LES FÊTES DE LA RAISON
La Terreur s'établissait universellement en France; ceux qui avaient échappé à l'emprisonnement évitaient avec soin de communiquer avec les détenus. L'argent seul pouvait, en le prodiguant, nous procurer les objets de première nécessité. Nous étions pour la plupart oubliés de l'univers : un abîme semblait nous séparer à jamais de nos compatriotes.
En octobre 1793, époque à laquelle les fêtes de la Raison eurent lieu dans le département de l'Oise, les armées dites révolutionnaires parcouraient les campagnes, pillaient, dévastaient, incendiaient les habitations, traînaient en prison tout individu qui s'opposait aux déprédations ou qui s'en plaignait!
La Commune de Paris, alors toute-puissante, donnant de sa propre autorité des pouvoirs illimités à quiconque pouvait ou voulait nuire, en revêtit deux de ses affidés, Clémence et Marchand, les chargeant de diriger dans le département de l'Oise la pompe des fêtes de la Raison, et les expéditions de ces armées révolutionnaires, organisées pour agir dans l'intérieur et porter en tout lieu le brigandage et l'effroi.
Marchand fit célébrer ces fêtes à Senlis, en ordonna le rit, nomma les femmes qui devaient y figurer, fit enlever de l'église métropolitaine, où il entra à cheval, les vases sacrés, les ornements du culte catholique, et poussa l'impudence, en présence de nombreux spectateurs, jusqu'à se permettre, sur le maîtreautel, les actions les plus indécentes avec une prostituée !
Les villages imitèrent avec empressement ces indignes représentations; Chantilly eut aussi sa déesse de la Raison. Nous vîmes de nos fenêtres passer sur la pelouse le char triomphal. Une foule de paysans formaient le cortège ; de jeunes filles, vêtues de blanc, parées de rubans tricolores, entouraient cette Raison, dont le costume et l'attitude dénotaient la bacchante la plusdéhontée!
Ce même jour, les deux agents de la commune de Paris arae- M 13
nèrent dans la prison un grand nombre de captifs qu'ils avaient dépouillés, et qu'ils traînaient à leur suite depuis quinze jours.
Le district de Senlis administrantla maison d'arrêt de Chantilly, avait ordonné au concierge, de préparer aux frais des détenus un somptueux repas qui serait servi sur la pelouse, et offert à l'armée révolutionnaire.
Des tables d'une étendue démesurée et de nombreuses banquettes furent préparées ; nous vîmes avec horreur des femmes de la haute bourgeoisie, venues des villes voisines s'y placer avec empressement, mangeant, chantant, dansant avec les soldats del'armée révolutionnaire et tous lesfigurants du cortège.
Vers le soir, ce même jour, 15 octobre 1793, douze charrettes encombrées de femmes, d'enfants, de vieillards, de religieuses, entrèrent dans la cour du château. Les saintes filles, enveloppées dans leurs sombres manteaux, attendant avec résignation le coup funeste qu'elles croyaient prêt à les frapper, étaient calmes et silencieuses. Une joyeuse musique militaire précédait ce convoi. Les soldats, les curieux, la foule parée de feuillages formaient des rondes autour des voitures; il les accompagnèrent jusque dans l'enceinte .même de la prison, dont les portes restèrent ouvertes.
Des canons furent braqués contre nos murailles, l'air retentissait au-dehors et dans la cour, des plus exécrables vociférations, des plus effrayantes menaces!
Lorsque ces cannibales eurent incarcéré leurs victimes, ils revinrent sur la pelouse, burent, mangèrent, dansèrent do nouveau aux cris mille fois répétés de vive la nation ! périssent les suspects!
Des salves d'artillerie à poudre brisèrent, firent voler en éclats les vitres qui s'y trouvaient exposées. Les prisonniers, consignés dans leurs chambres, cherchaient à se préserver de ce danger inattendu en mettant des matelas contre les fenêtres. Un capitaine de l'armée révolutionnaire ayant aperçu à l'entresol une prisonnière qui, effrayée d'un tel vacarme, n'e savait où fuir, tira sur elle deux coups de pistolet chargé à balle, la blessa dangereusement, et en outre fracassa l'épaule d'un détenu qui se trouvait dans la même chambre.
PAR LA COMTESSE DK lîOHM. 219
Ce funeste événement se passa au-dessus de mon logement; la nouvelle s'en répandit à l'instant parmi nous; chacun la publiait à haute voix par les croisées, d'étage en étage. Nous nous attendions à voir se renouveler de suite le trop fameux 2 septembre.
Des soldats de ligne, des gardes nationaux forcèrent la consigne d'entrée, ouvrirent les chambres, s'y présentèrent inopinément. Deux d'entre eux pénétrèrent ainsi dans la nôtre, et nous demandèrent avec assez de douceur comment nous nous trouvions du séjour de Chantilly? «Comme on se plaît, lui répondis-je, sur une mine où Ton est tué sans pouvoir se défendre. — Nous ne sommes pas, reprit le garde national, des soldats de l'infernale armée révolutionnaire ! » A quoi le dragon ajouta vivement : «J'aimerais mieux être le dernier fantassin de ligne que général en chef de cette troupe de bandits! »
Cette exclamation, bien qu'elle me parût sincère, ne m'inspira, je l'avouerai, aucune confiance; tout uniforme, depuis 1789, me faisait frissonner; ils ont joué tant de rôles ces soldats! ils ont été si complaisamment les satellites de tous les pouvoirs l Néanmoins, je dissimulai mon effroi; je les remerciai même de l'intérêt qu'ils paraissaient prendre aux détenus. « Ils voulaient, disaient-ils, que les prisonniers fussent jugés et non massacrés, et sous ce rapport, nous vous défendrons au péril de nos jours, nous ne quitterons Chantilly qu'après le départ de l'armée révolutionnaire. »
Tout à coup, apercevant dans l'embrasure de la fenêtre un jeune homme assis, malade et couvert, ils l'apostrophèrent rudement en disant : « Lève-toi, ôte-nous ton bonnet; les dames peuvent dire ce qu'elles veulent, les hommes, à tout âge, doivent respect à l'uniforme! » Je tremblais pour ce garçon; je voyais en eux, dans cet instant, de perfides meurtriers 1
Leur silence, le nôtre, effrayant et complet, dura quelques minutes. Ils nous considéraient attentivement; nous etious, sans doute, pâles comme la mort. « N'épouvantons pas ces dames, » dirent-ils en scloignant; et de là, portant l'épou-
vante de chambre en chambre, ils entrèrent dans toutes sans adresser la parole à aucun prisonnier.
L'état-major de l'armée révolutionnaire, craignant, on ne sait pourquoi, d'indisposer la multitude, n'osa passer sous silence l'attentat commis par un officier de cette arme, se fil conduire chez la prisonnière blessée, fermière des environs de Chantilly, et l'assura, au nom du corps, que les coups de pistolet avaient été tirés étourdiment, sans intention : on offrit de l'argent; mais cette femme courageuse répondit : « Ni or ni excuses n'effacent un pareil forfait; Dieu le punira ! »
Lorsque, fort avant dans la nuit, le bacchanaltant intérieur qu'extérieur cessa, le détachement qui avait amené le dernier convoi demanda vingt détenus au choix du commissaire « pour montrer, disaient-ils, leur savoir-faire, et ne pas revenir à Paris les mains vides. » Celui-ci leur en livra vingt-six; les soldats s'en emparèrent violemment, puis les jetèrent sur des charrettes, ne les égorgèrent pas en route, mais les rançonnèrent, les maltraitèrent outre mesure, les déposèrent dans la maison d'arrêt d'Écouen, d'où conduits deux mois après à Paris, ils y périrent sur l'échafaud.
Ce jour, à ce que j'appris ensuite de manière à n'en pouvoir douter, devait amener pour nous la plus funeste catastrophe. Nous ne mourûmes pas; mais notre situation empira; l'armée révolutionnaire cantonna au petit château d'Enghien, et prit seule la garde intérieure et extérieure de la prison.
PAR Li COMTESSE DE BOHM. 22!