ARRIVÉE A CHANTILLY
La route de Senlis à Chantilly traverse un parc délicieux, la saison était brillante, notre marche avait un aspect extraordinaire; le grand air dont nous étions privées depuis longtemps, la vue d'une campagne charmante, les scènes champêtres qui s'offraient successivement à nos regards, adoucissaient la rigueur de notre situation. Ah! la Providence est une bonne mère qui nous prodigue ses dons, sans conditions et sans termes; ce sont les hommes qui sont méchants !
Ce bien-être passager s'évanouit complètement à notre arrivée au château. La garde formant la haie, sous les armes, s'empara de nous et nous conduisit dans l'intérieur de ce palais où nous devions éprouver mille douleurs, et n'entrevoir aucune espérance. Nos inquiétudes sur notre avenir oppressaient tumultueusement nos âmes. Nous ignorions tout à fait le sort des prisonniers qui nous avaient précédés. Quelques-uns d'entre eux se firent voir sur les plates-formes, et nous nous dîmes mutuellement: « On n'est pas massacré en arrivant. »
Le commissaire et le concierge, chargés par le département de l'Oise de la direction de la prison de Chantilly, nous reçurent en compte comme un vil troupeau, donnèrent un reçu, et nous renfermèrent dans la chapelle dégradée et ■spoliée, conservant le nom d'un lieu sanctifié sans en offrir aucun attribut.
Le soir même ils nous firent subir un appel nominal qui ne put être achevé. Nos noms écrits au crayon sur un chiffon de papier étaient presque illisibles; ils y renoncèrent pour le moment et nous laissèrent enfin chercher nos effets livrés à l'abandon, à la rapine, confondus, brisés, jetés au hasard. « Rien ne sort d'ici, disait le concierge, rien ne « peut donc se perdre; il y a déplacement. »
Vers dix heures du soir, le commissaire nous poussa dans une salie basse, dit au vénérable M. Picot, à sa famille, à ma sœur et à moi : « Arrangez-vous, voilà votre gîte. » C'est ainsi qu'il nous installa dans une chambre dévastée, où l'espoir de découvrir quelque trésor avait décidé le district de Senlis à ordonner, comme dans plusieurs autres salles, de percer d'outre en outre les épaisses murailles; en sorte que par ces ouvertures larges et multipliées, le vent, l'humidité et les exhalaisons fétides des fossés mis en partie à sec, pénétraient jusqu'à nous, et rendaient notre position insupportable. Les portefaix nous remirent nos malles et nos meubles; un gendarme se présenta pour les visiter, je lui en payai la rançon.
Exténués de besoin et de fatigues, nous dûmes cependant nettoyer le logement, arranger les lits, pourvoir à notre nourriture, et pour suffire à ces nombreux soins, nous étions cinq femmes et trois enfants; le général Picot était impotent.
Un espace à peine suffisant pour cinq personnes nous fut donc assigné; les enfants couchèrent à terre sur nos matelas amoncelés; et, sans lumière, assises sur un tapis, souffrantes, inquiètes, nous ne dormîmes point. Vers minuit un grand fracas se fit entendre et nous glaça d'effroi : on frappait à coups redoublés à la porte d'entrée, on allait, on venait, on gémissait, on jurait, on criait, on menaçait. Ce vacarme réveilla les enfants; ils nous appelèrent, et l'obscurité ajoutant encore à leur terreur; ils demandaient en sanglotant grâce pour eux, grâce pour nous, à ces hommes vêtus de bleu ; ils croyaient voir les gendarmes dont en route ils avaient eu tant de peur; nous les calmâmes. Les sensations douloureuses sont heureusement de courte durée dans l'enfance, ces êtres faibles ne devinent pas.
Le jour vint enfin éclairer notre réduit; nous y attendîmes le commissaire. Celui-ci entra vers sept heures, fit le recolement de nos noms, nous écroua, et présumant qu'il serait impossible de nous conserver vivants si nous séjournions longtemps dans une aussi étroite enceinte, il nouf
abandonna, à son très-grand regret, deux petites chambres contiguès.
Ma sœur, moi et les enfants nous en primes possession, et dès que nous pûmes en sortir, nous apprîmes que l'effroyable tapage nocturne qui nous avait alarmés provenait d'un convoi amené de Noyon à Chantilly. Les prisonniers qui le composaient avaient passé quarante-huit heures sans repos, sans nourriture, exposés aux menaces, aux insultes, aux provocations de leur escorte. Les voitures s'étant brisées en route, plusieurs d'entre eux étaient grièvement blessés.
Les Senlisiens qui nous avaient précédés à Chantilly nous aidèrent à emménager, nous donnèrent gracieusement des fruits et des vivres. Il nous était permis, les premiers jours de notre détention, de recevoir du dehors des lettres et des provisions; mais vers la fin de la seconde semaine la communication verbale avec nos domestiques venant journellement de Senlis pour prendre nos ordres, nous fut impitoyablement interdite, les ponts de dégagement furent abattus, les portes bâtardes rivées. Ces précautions étaient dérisoires. Un projet d'évasion aurait-il pu naître parmi ces individus qui venaient de se laisser paisiblement désarmer, puis arrêter et incarcérer?
Les prisonniers s'amoncelaient à Chantilly, il en arrivait de chaque district du département ; on vociférait alors aristocrate sur son ennemi, comme jadis on criait haro.
Pour caser ces nombreux détenus, l'administration fit construire à la hâte un nombre considérable de casemates; les galeries du château y furent toutes employées. Le commissaire entassa dans ces étroits réduits, dix à dix, pèle-mèle, sans distinction ni d'âge ni de sexe, tous les prisonniers pauvres qui arrivaient à Chantilly. La misère et la faim les consumaient; le concierge se fit enfin adjuger par le commissaire le droit de les nourrir à raison de cinquante sous par tête. Ces frais devaient être prélevés sur les détenus réputés riches.
Outre son exécrable gargote, le concierge seul était autorisé i nous vendre du vin, du bois, du charbon, de la poterie,
louait 20 francs par mois, à ceux qui n'eu avaient pas, et pouvaient payer, les matelas, les draps, les couvertures qu'il enlevait journellement aux détenus qui en étaient pourvus. Il fallait subir tranquillement ses exactions, s'en exempter à grands frais, ou éprouver de sa part des tracasseries continuelles.
Il est très-probable que les agents du gouvernement espéraient, voulaient peut-être que, dans les prisons, la destruction fût opérée en masse par des aliments malfaisants, puisque les députés de la Convention envoyés en mission pour inspecter les maisons d'arrêt commençaient tous par visiter les cuisines. Le Vasseur de la Sarthe entretint longuement l'assemblée des morceaux exquis qu'il affirmait que nous mangions, tandis que la majeure partie des prisonniers avaient à peine de quoi se substanter.
Cette réunion si nombreuse vicia l'air; le chagrin, le malêtre, la douleur présente, un avenir menaçant, causèrent parmi nous des maladies contagieuses. La rougeole se propagea avec une rapidité effrayante; une jeune dame remplie de grâces et de talents en fut la première victime. Elle périt sans avoir reçu aucun secours médical, et le concierge, pour toutes funérailles, enveloppa le corps dans un mauvais drap, puis, en plein jour, passant au milieu de nous, il porta son fardeau mortuaire à l'entrée du bois, en face de mes fenêtres; le jetant dans les ruines d'une chapelle, il ne l'enterra même pas.
A peu près vers ce temps, ma soeur fut atteinte de cette cruelle maladie. L'humidité qui régnait dans notre logement aggravait journellement le mal. Les quatre filles de M. Picot la gagnèrent. Le jeune M. Picot, qui logeait au petit château, prit mon fils sous sa garde; dès lors, libre de toute inquiétude maternelle, je me dévouai entièrement à soigner les cinq malades; aucune crainte personnelle ne vint me saisir; qui que ce soit ne s'offrit, pour me seconder, qui que ce soit ne voulait même approcher de nous.
J'obtins du commissaire, qui d'abord s'y refusa fort durement, la permission de mander de Paris le docteur Ruffin,
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méritant à plus d'un titre confiance et estime; mais atin que pareille demande ne pût dorénavant se reproduire, le commissaire installa comme officier de santé de la prison un chirurgien nommé Achard, assez bon homme, serviable, croyant que ces 900 francs de traitement seraient une rente viagère, tant il se nattait, comme il l'a dit souvent « que cette bienfaisante mesure d'incarcérer les suspects se prolongerait longtemps. »
Ma sœur dépérissait à vue d'oeil; néanmoins l'idée de la perdre ne se présentait pas à moi; les quatre jeunes filles auxquelles pour tout spécifique j'avais administré de l'eau panée ou rougie recouvraient la santé; j'espérais donc, en dépit même des cruelles angoisses qui m'assiégeaient journellement.
L'excellent docteur Ruffin resta vingt-quatre heures à Chantilly et nous prodigua les soins les plus empressés. J'étais tombée malade le jour même qu'il nous visita. 11 avait apporté les médicaments qu'il jugeait nous être utiles; nous ne pouvions nous en procurer aucun du dehors. Achard nous les préparait; Ruffin et lui nous firent transporter dans une vaste chambre à feu, et placèrent près de nous deux servantes, l'une depuis longtemps à mon service, l'autre attachée à la prison. Dès lors, ma sœur se trouva mieux, mes inquiétudes diminuèrent, et les tourments du cœur n'ajoutant plus à ma maladie, elle aurait probablement suivi son cours accoutumé sans un événement imprévu qui m'accabla.
Privée en partie de la vue, luttant contre ma destruction, atteinte depuis cinq jours d'une fièvre éruptive, j'apprends que mon fils vient d'être attaqué de la rougeole. Je me rappelle seulement que sans murmure, sans effroi, j'ordonnai que l'on dressât à l'instant son lit près du mien. Étendue sur mon grabat, ma mort semblait inévitable; un certain pressentiment, une vague espérance me persuadaient néanmoins que nous guéririons tous.
Amédée me disait : « Je suis content d'être avec toi et avec ma tante, je m'ennuyais avec M. Picot . » Le malheur à cet âge est accepté comme une nécessité.
Au moment même où nous étions pour ainsi dire mourants, le commissaire entra dans la chambre, et tenant sous ses narines un mouchoir imprégné de vinaigre, il dit à ma sœur : Ne te nommes-tu pas femme Puget? tu es entrée ici volontairement, tu n'en sortiras pas de même; ton mari te réclame, mais » Elle répondit avec ce calme qui la carac
térise : « Je suis venue à Chantilly pour consoler ma sœur, je ne demande pas à sortir. » Il nous quitta en murmurant.
Il se montra de nouveau la semaine suivante et s'arrêta près de mon lit. « Je cherche, me dit-il, si tu es, comme je crois, portée sur la liste de translation de Chantilly à Saint-Paul*, je te ferai partir à l'instant. — Laissez-moi, répondis-je, m'éteindre en paix. — Tu es dans un état dangereux, j'en conviens; j'en ai cependant embarqué en pire situation. » Je n'étais pas sur la liste, c'était faire le mal pour le plaisir de mal agir.
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