faisait promener des pièces de canon, et marchait avec l'escorte d'un général. S'il se croyait pressé, il faisait atteler, à une superbe voiture, quatre chevaux et même six, et M. Martin voyageait comme un petit souverain. Il ordonnait aux autorités constituées d'arrêter tels et tels, et sur-le-champ il était obéi; ii faisait remplir de ces victimes les maisons d'arrêt. Cependant des plaintes, des réclamations, s'amoncelèrent, et Martin fut rappelé. Héron le protégea; ce serait, disait-il, donner une victoire aux gens détenus, que de punir Martin ; et en conséquence il fut retenu , sans aller en voyage, comme chef du bureau d'exécution. Lorsque Bonjour fut arrêté, on trouva chez lui un arsenal complet, ce qui ne pouvait provenir que de ses réserves lors des arrestations.

Un nommé Longueville Nementière avait été placé comme agent au comité, par Héron. Lors de son arrestation on lui trouva une belle voiture, une quantité de ciboires, calices, patènes, soleils, burettes, chandeliers, encensoirs d'argent et autres pièces. Il n'a pas plus expliqué d'où cela provenait, qu'il n'a éclairci la perte d'une boîte de bijoux dont il s'était emparé. Ce même Longueville parcourait la campague, entrait dans les cabarets : Allons, qui me dénonce quelqu'un? allons, il y aura confiscation; qui vient dénoncer? nous partagerons le bénéfice. Cet homme portait ses dénonciations à Héron qui faisait rendre des mandats d'arrêt.

Lorsque le représentant Frecine dénonça au comité de su-

ivtr générale Baignoux, Bruley et Cartier de Tours, on envoya, pour les arrêter, deux héronistes que je crois être Chandellier et Péradon. Ils leur firent payer une somme de deux mille quatre cents livres pour le voyage qui ne devait jamais être à la charge des détenus; et le comité payait néanmoins pour l'exécution de l'ordre.

Aucun des porteurs d'ordres n'était si adroit ni si fourbe, qu'un nommé Morel d'Evreux; mais ses comptes furent si embrouillés, qu'ils déterminèrent son arrestation.

Je finis l'article des héronistes en rappelant ces derniers faits. Le comité m'avait chargé de l'interrogatoire de Gerle : Héron y arriva avec ses satellites; ils voulurent me faire adhérer à l'arrestation du nommé Fournier, fondeur en caractères. Je m'y opposai, parce que le comité n'avait pas ordonné l'arrestation. Même proposition contre un directeur de la poste, rue deCondé; même refus de ma part. Héron irrité lit de faux rapports au comité, et parvint à escroquer un mandat d'arrêt contre eux; mais malgré lui ils ont eu leur liberté.

Je fus envoyé par le comité de sûreté générale à un corpsde-garde près du Panthéon, section de l'Observatoire, au-dessus de la rue des Fossés-Saint-Jacques, à ce que l'on appelle l'Estrapade, où l'on avait entassé quatre-vingt-quinze personnes, par les ordres de MM. Héron et Martin. Je les interrogeai tous, et je n'en retins qu'un que j'envoyai au comité révolutionnaire parce qu'il n'avait point de passe-port; je mis tout le reste en liberté. On ne se fait pas d'idée de la fureur de Héron et de sa rage : enfin il proposa mon arrestation; mais je m'expliquai et je fus approuvé.

Parmi les membres du comité de sûreté générale, j'ai singulièrement distingué, pour avoir moins de torts, les représentants Moïse -Bayle, Élie Lacoste, La Viconterie, Dubarran ; leur parti n'était pas le plus nombreux. A ma connaissance, ils donnaient avec trop de confiance leur signature.

Nul homme n'était plus dur, plus arrogant et plus rebutant queJagot; c'était un fagot d'épines qui se déliait, et qu'on ne pouvait approcher d'aucun coté : il était d'une brutalité

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effroyable. Si quelqu'un venait parler pour un détenu, il le menaçait aussitôt d'arrestation. Il traitait tout le monde de contre-révolutionnaire; il fit arrêter et guillotiner, dans le même jour, un secrétaire du comité, accusé par Héron d'un délit dont Héron était soupçonné lui-même. A peine il avait entendu une dénonciation ou une réclamation : C'est assez, disait-il, c'est pour la guillotine ; ou bien : C'est une pièce de réserve! Son mot était : En prison! à la guillotine! au réservoir! Il avait adopté cette plaisanterie cruelle : Habit de pierres de taille, parements d'ardoises, doublure de briques; ce qui signifiait prison. 11 était chargé de la correspondance avec Amar. La volonté de l'un d'eux, sur le papier d'usage du comité, était substituée à celle même du comité. Ils dirigeaient au loin la guillotine, comme auprès. Jagot disait brutalement tout ce qu'il pensait, mais Amar portait un extérieur plus faux, plus perfide. Amar était vindicatif, cruel, menteur, inexact dans ses rapports, se ployant, suivant les circonstances, pour mieux réussir. Il était spécialement chargé d'activer le tribunal révolutionnaire, et Vouland partageait avec lui ce travail : la voiture du comité était à ses ordres. Amar était insidieux dans ses questions, comme dans ses réponses; ses propositions étaient toujours compliquées. Pétri d'orgueil, il n'aimait pas que son opinion fût contrariée; ambitieux, despote, lorsqu'il donnait son avis, il affectait de la gravité. Si quelque chose militait pour la justification de l'accusé, et qu'il n'eût rien à opposer, il répondait : Laissons juger cela par le tribunal. S'il votait sans incertitude pour le tribunal, il disait alors : Bonne déconfiture ! S'agissait-il d'arrêter ou de laisser en prison, son expression était : Bonne prise. S'agissait-il d'une liberté : Faisons grâce, disait-il.

Il mettait fort peu de temps à ses rapports, et n'apportait que très-rarement les pièces : quand il avait adopté un parti quelconque, il était fort entêté. Amar se formait une cour de belles femmes. Tous les matins son antichambre et son salon représentaient un sérail. Les préférées entraient dans sa chambre à coucher; celle-ci présentait son placet, celle-là offrait son bouquet. Il promettait à l'une, il remettait à Tau-

tre; et si quelque importun se présentait au sérail, il se fâchait et remmenait sur le carré pour le faire partir plus tôt. J'ai souvent ri de ces scènes. Tantôt mielleux, tantôt grave, tantôt sensible , tantôt badin, Amar était curieux dans son genre; il savait bien user de ses avantages et se les ménager Il se méfiait des hommes et se faisait suivre partout; il s'était comme approprié la voiture du comité : il craignait toujours d'être asssassiné. Quand il signait un ordre d'arrestation, et surtout une traduction au tribunal, il manifestait une grande joie; il tenait les propos les plus durs et les plus sanguinaires. Il est inoui le nombre de personnes que Jagot et Amar ont fait arrêter à l'insu du comité dans les départements, ainsi que par les comités révolutionnaires de Paris, au moyen de l'abus de la correspondance. Amar et Jagot étaient les ministres du comité, d'une rigueur étonnante, et menaçaient toujours de la guillotine.

Vadier est connu pour être orgueilleux, barbare et lâche : je ne parlerai pas de ce qu'on a dit de lui; mais je rapporterai les traits qui me l'ont fait connaître , et qu'on ne lui a pas encore reprochés. Une certaine séance de nuit du comité fut suspendue quelques instants pour manger un morceau : c'était l'habitude de mettre des provisions dans un cabinet à côté du lieu des séances. Il y avait eu dans la soirée une grande quantité de guillotinés; Louis du Bas-Rhin dit : Cela va bien, les paniers s'emplissent. — Alors, répondit Vouland, faisons provision de gibier. — Mais, dit Vadier à Vouland, je vous ai vu sur la plaee de la Révolution, près de la guillotine. — J'ai été rire 'le lu mine que ces gueux-là font à la fenêtre. — Ho! dit Vadier, le plaisant passage que levasietas! Ils vont là éternuer habilement dajis le sao. Je m'y amuse, j'y prends goût, j'y vais saucent. — Allez-y demain, reprit Amar, il y aura grande décoratiotii j'ai été aujourd'hui au tribunal. — Allons-y, dit Vadier. - J'irai pour sûr, repartit Vouland.

Je demeurai transi comme si je m'étais trouvé entre un ours, un tigre et une panthère; je me tàtais moi-même pour m'assurer que ce n'était point un rêve. Je réflé'chis ensuite sur les malheurs que nous éprouvions d'avoir ces anthropo-

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100 MÉMOIRES DE SENÀRT

phages pour gouvernants ! A peine avait-on prononcé le nom d'un suspect , ou dénoncé , l'expression de Vadier était : Tête à marquer. Il n'aimait pas les explications , il affectait surtout un grand zèle révolutionnaire. Les circonstances, disait-il, sont impérieuses ; il faut des exemples, coupons des tètes. Il disait d'autres fois : Nous avons besoin d'argent, ce sont des confiscations indispensables : en voilà assez, allons, mon avis est d'envoyer au vasistas. Il était caustique, impérieux, colérique, rancuneux, soupçonneux. Il plaidait comme une partie intéressée contre l'admission des moyens justificatifs; il semblait l'adversaire né de tous les hommes. Il ne craignait que les jacobins : le moindre signe de leur désir devenait pour lui un objet du fanatisme dont il était aveuglé. Sa confiance dans Taschereau l'a précipité dans de grands écarts.

Vouland, homme colérique, méchant, cruel, ajournait toutes les demandes en liberté ; il n'en signait pas le tiers. Orgueilleux, susceptible autant que féroce et barbare, il allait stimuler le tribunal révolutionnaire, et chicanait sur tout. 11 se levait sur la pointe du pied, sautait en l'air, frappait à coups de poing sur la table quand il était contrarié. Il n'avait point d'autre avis que d'arrêter, ou traduire au tribunal. En votant dans les délibérations il s'exprimait ainsi : Tête rasée, tête grippée. Il avait l'air d'un pantin, il ne savait jamais se contenir.

Lebas suivait l'impulsion des autres. Je ne pourrais lui reprocher que son intimité avec Robespierre, qu'un caractère farouche, ajournant les mises en liberté, exigeant dans les faits justificatifs. Pour se débarrasser, il disait : Renvoyons, renvoyons à la piscine des carmagnoles. C'est ainsi qu'il désignait le tribunal révolutionnaire.

D.... était grossier, ordurier dans ses expressions, brusque dans l'émission de ses opinions; il menaçait toujours le comité de Robespierre, des jacobins, du comité de salut public. Son mot favori était : Broyons, broyons du rouge. Il était l'espion de Robespierre. Souvent on se cachait de lui lorsqu'il s'agissait du comité de salut public. 11 était toujours de l'avis le plus dur. Lorsqu'il avait de la haine contre quelqu'un, il l'eût volontiers condamné à mort, exécuté lui-même.

lin nommé Rousselin fut arrêté aux Jacobins, quoiqu'il n'y eût point de mandat contre lui; D.... voulut que, sans l'entendre, on le traduisit au tribunal révolutionnaire. Son avis ne prévalut pas. Je fus chargé d'aller examiner ses papiers : je n'y trouvai que les preuves les plus certaines de sa justification, et je les insérai au procès-verbal. D.... se répandit en injures contre moi, et me menaça, parce que, disait-il, je voulais sauver un contre-révolutionnaire. Cependant je fus vengé par la justification que Rousselin obtint légalement. D.... soutenait que les délibérations des jacobins étaient inattaquables, qu'elles étaient la volonté du peuple. D.... arriva un soir, au moment où l'on délibérait sur la traduction d'un nommé Foust, au tribunal révolutionnaire. Il ne pouvait savoir les motifs de cette traduction; et cependant il fut le second qui la vota en disant : Broyons du rouge. Il ignorait complètement la discussion : Passez-moi, dit-il, le mandat, que je le signe. Alors on lui répondit : Il n'est pas fait, on va envoyer le projet au secrétariat. Le mandat fut apporté, il le signa.

Louis du Bas-Rhin était un hypocrite non moins cruel que les autres ; il vous écoutait, vous répondait mielleusement, et vous déchirait lorsque vous étiez sorti. Ses signatures sur les mandats de traduction étaient toujours jointes à celles de Vadier, de Youland et d'Amar. Il a plus participé que tous les autres à la tyrannie. Il enchérissait sur certaines expressions des arrêtés; loin d'être éloigné des mesures de rigueur, il en était le régulateur. Si une opinion juste ou sensée était manifestée, il se levait pour la combattre. 11 employait des puérilités; les si, les car, les mais, les pourtant, exigeaient, selon lui, l'envoi au tribunal. Il affectait un certain raisonnement, un sérieux glacé, une gravité qui en imposaient, et ont nombre de fois trompé les autres et déterminé la traduction au tribunal. 11 promettait beaucoup aux parents des détenus, mais ne tenait jamais parole. 11 avait la causticité d'un plaideur ; il soutenait, comme par besoin, l'application des peines. Son air simple n'était que de l'orgueil. 11 rédigeait le plus d'arrêtés, il était le plus assidu, travaillait beaucoup, et se montrait fort sensible lorsqu'on révisait ses travaux. Quand

il avait promis à quelqu'un, surtout à des députés, il ne signait point, pour ne pas essuyer de reproches. Il préparait les arrêtés, les écrivait sur papier libre, les envoyait au secrétariat où ils étaient expédiés; il revenait ensuite à la signature, mais il savait s'en dispenser. J'ai souvent fait ces remarques.

Les deux tiers des arrêtés tyranniques étaient présentés par Louis du Bas-Rhin, Amar et Jagot; et certes les reproches que mérita ce comité appartenaient bien à ces trois despotes. Ils présentaient isolément, à chaque membre qui survenait, leurs arrêtés discutés ou non. Une fallait que trois signatures pour faire arrêter et renvoyer au tribunal révolutionnaire ; Héron, Jagot, Amar et Louis avaient beau jeu. Héron surprenait aisément, et les autres, comme membres du comité, n'éprouvaient pas de difficultés. Chacun prononçait arbitrairement l'arrestation ou la traduction de celui qu'il voulait, sans discussion ni délibération; chacun s'entre-siguait sans lecture, sans explication, les mandats qu'on lui présentait. Que de réflexions j'ai eu l'occasion de faire à ce sujet! 11 n'y avait de discussion que sur des mesures locales, ou sur des affaires majeures, lorsqu'elles concernaient plusieurs individus; alors les arrêtés étaient projetés, et on les rédigeait au secrétariat. C'est là le signe auquel, en examinant les traductions au tribunal, on peut reconnaître ce qui a été discuté ; c'est aolrs que l'on pourra distinguer ce qui était sorti du cabinet de Héron, et indiquer ses victimes.

On'y trouvera surtout le mandat du malheureux Foloppe, propriétaire de lamaison où demeurait Héron, à qui ce dernier n'a jamais pardonné de lui avoir demandé son loyer, et d'avoir osé déclarer que les meubles et le loyer de Héron étaient sous le nom de Taburet ; celui delà malheureuse Crussol, sa voisine, qui n'avait d'autres torts que de se promener quelquefois sur une terrasse élevée qui donnait vue sur la cour par laquelle on passait pour aller chez Héron ; celui de ce malheureux banquier, qui n'avait commis d'autre crime que de lui refuser de Tardent, et d'avoir, il y a quinze ans, épousé une Espagnole ; enfin celui d'un malheureux tabletier dont l'épouse et la fille allèrent jeter des cris de douleur chez Héron. Ce monstre dégoûtant

entraîna la fille dans une chambre à côté, sous prétexte de lui faire voir la chambre de Marat. La mère, suffoquée de larmes, entendit sa fille crier au secours; elle enfonça une porte vitrée, couverte d'un rideau, et aperçut le monstre prêt à consommer ' un viol. Sa fille se débattait et luttait contre ce brigand. Elle l'arracha de ses bras, elle sauva sa fille, et couvrit cette bête féroce d'imprécations. Mais le scélérat, vêtu d'une robe de chambre d'indienne pour tout vêtement, reparut, ayant l'air de vouloir Les mettre dehors. Il leur répondait : Vous êtes venues pour me tendre un piège de lu part des aristocrates , je vous traiterai comme telles. On leur conseilla de se cacher; elles fuirent heureusement, mais le malheureux père fut guillotiné le lendemain. Par cette expédition on peut avoir une juste idée des relations de Héron avec Fouquier-Tinville.

Je dois rapporter encore un trait qui ajoutera à l'opprobre dont Héron est couvert, si tant est que l'on puisse encore y ajouter. Un nommé Lormier avait été chargé, par le comité de sûreté générale, d'une mission pour Rouen; mais l'on crut, à Rouen, que c'était une des erreurs ou surprises de Héron. Lormier fut retenu à Rouen pendant dix-sept jours, et le comité me chargea d'analyser différents renseignements et de préparer un rapport. Les détails de ces renseignements ne me parurent être que des récriminations de plusieurs habitants de Rouen entre eux, sur des querelles qu'ils voulurent venger au nom delachose publique. Cependant Lormier n'était pas coupable : l'agent national de Rouen intrigua; il craignit la suite de l'arrestation de Lormier, il voulut se faire un mérite de sa mise en liberté, et la lui procura. Mais <vt infâme vint à Paris, il se décora du nom d'agent national de Rouen, et s'approcha de Héron. Ce fut avec lui qu'il forma le projet de faire égorger six cents personnes à Rouen. h frémis au seul souvenir de ce noir complot. Il repartit, fit fermer les barrières de Rouen, et, en un seul jour, six cents personnes lurent arrêtées dans cette commune comme étranquoique ayant leur domicile dans les autres départements de la France. Ils étaient, en outre, arrêtés comme !" »tres. comme nobles, comme gens du barreau : le prétexte

104 MÉMOIRES DE SENÀRT

était que ceux qui auraient été prêtres, nobles, ou fonctionnaires publics, devaient se retirer des places maritimes, quoique des arrêtés des représentants du peuple, sur les lieux, eussent déckré que Rouen n'était point place maritime, ni en état de guerre; ce qui avait déterminé et autorisé légalement la résidence d'un grand nombre de familles et de leur suite dans cette ville. Ils prétendaient donc qu'aux termes de la loi, ils devaient être tous mis hors la loi ; et, comme ils étaient beaucoup, on avait décidé de les faire fusiller. Déjà Héron semblait au besoin diriger sa troupe. L'agent national revint, et présenta la chose sous des rapports astucieux et perfides. On me demanda pourquoi le travail sur l'affaire de Rouen n'était pas terminé? Je le présentai alors avec toutes les observations. Je combattis le complot de Héron et de l'agent national; j'opposai l'existence des arrêtés des représentants du peuple sur la situation politique de la place de Rouen, ainsi que la confiance publique due aux arrêtés des représentants qui avaient approuvé cette résidence. J'alléguai Tincapacité du comité de sûreté générale, et je fis valoir que, dans tous les cas, il fallait un décret. Mes observations furent saisies; je relevai les abominables surprises que l'on avait employées à Rouen, pour faire ces arrestations, et les supercheries dont on avait usé pour les passe-ports. Le résultat de la délibération fut de déclarer l'incapacité du comité, et le renvoi à un rapport entre les comités de salut public et de sûreté générale. C'est à ce retard, àces entraves que j'opposai, que ces six cents victimes durent leur salut; car, sans la question d'incapacité, elles auraient péri.

C'est une erreur de croire que le comité de sûreté générale était d'accord avec le comité de salut public. Ces deux comités étaient opposés l'un à l'autre, et encore divisés entre eux; dans chaque comité il y avait trois partis. Les systèmes des différents partis s'amortissaient les uns par les autres, de même qu'ils devenaient aussi plus outrés et plus violents les uns par les autres. C'est en décrivant cette rivalité, cette désunion, que je dévoilerai ces secrets qui dès longtemps préparaient les événements du 9 thermidor dont Tallien ne fit

SUR LES COMITÉS DE LA CONVENTION. tOf>

qu'usurper l'honneur. Dans le comité de salut public, Robespierre, Couthon, Saint-Just, formaient un parti; Barrère, Billaud, Collot-d'Herbois, formaient l'autre ; Carnot, Prieur, Lindet, étaient le troisième parti. Dans le comité de sûreté générale, Vadier, Amar, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), Vouland, étaient d'un parti; D...., Lebas, formaient l'autre; Moïse-Bayle, Lavicomterie, Élie Lacoste, Dubarran, étaient le troisième parti. Ils avaient chacun leur désignation : le parti Robespierre se nommait les gens de la haute main ; le parti Billaud se désignait les gens révolutionnaires; le parti Lindet s'appelait les gens d'examen. Le parti Vadier était sous le nom de gens d'expédition; celui de D.... était connu sous celui des écouteurs ; celui de Moïse-Bayle était les gens de contre-poids. Ces désignations, assez singulières , leur étaient familières.

Le comité de sûreté générale était espionné par Héron, D...., Lebas : Robespierre savait, par eux, mot pour mot, tout ce qui se passait au comité. Cet espionnage donna lieu à des rapprochements plus intimes entre Couthon, Saint-Just et Robespierre. Le caractère farouche et ambitieux de ce dernier lui donna l'idée de l'établissement du bureau de police générale, qui, à peine conçu, fut aussitôt décrété. Alors la section de police, du comité de salut public, mettait en liberté ceux que le comité de sûreté générale faisait arrêter; et ceux que le comité de sûreté générale mettait en liberté, elle les faisait arrêter. Ainsi commencèrent à se manifester et les rivalités et les partis d'opposition. Vadier employait, pour espionner Robespierre, un intrigant connu : c'était Taschereau, qui, par une double perfidie, espionnait aussi le comité de sûreté générale, affectant de l'exactitude vis-à-vis de l'un, comme vis-à-vis de l'autre. Mais ce Taschereau était plus attaché à Robespierre qu'à Vadier ; il trompait plus aisément ce dernier, et savait plus directement les secrets du comité. Il existait entre les comités de sûreté générale et de salut public une rivalité telle, qu'elle détruisit toute espérance d'un accord entre eux. Il est certain que, du moment de l'établissement du bureau de police générale,

Robespierre a perdu l'influence dans les deux comités. Ce qui venait du comité de salut public n'obtenait pas souvent le suffrage du comité de sûreté générale ; et celui-ci taisait les connaissances qu'il avait, lorsqu'il s'agissait de quelqu'un poursuivi par le comité de salut public, surtout par le bureau de police générale, et principalement encore lorsqu'il s'agissait d'un représentant. Pour se faire une idée de cette vérité, il suffit de se rappeler que Vadier, dans sa défense imprimée, pages 8 et 9, disait : « Que le comité avait tout « fait en faveur de Tallîen, Fouché et autres, pour détourner « l'effet des dénonciations portées contre eux, par la raison « qu'ils étaient poursuivis par Robespierre. »

A cette preuve littérale, je vais joindre un autre fait, qui, par ses conséquences, vous prouvera la vérité de mon assertion. Robespierre attaqua, à la Convention, Tallien, dans un discours qui renfermait plus que des soupçons. Le lendemain je vis Moïse-Bayle, et je lui dis : D'après les preuves que vous avez contre Tallien, vous laissez subsister une incertitude dont lui Tallien n'est pas dupe ; cependant aucun membre du comité de sûreté générale n'a achevé de confondre cet impudent conspirateur. Moïse-Bayle me répondit : Tallien a commis tant de crimes, que de cinq cent mille têtes il n'en conserverait pas une; ses vols, ses conspirations sont en si grand nombre, et les preuves en sont si certaines, que Tallien accusé autant de fois qu'une de ses tètes renaîtrait, n'en conserverait aucune. Le comité a plus de pièces quil n'en faut, tu' le sais, tu nous en as remis toi-même : mais il suffit qu'il ait été attaqué par Robespierre, pour que nous ayons gardé le silence. Les circonstances exigent que, quels que soient les crimes de ceux qui paraissent montagnards, il n'en soit pas poursuivi un : c'est un mur dont nous ne voulons pas arracher un moellon, quelque SALPÊTRE qu'il soit, car à la moindre brèche le mur tomberait. Je regardai cette réponse et ces comparaisons comme l'effet des projets du comité de sûreté générale, et de la crainte des peines dues aux forfaits de quelques-uns, dont j'avais une connaissance directe, et sur lesquels je vais donner des détails.

Alors on ne regardait pas comme des crimes les arrêtés sanguinaires et liberticides ; la cruauté était le système du jour que le gouvernement admettait et protégeait. Le comité de sûreté générale ne faisait l'aire aucun travail sur ces crimes que l'on appelait vertu; mais il laissait encore impunis les délits de vols, et prétendait qu'il eût été inconséquent de les poursuivre : c'eût été, selon lui, faire rétrograder la révolution. Or, je vais vous prouver combien fut dangereuse cette impunité, par le discrédit qu'elle détermina chez les peuples voisins de notre révolution, et par les pertes de tout le numéraire qui fut détourné. Le comité, qui semblait menacé par le pire, du pire même, désirait s'attacher un parti, et, de droit, étaient joints à sa cause tous ces messieurs qui, dans le genre de la reprèsentocratie, commettaient, à l'abri de pouvoirs illimités, tous ces attentats et ces excès qu'il est inutile de répéter, d'autant qu'ils sont assez divulgué-s. Le comité, selon ses projets, voulant donc un aperçu des inculpations de vols, et recueillir les reproches qu'on faisait au comité de salut public, sur la complicité des infidélités et soustractions du numéraire, me fit commencer un travail dont je dois compte à la nation, et que je ne veux pas omet tre. J'ai promis la vérité sur tous les faits qui sont à ma connaissance, j'y tiens.

J'ai trouvé des renseignements sur ce que, dans le comité de salut public, des émigrés avaient été protégés par des commis et secrétaires ; en ce qu'on leur avait donné des commissions avec du numéraire, pour des emplois, missions, entreprises ou achats, dans le pays étranger où ils sont restés, et ont gardé notre numéraire, notamment un certain (1), envoyé en Suisse pour des subsistances,

qui a passé et gardé le numéraire. J'avais rédigé un aperçu sur l'iulrigue de ceux qui négociaient ces missions auprès du comité de salât public et du pouvoir exécutif, et auxquels "ii remettait une partie du numéraire : parmi eux, j'ai singulièrement remarqué Richer-Serisy, M.... fils, Lhuillier,

(1) Le nota est resto en blanc clans 1g manuscrit.

Tallien, Desfieux, Daubigny, Danton. Un nomme Fontenay, mari de la dona Thérésia, de Bordeaux, actuellement femme Tallien, profita d'une mission pour émigrer.

Ici doit se trouver placé un trait impardonnable de Jean- Bon-Saint-André. Ce représentocrate était en mission à Toulon, avec des pouvoirs illimités. Il fut amené un/vaisseau sous pavillon danois, armé cependant à Barcelone, capitaine génois, chargé pour le compte commercial d'une maison de Gênes. Il y eut réclamation contre la prise, il y eut même décision : mais on avait fait emprisonner le capitaine ; il fut ensuite transféré, et disparut. Le cargaison était, partie en piastres, partie en soieries ; le nom du vaisseau fut changé ; et, lorsque, en exécution d'un jugement, il fallut constater la décharge du vaisseau, on ne put en trouver aucun vestige. L'honnête Augias, citoyen de Toulon, qui suivait l'effet de la réclamation, osa élever la voix contre cette infamie : mais Jean -Bon-Saint- André, pour le faire taire, le fit emprisonner et l'envoya au tribunal révolutionnaire de Paris, Des expéditions de jugement, pétitions, procès-verbaux, déposés au comité de sûreté générale, et dont les originaux existent invariablement, sont les preuves que j'opposerai en cas de déni, ou de recherche. Jean-Bon-Saint-André a-t-il pu sans complicité refuser justice ? Et*le comité de salut public, qui n'a point fait réparer cette infidélité, peut-il éviter le reproche d'adhésion et de participation à ce vol énorme ?

Des députés en mission ont établi des taxes révolutionnaires, et n'en ont point rendu compte. Le comité de salut public pouvait-il, sans complicité, ne pas exiger ces comptes ? Parmi ces taœateurs j'ai remarqué singulièrement l'immoral et ivrogne Guimberteau, que des pièces matérielles peuvent convaincre du fait suivant. A Blois, ce Guimberteau y établit des taxes excessives, désastreuses et ridicules. Rouhierre, l'infâme Rouhierre, le honteux complice de Dumouriez, conspirateur fameux, escroc, convaincu du vol, chez*le ministre Lebrun, d'une somme de dix mille livres, dont le nom seul enfin rappelle tous les genres d'infamie, était son secrétaire. L'usage que firent Rouhierre et Guimberteau de ces taxes, fut de les

distribuer à des p.... 11 existe encore sur les lieux des mandats acquittés de cette nature, qui prouvent ce fait, et les copies certifiées en sont déposées au comité de sûreté générale : dans tous les cas, je les opposerais à des dénégations. J'aurai occasion, plus bas, de parler de ces êtres vils, et de leur prouver d'autres crimes, dans des détails sur la Vendée.

Isabeau et Tallien, en mission à Bordeaux, ayant épuisé, par leurs réquisitions et manœuvres, tout le numéraire du lieu et des environs, n'avaient pas encore assez satisfait leur cupidité; ils ordonnèrent au citoyen Descombelle, agent national à Toulouse, de faire recherche du numéraire et de le leur envoyer. 11 en réunit pour deux millions qu'il leur envoya sous la garde d'une commission nommée par la société populaire de Toulouse, qui leur remit ce dépôt secret sous quittance. Les délibérations authentiques, la correspondance, les lettres, les procès-verbaux attestent ce fait et n'en permettent pas la dénégation. Pourquoi cet accaparement de numéraire? Qu'en ont-ils fait? qu'en font-ils ? où est le compte de cette somme, et qu'est-elle devenue ? où sont celles des autres départements où ils ont agi de même ? Il résulte donc que le numéraire de la France a été distrait et que l'emploi n'en est pas connu. Tallien et Isabeau ne prétendront pas qu'ils en ont acheté des subsistances : cette allégation insuffisante serait démentie par les citoyens de l'endroit. Que, pour les détourner, ils aient allégué ce prétexte, cela se peut, et cela se dévoile même par les faits ; car, que sont devenues les dépouilles de Bordeaux dont il sera question dans l'article relatif à la mission de Tallien dans cette ville ?

Les pièces, dont extrait fut joint au bureau de police générale du comité de sûreté générale, sont des copies de réquisitions, délibérations, commissions, reçus, décharges et autres, qui indiquent des sommes immenses de numéraire, sur lesquelles le comité de sûreté générale avait demandé réponse à Tallien qui n'en a pas fourni : il n'y a pas de prescription, et ces Verres ne peuvent jouir de l'impunité.

Je ne répéterai pas ce qui est connu du 9 thermidor, mais M. 7

je sais que le comité de sûreté générale travaillait en secret à ia chute de Robespierre ; qu'il réunissait des matériaux et se préparait un parti dans la Convention. Que, si Tallien a pris les devants en anticipant les mesures arrêtées, c'était pour s'en appliquer le mérite et parvenir à l'impunité de ses crimes qui étaient connus : ainsi le 9 thermidor s'est opéré par le travail préparé des membres réunis et coalisés pour renverser le tyran et délivrer la nation ; la crainte les dirigeait. Le parti le plus sincère était formé du grand nombre de ceux dont les vues équitables et humaines, ne s'accortiant pas avec celles des autres, étaient opposées aux mesures d'une rigueur outrée. Ces deux nombres réunis avaient formé une majorité suffisante : dès lors devenait inutile cette petite poignée de factieux, à la tète desquels était Tallien. Espérant obtenir l'impunité de leurs forfaits, cacher et faire disparaître dans le trouble les preuves qu'ils craignaient, ils devancèrent les instants, ils crièrent le plus fort, semblables à des forçats qui brisaient leurs fers. C'est cette poignée d'intrigants que l'on a pu désigner sous le nom de faction thermidorienne. On ne pouvait y comprendre ceux qui agissaient sincèrement ; une faction n'est qu'un parti criminel, quel que soit le nombre ou le but de ceux qui la composent. Qui dit faction, dit ce qui n'est pas dans le sens général. Aussi cette faction a-t-elle opprimé les patriotes, et le chef en second, Fréron, a-t-il excité au carnage, a-t-il provoqué à l'assassinat ! Il ne faut pas s'y tromper ; il y avait parmi les détenus des gens qui possédaient les secrets et les pièces de conviction des crimes de ces grands coupables. Ceux-ci, en faisant multiplier les arrestations, en suscitant, excitant, déterminant regorgement de ces détenus, amoncelaient les crimes sur leurs tètes ; mais ils assassinaient les témoins de leurs forfaits, les dépositaires des preuves de leurs scélératesses : ils marchaient sur leurs victimes pour arrivera l'impunité, tout en parlant justice, humanité, vertu; et ils s'assuraient cette impunité, en refusant de les mettre en jugement, de crainte que la publicité des débats ne les démasquât. Voilà le sens de ce que j'ai dit au

tribunal révolutionnaire lors de ma déposition, comme témoin, dans l'affaire de Fouquier-Tinville ; voilà ce que j'entendais par faction thermidorienne ; voilà pourquoi j'ai déclaré publiquement que Tallien était un des plus fourbes et des plus adroits coupables; voilà pourquoi l'on a refusé pendant plus d'un an de me faire juger.

Appelé comme témoin pour déposer dans l'affaire de Fouquier-Tinville, j'ai rendu compte que j'avais été chargé par le comité de sûreté générale de l'examen des papiers de Santerre: que lors de cette opération, consignée dans un procès-verbal, qui a duré huit jours, et où, d'après Tordre du comité de sûreté générale, devait être inséré son interrogatoire, j'avais pour collaborateur le citoyen Sandron, dit Romainville, juge de paix du canton extra muros de Versailles ; que les pièces trouvées, reconnues, et les réponses écrites par Santerre, établissaient les faits de la conspiration les plus importants et des projets de massacres; que des partis coupables et des complices effrayés avaient cherché à me faire un mauvais parti. Alors Héron, dont je ne connaissais pas tous les rapports, me dit : Il faut en parler à Fouquier- Tinville qui s'en expliquera avec Robespierre. Nous allâmes, en effet, chez Fouquier qui me dit que Santerre était fortement protégé, et que ses partisans me feraient un mauvais parti ; qu'il me ferait monter sur son gradin. Je lui répondis : Tu dois savoir que je suis patriote. — N'importe, répliquat-il, patriote ou non ; lorsque le comité de salut public et Robespierre ont décidé la mort de quelqu'un, je l'exécute ; je ne suis qu'un être passif. Je fus saisi de l'atrocité de ce propos, et je lui fis observer que mon procès-verbal avait effrayé les complices de Santerre. Il me demanda à le voir : je lui répondis que je ne l'avais pas; que le comité de sûreté générale s'en était emparé ; que c'était Sandron-Romain ville qui le lui avait remis mal à propos. Le journaliste a mis que Santerre avait été arrêté à Tours et que j'avais fait voir le procès-verbal d'arrestation à Fouquier : Santerre fut arrêté à Rennes où il était avec Dubois-Crancé, et non à Tours ; je n'étais pas à Rennes, mais bien à Paris. Je ne portai pas à

Fouquier le procès-verbal, parce que Sandron l'avait gardé, et qu'il l'avait remis au comité de sûreté générale. Je citai sur ce fait la déclaration de Sandron-Romainville.

Fouquier, pour se venger de moi, prétendit que ma démarche avait eu pour but de faire traduire Santerre au tribunal, et qu'il s'y refusa, parce que Santerre, comme général, ne pouvait y être traduit que par un décret. Il fut démenti sur ce fait, parce que Santerre, à l'époque de son arrestation, n'était plus général, qu'il était agent de Dubois- Crancé pour l'embrigadement de la cavalerie à Rennes. En outre, je n'avais aucun intérêt à ce que Santerre fût traduit au tribunal révolutionnaire ; et étant arrêté par le comité de sûreté générale, Fouquier ne pouvait l'y traduire sans l'ordre de ce comité. Si j'avais à craindre la haine de ses complices à cause de son interrogatoire, elle eût été bien plus terrible en cas de la mise en jugement de Santerre. Je ne pouvais, ni ne devais m'intéresser à sa mise en jugement, encore moins la solliciter. Fouquier alors voulut faire l'éloge de Santerre. Les murmures du public l'en empêchèrent. Il dit : Santerre a été mis en liberté. — Oui, répondisje, après le 9 thermidor, par la faction thermidorienne, lin juré me demanda ce que j'entendais par le mot de faction thermidorienne ; je lui répliquai : Je connais une loi qui autorise les jurés à faire expliquer les témoins sur les faits ; je n'en connais pas qui leur donne le droit d'obliger les témoins à expliquer leur opinion politique ; en tout cas, la police de l'audience n'appartient pas aux jurés, mais au président. Alors le président dit : Je fais observer au témoin qu'il n'y a plus de faction, nous sommes au retour de la justice ; le règne des egorgeurs est passé. Je répondis au président : Je suis la victime des egorgeurs, et n'ai pas entendu parler d'eux : je vais expliquer ce que j'entends par faction thermidorienne. J'entends de grands coupables qui ont cru se sauver, le 9 thermidor, en couvrant leur crime, et qui, dans tous les cas, persécutent les patriotes et protègent les ennemis de la liberté. Le président me demanda : Où est donc cette faction ? Je lui répondis : Elle est partout

où se trouvent les coupables dont je parle. Je continuai ma déposition, et je rendis compte que Fouquier et Héron se félicitaient sur les travaux de la guillotine, et les produits qui en résultaient. Telle fut la première partie de ma déposition que le rédacteur du Papier-Journal sur le procès de Fouquier, avait mal rendue, et que j'ai intérêt de mettre au jour avec exactitude.

La seconde partie de ma déposition portait que j'allai au tribunal révolutionnaire remettre des pièces, par ordre du comité de sûreté générale; que j'en voulais un reçu ; que Fouquier dit qu'il n'avait pas l'usage de prendre tant de précautions; qu'ib n'en fallait pas; que j'étais un formaliste. Le journaliste a omis cet article.

La troisième partie de ma déposition fut que je lui dis un jour, au nom du comité de sûreté générale, de ne pas poursuivre l'affaire des citoyens de Bourgueil ( ce qui est bien différent du mot Mareuil que le journaliste avait mis ) , et qu'alors Fouquier me répondit : Ils sont richesyils y passeront; qu'il ajouta : Ils avaient de l'argent lorsqu'ils sont entrés à la Conciergerie ; que je lui remontrai qu'ils étaient des cultivateurs, innocents de l'inculpation qu'on leur faisait ; que les secours qu'ils avaient pu réunir, en se précautionnant, n'étaient pas une, richesse ; qu'enfin Fouquier me promit de surseoir; que cependant le lendemain il avait commencé adresser l'acte d'accusation; qu'un député me dit que Fouquier allait suivre l'affaire; que j'en fis à Fouquier de vifs reproches auxquels il objecta qu'il n'avait point donné d'écrit pour ne pas poursuivre, que sa parole ne suffisait pas, qu'il fallait un écrit. Voilà l'équivoque que le journaliste a laissée sur ces expressions : Il faut des écrits, et non pas des mots avec moi. Enfin j'obtins du comité de sûreté^générale ce que je voulais, et Fouquier m'en fit des reproches.

L'inexactitude du journaliste établit une équivoque que je devais expliquer; c'est pourquoi je rétablis ici les faits. La quatrième partie de ma déposition était: Que sortant du secrétariat du tribunal révolutionnaire où j'avais remis des pièces que je fis détailler, j'avais essuyé le même reproche

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de Fouqui'jr, d'être, un formaliste. Je rappelai qu'il était avec Héron ; que nous étions allés ensemble jusque près la porte du comité de salut public; que Fouquier avait pris deux gendarmes qu'il avait fait marcher à quelques pas derrière lui; qu'il m'expliqua qu'il était réduit à se faire ainsi escorter; que, chemin faisant, sur le bas du Pont-Neuf, Fouquier avait dit : Je ne vis pas tranquille, je suis tourmenté par les ombres de ceux que j'ai fait guillotiner: ils ont dû mourir, le système politique l'exigeait. Je lui dis qu'il devait, avant de traduire en jugement, examiner, et alors remplir les formalités légales , faire des résumés impartiaux ; que l'accusateur public était le premier juge. Oui! repartit Fouquier, c'était le moyen de me faire guillotiner. Je lui dis : Je quitterais ma place. Il me répondit : Ce serait le moyen de l'être plustôt. Héron me traita de bavard et d'indulgent : Laisse-le dire, observa-t-il, nous le retrouverons. Ensuite nous passâmes sous le guichet du Louvre, où se trouvèrent deux hommes, et lorsque nous l'eûmes passé, il nous dit : Si j'eusse été seul, je l'aurais dansé. Je lui répondis : Quand on fait le bien, on ne craint rien. Alors Héron me molesta, et Fouquier me répliqua d'un ton de fureur : On me l'avait bien dit que c'était un de ces messieurs, amis des formes, l'un de ces hommes indulgents. Héron reprit: Nous le ramasserons au premier faux. pas. Héron et Fouquier se félicitèrent ensuite sur les succès de la guillotine , et se séparèrent en convenant de les augmenter.

La cinquième partie de nia déposition fut : que je m'adressai à Fouquier pour faire exécuter l'ordre du comité de sûreté générale relativement à la mise en liberté du citoyen Mossion ; qu'il s'y refusa, sous le prétexte de la loi du 22 prairial ; qu'en vain je lui prouvai que le jugement était exécuté; qu'il n'était retenu que comme comptable, sur la prétention de ia commune d'Orléans et de celle de Nantes; que des délibérations des conseils généraux des communes de Nantes et d'Orléans qui abandonnaienttoute prétention et attestaientsa libération, étaient les pièces sur lesquelles le comité de sûreté générale avait ordonné sa mise en liberté, motivée sur ce qu'il n'était

détenu que jusqu'à ce qu'il eût prouvé l'acquittement du compte dont il s'agit; et que le jugement du tribunal révolutionnaire l'avait justifié de l'autre inculpation. Fouquier me menaça du comité de salut public : je lui répondis que laréserve de la loi du 22 prairial n'était pas applicable, et je le lui démontrai; il retint néanmoins Mossion , et me le refusa. Je m'en plaignis au comité de sûreté générale , et Mossion sortit bientôt après malgré Fouquier.

La sixième et dernière partie de ma déposition fut : que j'étais allé au tribunal révolutionnaire pour retirer un reçu des pièces que je devais porter au comité. J'avais profité de la voiture du comité dans laquelle Amar, membre du comité, s'y rendait. J'y allai avec Amar, et, lorsque j'eus rempli l'objet de ma démarche, j'attendis Amar qui était allé dans la chambre du conseil. Je restai à l'attendre dans une antichambre où se tient un gendarme et par laquelle on passait pour aller au cabinet de Fouquier. Un des employés de l'exécuteur des jugements criminels vint, et alors parut Fouquier, auquel il dit. : Je suis venu, citoyen, vous demander combien il faut de voitures. Fouquier calcula sur ses doigts, en disant : huit, dix, douze, dix-huit, vingt-quatre, trente ; il y a trente têtes pour aujourd'hui. L'employé le salua et lui dit : Cela suffit. Je dis à Fouquier : Quoi! l'audience n'est pas commencée, et tu sais d'avance le nombre des tètes! Bah ! bah ! me répondit Fouquier, je sais à quoi m'en tenir : au surplus, cela ne vous regarde pas, Monsieur; je saurai faire taire les modérés. Il s'en alla dans son cabinet, en me disant : Au revoir, mon beau monsieur. Fouquier balbutia dans sa dénégation, et dit : Le témoin ne mérite pas la confiance; il a voulu faire une conspiration contre Tallien. Je lui répondis : J'ai dit, j'ai écrit et je répète que Tallien est un voleur, un assassin, un conspirateur, et, pour le prouver, j'ai demandé , et je demande d'être traduit au tribunal révolutionnaire; j'y ferai voir qu'en dénonçant Tallien, j'ai voulu sauver le peuple. Le journaliste n'a pas rendu ainsi ma déposition. Or je crois devoir éclairer le peuple sur ce qu'on a mal écrit, ou transmis en mon nom : voil.à ce que je persiste à soutenir et à répéter. Lecteur, vous

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n'aviez pas besoin de ma déposition pour juger Fouquier; mais si elle a produit quelque effet sur votre conviction, elle a dû aussi manifester mon opinion.

Je ne dois pas terminer cet article sans rappeler un autre fait. Fouquier, dans les débats, me reprocha d'avoir été l'agent du comité de tyrannie. Je lui répondis que j'avais, par obéissance, rempli des missions ; que mon exactitude et ma sincérité n'avaient point été équivoques. Il me reprocha encore d'avoir travaillé dans l'affaire de l'étranger Batz. Je lui dis : J'ai fait quelques procès-verbaux; dites-moi si, sur leur contenu qui justifiait quelques accusés, vous n'avez pas été d'un avis plus cruel que le mien, puisque vous avez fait mourir ceux dont j'attestais l'innocence et que j'ai défendus dans mes extraits. J'ai même reproché au comité leur mise en jugement. Il ne se borna pas là. Naullin, son substitut, était sur les gradins. Le président me demanda si je connaissais quelqu'un des accusés. Je dis ce que je savais à l'avantage de Naullin, et je sortis. Fouquier souffla à Naullin de m'attaquer. Naullin, en mon absence, dit que j'avais rempli plusieurs postes dans la révolution; que j'étais un homme variant. On me rappela, Naullin recommença; je voulus répondre, et j'avais déjà dit que j'avais honoré mes places au lieu d'en être honoré; que mon cœur ne me reprochait rien. J'allais continuer, lorsque le président dit à Naullin : Vous voulez parlez contre le témoin, tandis qu'il fait votre éloge, c'est une ingratitude; ce que vous dites est insignifiant; passons à une autre chose, à une plus utile. Je me retirai.

Dans ma déposition, j'avais été obligé de dire que Héron était tellement d'accord avec Fouquier, qu'il me proposa de comprendre sa femme dont il voulait la mort, dans un rapport ; que, quand un nom était emmanché dans une grande affaire, il s'arrangeait avec Fouquier, et puis, me dit-il, les têtes tombent, pouf, pouf, ça va. Cette déposition a pensé me coûter la vie, au 12 germinal, et au 1er prairial. Dans ces moments j'étais détenu , pour la révolution, d'abord à Port- Libre, ensuite au Plessis. J'ai failli d'être égorgé par les hommes ultra-révolutionnaires, à qui mes principes ne plai-

saient pas. Le nommé Cronier, fameux septembriseur, était celui qui, à Port-Libre, s'était chargé de m'expédier; et les célèbres Blondeau et Legros, de la section des Gravilliers, s'étaient promis mon expédition, au Plessis; mais j'existe encore, et je dirai la vérité au péril de mes jours.

Ce chapitre étant destiné à contenir les abus et tyrannies des anciens comités de gouvernement, je dois rapporter ici l'histoire de Dabigen qui mérite d'y trouver place, parce qu'il s'agit de numéraire. Un nommé Dabigen fit verbalement et déposa dans un écrit, encore existant dans les cartons du comité de sûreté générale, la proposition de découvrir au comité les personnes et les députés qui faisaient rechercher le numéraire, et le faisaient passer dans la Vendée ; il offrait de les prendre sur le fait avec conviction réelle, et ajoutait que c'étaient les députés de la Vendée et environs qui se disaient montagnards. Le jour était pris, le rendez-vous indiqué pour le lieu et l'heure. Mais, par l'effet de la tyrannie la plus révoltante, et de la manœuvre la plus coupable, le comité ne laissa pas accomplir la proposition; et la veille du jour du rendez-vous, Dabigen fut arrêté sous d'autres prétextes ; il a payé sa confidence. On ne peut nier que le fait était important et d'un intérêt assez majeur pour faire renoncer à une arrestation pour laquelle, d'ailleurs, il était possible de prendre des précautions qui étaient toutes au pouvoir du comité. L'impunité du crime que Dabigen indiquait était plus qu'une erreur; tout palliatif était une complicité, et la protection accordée à de si grands coupables un outrage à la nation dont on sacrifiait les intérêts les plus chers. Priver la nation d'une matière de première nécessité, la faire passer à ceux qui se déclarent les ennemis de la nation, c'est bien à la fois perfidie et injustice; favoriser ce crime, c'est s'en rendre complice: mais anéantir celui qui généreusement l'indique, c'est le comble de la scélératesse!

Il est inutile de répéter tout ce que l'on a dit des jacobins. Je me bornerai à parler de ce qui n'est pas. écrit; tel est le but de mon travail. Je vais indiquer comment les jacobins exerçaient un despotisme absolu, et les moyens secrets qu'ils

employaient dans les comités de gouvernement. L'on sait que le club des jacobins était devenu le rendez-vous de tous les intrigants vomis par les pays étrangers, le point de ralliement de tous ceux qui faisaient de la révolution un métier, et comme le réceptacle des immondices de ces temps affreux : c'était le foyer de l'intrigue et des passions les plus dangereuses et l'arène où les gladiateurs s'entrégorgeaient. Le tyran dictateur, et les chefs des différentes factions lâchaient dans ce cirque les animaux destinés au combat, et il fallait ou périr ou triompher.

La tribune n'était pas le seul amphithéâtre où l'on comptait les têtes tombées ou désignées à tomber; la salle d'assemblée n'était pas le seul èchaudoir de la boucherie; le bureau de cette assemblée, le seul comptoir des barbares; ce club n'était pas la seule synagogue des fripons et des voleurs ; ce n'était pas encore là le seul antre où l'on partageait les dépouilles des Aiictimes; ce n'était pas là le seul gîte du crocodile dévastateur; ce n'était pas la limite du théâtre de la guerre civile... Lecteur, vous le savez, les jacobins avaient des imitateurs, et les sociétés affiliées répandues dans les départements étaient comme les copies de ce hideux tableau. Cette secte était exclusive, et hors de là point de sûreté. Arrêtezvous un instant pour réfléchir sur les événements qui ont fait connaître la horde jacobine; rappelez-vous combien furent coupables ces sociétés formées de tous les membres des autorités constituées; et vous avouerez que rien n'était plus monstrueux, plus dangereux, que ce corps despotiquement composé. Les individus formant les autorités constituées n'étaient dignes de la confiance du peuple qu'autant qu'ils étaient membres des sociétés populaires. Quel abus! quelle iniquité ! quel fléau que cette coalition pour former des sociétés populaires ! Ces sociétés pouvaient-elles diriger l'opinion publique? n'étaient-elles pas dangereuses dans tous les cas, même lorsqu'elles avalent l'air de vouloir diriger vers le bien? Les intrigants qui aspiraient à de nouvelles nominations voulaient être sociétaires; ils sentaient que d'une manière ou d'autre il faudrait être membre d'une société po-

pulairc pour participer aux suffrages. Enfin on sait quelle juridiction l'on exerçait sur les citoyens pour écarter les uns, se venger des autres; quel despotisme la société mère des jacobins exerçait sur toutes les autres sociétés affiliées. Voyons maintenant comme elles déchiraient le sein de la patrie ; quels moyens secrets on y employait. Chaque société avait ses comités de surveillance et de correspondance : toutes les fois qu'un émissaire observateur de la société mère ou d'une autre affiliée, désignait quelqu'un pour les fers ou la mort; lorsqu'un intrigant indiquait sa victime aux comités des sociétés affiliées ou de la société mère ; lorsque ces mêmes comités ou les intrigants avaient préparé dans l'ombre une délation quelconque qui était travaillée et décorée ensuite du suffrage de la société mère, par l'intermédiaire de ses comités, alors partait du comité de correspondance ou de surveillance des jacobins une députation vers le comité de sûreté générale ou de salut public, uour obtenir la mort ou les fers. Là, sans entendre les citoyens, on plongeait les uns dans les cachots et l'on envoyait les autres aux tribunaux égorgeurs, au feu de file. Ainsi s'exerçait le plus rigoureux et le plus injuste despotisme; souvent même Vadier et Louis du Bas-Rhin s'y rendaient comme membres du comité de sûreté générale, pour y traiter, dans l'ombre de ces comités, au milieu des jacobins, avec ces prétendus surveillants. Louis du Bas-Rhin avait même fait distribuer à ces comités des jacobins, des cartes d'entrée pour le comité de sûr ité générale, afin qu'ils entrassent de préférence sans attendre. Je l'ai entendu faire cette proposition au comité et l'informer de son exécution. D'après l'influence qu'exerçait Robespierre aux Jacobins et par les jacobins, on se fait encore une idée des ressources que ces hommes sanguinaires avaient au bureau de police générale du comité de salut public.

Lecteur, je vous ai conduit dans les repaires de ces anthropophages, je vous en ai fait sortir pour vous mener ensuite dans l'arène des gladiateurs : vous pouvez maintenant les reconnaître aux portraits que j'en ai tracés. Je vous ai dé-

voilé leurs actes secrets, je vous ai indiqué de quelle manière ils exerçaient leurs cruautés; la lecture de chaque fait est plus expressive que l'éloquence la plus séduisante. J'ai rendu aussi publics les actes de tyrannie et de despotisme dont certaines particularités étaient inconnues. Votre sensibilité sur les outrages envers la nature n'a pas besoin d'être excitée : tous les traits de scélératesse et de perfidie que je vous ai présentés n'ont pas besoin non plus d'être suivis de réflexions de ma part : la douleur, l'indignation sont provoquées à chaque instant de cette lecture; il est inutile d'essayer moi-même de les taire naître.

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