ÉTABLISSEMENT
Le régime de 1793 traitait tout en grand, sur une échelle immense; tout ployait, l'effroi était universel; des milliers de Français incarcérés dans les maisons d'arrêt se trouvaient plus sévèrement surveilles, mais en réalité, l'épée de Damoclès pendait sur toutes les têtes !
Il fallut donc s'installer en prison , prévoir que nous y passerions l'hiver, s'y meubler, s'y considérer comme dans un domicile, entrevoir que nous pourrions y séjourner des
années peut-être la vie entière Les mesures prises par
le gouvernement d'alors avaient un caractère de violence, de ténacité qui atterrait les victimes.
Les prisonniers pauvres manquaient de tout, couchaient sur un amas de paille pourrie, souvent sur le parquet, huit ou dix pêle-mêle dans des casemates dont les croisées ne s'ouvraient pas. Les riches réglèrent leur petit ménage, distribuèrent leur temps, leurs occupations, sortirent peu à peu de leurs gîtes; des visites furent rendues, reçues, exigées régulièrement. On joua aux barres, aux cartes, au ballon, aux échecs; on dîna en pique nique, on prit du thé, on fit de la musique; enfin, les mœurs, les habitudes, les usages, les exigences, les ridicules de la haute société se montrèrent ouvertement. Les toilettes furent recherchées. On vit même flotter sur certaines tètes des fleurs , des plumes, des rubans; les toupets frisés, bouclés, poudrés à blanc, parurent au grand jour. La nécessité de prendre l'air, de faire de l'exercice, engagea les jeunes gens à se réunir dans la grande cour ; des concerts eurent lieu, on joua des proverbes; il arriva même que des liaisons dignes d'un meilleur séjour charmèrent les ennuis de la captivité. Je me suis souvent demandé : la mort en permanence ne plane-t-clle plus sur le seuil de cette de-
meure? Oubliant, supportant tout, ni souvenir ni avenir ne troublent la plupart des Français !
Là comme ailleurs, les gens riches se tourmentaient pour des puérilités, des tracasseries de société; les médisances, les calomnies y renaissaient chaque jour, occupaient les esprits suscitaient des haines.
Huit cents individus arrachés à leur domicile, à leurs intérêts , à leurs familles , presque totalement privés des jouissances que procure la fortune, pouvant ajouter à l'horreur de leur position le souvenir du bicn-ètre passé, la crainte d'un avenir rigoureux, vécurent cependant sans tenter de changer leur sort. Ce phénomène, que l'imagination n'aurait pu concevoir, explique les retoutables et funestes résultats d'un pouvoir sans frein, agissant sur une multitude impassible.
Cet état dura peu ; cette apathie déplaisait aux puissants d'alors. Plus cruels envers les humains que nous le sommes envers les animaux, ils ne souffrirent point que leurs victimes vécussent en repos ; ils les tourmentaient sans cesse , leur présentaient continuellement des images funèbres, les livraient enfin à une agonie perpétuelle. Ils voulaient que les maisons d'arrêt devinssent des réceptacles de moribonds qui devaient tôt ou tard y trouver leur tombeau.
L'armée révolutionnaire du département de l'Oise (chaque département avait la sienne) recevait toutes les semaines de nouveaux détachements équipés, formés, armés à Paris; ils relevaient les postes ou les renforçaient. Ces soldats, pour la plupart ci-devant laquais, ou nés dans une plus "basse classe, promenaient journellement des canons dans l'enceinte du château, montaient des patrouilles dans les escaliers, dans les corridors , entraient en force dans nos chambres, à toute heure da jour ou de nuit, nous injuriaient, nous menaçaient du dernier supplice. Les traits acerbes d'une persécution sans exemple blessèrent les détenus dans toutes leurs affections. Les souffrances du corps se joignirent à celles de l'âme; le pain nous manqua plusieurs fois, et celui que nous pouvions nous procurer au risque de la vie nous était délivré dans la chapelle. La vente au comptant s'en faisait à heure fixe; quatre
soldats , la baïonnette au bout du fusil, barraient l'entrée , n'y laissaient pénétrer que deux prisonniers à la fois; cette enceinte n'ayant qu'une issue, ils rudoyaient également les détenus qui se retiraient avec leur modique ration, et ceux qui se pressaient à leur tour pour l'obtenir.
Je vis un jour mon Amédée saisi au collet par deux fusiliers, tandis qu'un troisième lui appuyait une baïonnette sur la poitrine. Il pouvait périr sous mes yeux , si la foule qui le suivait l'eùtpoussé en avant. « Reviens, reviens, m'écriai-je; je ne veux pas d'une nourriture obtenue à ce prix. » Il ne m'entendit pas, prit le pain sans malencontre, le paya, et me l'apporta en riant.
Marchand, agent de la Commune de Paris, chargé, comme il le disait, démettre au pas le département de l'Oise, voulut avant de le quitter visiter Chantilly, accompagné de l'étatmajor de l'armée révolutionnaire; il parcourut en courant l'intérieur de la prison, et trouvant encore çà et là des prisonniers vêtus élégamment, des hommes habillés avec soin, il en témoigna son mécontentement, se permit les expressions les plus grossières, tançant vivement le commissaire, blâmant le régime de la prison : « Je veux, dit Marchand, que les sansculottes partagent la table et le logement des muscadins; c'est la volonté expresse de la nation, exécutez-la, ou bien j'en rendrai compte à la Commune. »
Commune de Paris ! Cette superfétation dans le gouvernement paraissait alors un pouvoir absolu ; c'était la tête de Méduse. Le commissaire se serait volontiers jeté aux pieds de Marchand comme les Indiens se prosternent devant le grand lama; combien de lamas n'avons-nous pas eus depuis 1789? Tous, sans exception, ont trouvé des sectateurs, des scïdes, des victimes résignées.
Un convoi de prisonniers, arrivant de Beauvais, entrait au château au moment même où Marchand faisait retentir l'air de ses vociférations. La duchesse de Duras, née de Mouchy, en faisait partie ; Marchand se fit conduire chez elle, la regarda, la quitta sans proférer une parole, tant la dignité de cette femme incomparable lui imposa
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Cet infâme agent renouvela l'ordre de faire coiffer de nuit toutes les prisonnières, interdisant de plus la poudre et la frisure; le commissaire nous signifia le soir même ce singulier arrêt. Les hommes, grâce à la protection des perruquiers Ducros père et fils, qui en écrivirent sur-le-champ à Robespierre, se coiffèrent comme ils l'entendirent; il révoqua même entièrement l'arrêté de Marchand, et dès lors chaque tête de détenu s'orna et végéta à son gré.
Il n'en fut pas ainsi des logements; le commissaire déploya, sous ce rapport, la force de ses infatigables poumons. Il convoqua dans la cour les prisonniers les plus pauvres, les plus infirmes, et leur distribuant des billets de logement, ii les envoya dans les chambres des riches. Ces infortunes montrèrent à la vérité des sentiments aussi élevés que leur fortune était mauvaise; mais il fallut obéir : les hommes logèrent avec des femmes, et de vieilles femmes furent placées chez des hommes. Le commissaire voulait joindre à cette atrocité de grossiers quolibets; mais il existe dans l'excès même de l'adversité une dignité qui impose, et l'individu qui supporte courageusement la misère se fait respecter!
Nous pûmes nous convaincre , dans cette triste ciconstance, que les indigents qui ne voulant pas participer aux excès de la révolution en devinrent la proie, avaient conservé, en dépit des séductions employées pour les entraîner , une pureté de mœurs, de principes, de conduite, digne d'un meilleur temps , d'un sort plus heureux, car ils se montraient journellement probes, modestes, bien intentionnés.
Nous fûmes donc obligés de donner à nos hôtes du linge , des vêtements , des matelas, des couvertures , puisque la plupart d'entre eux se trouvaient dans un dénûment total. Ils se conduisirent avec une modération admirable, et arrivèrent avec la défense du concierge de nous rendre le plus léger service sous peine du cachot.
Les domestiques étrangers au service du château reçurent ordre de se retirer; nous fûmes obligés de nous livrer de nouveau aux travaux les plus fatigants.
Un maçon assez ivrogne, mais galant homme, un petit
aubergiste de Chantilly, vinrent partager notre logement; nous leur donnâmes un déjeuner frugal; c'étaient les saturnales. Je leur dis fraternellement : « Citoyens , un cabinet inhabité tient à cette chambre, nous y logerons si vous voulez occuper celle où nous sommes maintenant. » Ils s'accommodèrent obligeamment de la plus petite, elle avait un dégagement particulier ; ayant obtenu peu de jours après leur liberté, nous ne les revîmes plus.
Tel était le régime de la prison lorsqu'un décret de la Convention enjoignit aux autorités supérieures des départements de rappeler les commissaires que les conseils généraux entretenaient dans les maisons d'arrêt; le nôtre nous quitta donc après avoir exigé des propriétaires qui se trouvaient parmi nous une déclaration de leurs revenus sur lesquels il fut établi, au marc le franc, une contribution pour subvenir à l'entretien de la prison, à celui des prisonniers pauvres, frais de garde, etc., etc. Ces diverses dépenses s'élevèrent à plus de \ 00,000 francs par mois.
Le district de Senlis installa un ci-devant peintre de M. le prince de Condé pour régir la maison d'arrêt de Chantilly. Ce misérable barbouilleur était, sous tous les rapports, apte à cet emploi.
Ma sœur fut enfin sommée de retourner chez elle ; je l'en sollicitais depuis longtemps; mais cette cruelle séparation déchira mon cœur, et baignée de larmes, en proie au désespoir, je dus quitter à l'instant un logement devenu trop vaste.
J'achetai du concierge la jouissance d'un petit local au premier, ainsi que les divers objets de mobilier dont j'avais journellement besoin; car il venait de confisquer tout ce qui m'appartenait.
Ma nouvelle demeure de douze pieds de long sur six de large m'aurait suffi ; néanmoins, à peine convalescente, je me trouvais encore si faible qu'il me fallait un aide pour subvenir à mes besoins et à ceux de mon jeune fils. J'y admis en troisième Thérèse Cléret dont la résignation, la pieté, la modération m'édifiaient sans cesse; sa dévotion était, comme elle, douce et constante. Cette bonne fille et deux de ses frères
avaient été incarcérés par suite de ces mille et mille injustices commises sans nécessité, au hasard, toutefois avec cette atrocité qui caractérisa le gouvernement révolutionnaire.
Les parents de ma Thérèse, quoique pauvres, vivaient honorablement du petit produit d'un misérable cabaret qu'ils tenaient au village de la Ghapelle-en-Serval. Le décret sur les pères et les mères d'émigrés désola les palais, les chaumières, et atteignit aussi les Cléret. Deux de leur7 fils avaient, comme valets de pied, suivi M. le prince de Condé en Allemagne. Les infortunés vieillards furent expulsés de leur demeure mise à l'encan et portant sur la façade ces terribles mots en couleur rouge : Bien national à vendre. Des amis les cautionnèrent, mais l'a^c avancé de ces bonnes gens, le chagrin, les souffrances, les précipitèrent en peu de mois au tombeau. Ils exp rèrent sans avoir revu aucun de leurs cinq enfants; Thérèse et ses frères étaient alors prisonniers, et celle-ci même ne sortit de Chantilly, par mes soins, que quel- ' ques mois après le 9 thermidor.
Vers les premiers jours de janvier 1794 parut un règlement rédigé , imprimé , publié sous le bon vouloir du district de Senlis, qui le fit placarder, dans tous les corridors de la prison. Il interdisait aux détenus « toute communication d'étage à étage, l'usage des lampes la nuit, la pommade , la poudre à poudrer, le feu dans les cheminées, les repas particuliers. Chaque prisonnier, y était-il dit, trouvera désormais sa nourriture à des tables communes. On ne devait plus apporter du dehors, ni vivres, ni médicaments, ni journaux, ni vêtements, ni aiguilles, ni épingles, ni couteaux, ni ciseaux, ni canifs, ni plumes, ni chanvre pour filer. »
Le concierge dut nous fournir à raison de 3 francs par tète notre nourriture journalière. Il murmura d'abord de cette faible rétribution ; mais il lui fut permis de circonscrire la quantité, d'altérer la qualité, permission dont il usa largement.
Plus de six semaines furent employées à organiser ces banquets civiques, comme les appelait le nouveau commissaire. Dans cet intervalle les nommés Martin et Maisoncelle,
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agents du comité de sûreté générale, arrivèrent à Chantilly, et se firent précéder au château par l'agréable annooce qu'ils venaient tempérer la rigidité du règlement et examiner les motifs d'arrestation de chaque détenu, afin de mettre en liberté ceux qui n'étaient pas notoirement connus pour leur incivisme.
Ces agents entrèrent dans la prison ver- midi; ï' état-major de l'armée révolutionnaire et quelques patrouilles les escortaient. Us saluèrent les détenus qui inconsidérément se pressaient sur leur passage, se firent apporter des tables et les registres d'écrou dans l'appartement de M le prince de Condé où ils s'établirent. Là, en présence de plusieurs membres du comité de surveillance et du président de la société populaire de Chantilly, il procédèrent à l'appel nominal des prisonniers. Deux jeunes gens de Beauvais comparurent les premiers, furent interrogés brusquement, péremptoirement sur leur nom, profession, lieu de naissance. On leur demanda s'ils étaient nobles, quels étaient les motifs de leur arrestation. Ils répondirent brièvement, nettement, positivement, qu'ils étaient bourgeois, qu'ils ignoraient les griefs qui motivaient leur emprisonnement. Ils demandèrent à rejoindre les armées. Pour toute réponse, ils reçurent l'ordre de s'éloigner.
Le détail de cet interrogatoire se répandit à l'instant dans le château, il fit naître mille conjectures; on croyait entrevoir des enrôlements forcés pour les jeunes gens; la plupart des détenus espéraient le terme d'une odieuse captivité. Quelquos-uns de nous redoutaient le renouvellement du 2 septembre. Cette prévision paraissait vraisemblable.
11 fallut donc passer un à un dans cet appartement fatal, entendre les grossières plaisanteries que ces hommes incivils adressaient aux jeunes filles et aux femmes d'émigrés. Cet appel dura cinq jours. Un secrétaire de Martin transcrivait nos réponses, traçait une croix avec de l'encre rouge en avant de la plupart des noms. Ce signe, dans la pensée de telles gens, n'était certes pas celui de la rédemption. Martin paraissait au fait de toutes les circonstances relatives à la cour;
il épargnait aux prisonniers qui en avaient fait partie le soin de décliner leur nom, îe dictait même en ricanant à son scribe, brigand de quinze ans, digne en tout point d'un tel patron !
Lorsque ces hommes sanguinaires se furent assurés qu'aucun prisonnier ne manquait au recolement, ils firent publier au son du tambour qu'ils recevraient le lendemain les pétitions, les plaintes, les réclamations des détenus. Les perruquiers Ducros prévinrent leurs pratiques de se défier de ce piège; un grand nombre d'entre nous profita de cet avis. Ceux qui le négligèrent furent tout à la fois dupes et victimes.
Cependant, plusieurs jours s'écoulèrent sans que les agents reparussent, on les disait même partis pour Paris; mais ils revinrent au château. Un nombreux détachement de l'armée révolutionnaire les suivait. Ils déclarèrent que le désarmement des prisonniers allait s'effectuer, et placèrent à cet effet de fortes patrouilles dans les corridors et sur les escaliers.
Martin et Maisoncelle entrèrent dans les chambres, demandèrent avec un regard farouche le nom de chaque prisonnier, et s'adressant avec une sorte de fureur à tous indistinctement, ils leur criaient : « Rendez à l'instant vos armes, couteaux, ciseaux, pistolets, épées, barres de fer. •» Les détenus répondirent unanimement qu'ils étaient dépourvus de toutes armes meurtrières. Les deux agents fouillèrent à la hâte les coffres, les armoires, sans rien écouter, passant rapidement d'un lieu à un autre.
Martin se présenta seul chez moi, mon fils s'éloigna. « As-tu peur? » lui demanda-t-il ; puis m'adressant la parole : « J'ai ton nom, tu m'es particulièrement recommandée; » il ouvrit quelques livres posés sur ma cheminée, et me quitta.
Continuant précipitamment sa revue, il trouva dans une chambre un ciseau de menuisier dont un détenu faisait usage; il s'en saisit avec rage, le montra à ses acolytes réunis dans la cour : « Voyez, leur dit-il, de telles armes entre les mains de ces malveillants! »
Ce n'est pas de ce pitoyable outil que naissait leur mécontentement; il provenait de la contenance menaçante de quelques prisonniers, elle leur prouvait qu'un massacre général était inexécutable. Maisoncelle s'exprima de manière à être entendu, en disant : « Le coup est manqué, je pars pour Paris! »
Martin nous resta, et de concert avec le commissaire, il recevait tous les matins les dénonciations des valets, des fournisseurs du château, et dressait des listes de proscription pour des transfèrements à Paris.
De triples guichets au travers desquels les prisonniers ne pouvaient passer qu'un à un précédaient le réduit où se tenait ledit Perdrix, il ne se laissait entrevoir que derrière d'épais grillages placés en avant de son repaire; il ne parlait aux. femmes qu'avec terreur : les Charlotte Corday, si rares à rencontrer, lui troublaient constamment la cervelle; il se croyait digne d'un tel poignard : Amédée l'appelait le Nain jaune; et véritablement, avec sa carmagnole d'étoffe tigrée, son bonnet de poil et sa taille exiguë, il en avait le costume et l'encolure. Lorsque les enfants riaient à son aspect il disait : « J'enverrai à l'hôpital cette maudite engeance aristocratique. »
Le premier concierge, bandit reconnu, et ayant été chassé de Beauvais pour vol, fut renvoyé du château, son second le remplaça. Les employés, les valets, les fournisseurs de cette prison étaient tels que les galères devaient seules y fournir des recrues!
Le premier repas pris en commun fut présidé par Martin ; les tables longues, étroites, grossières, étaient dressées à demeure dans la galerie des Conquêtes. Deux cents convives s'y plaçaient à la fois; des numéros nous fnrent distribués d'avance, comme s'il importait qu'un prisonnier mourût de faim ou de dégoût à telle ou telle place.
Le commissaire Perdrix avait composé, pour cette circonstance, un chant patriotique : « La liberté veut, pour l'égalité, qu'ils mangent à la gamelle. » M en miaulait sans cesse le refrain ; cependant il n'osa pas le faire chanter.
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Les familles mangeaient à midi et à six heures ; les célibataires, à deux heures et à sept heures du soir; les prêtres et les religieuses, à trois heures et à neuf. Par cette disposition, les habitudes des détenus se trouvèreut contrariées. L'activité humaine, dirigée vers le mal, déploie une force, une ténacité incalculables.
Trois mauvais plats pouvant à peine suffire pour sustenter six personnes, étaient servis pour en nourrir douze. Il fallait apporter linge, couteau, sel, gobelets, ou s'en passer. Le pain, le cidre étaient avariés, les légumes gâtés; du cheval mort nous était servi tous les vendredis.
Martin, suivi du commissaire et de quelques officiers de l'armée révolutionnaire, se promenait constamment le long des tables aux repas du matin. Les factionnaires, placés à l'entrée de la salle, et dans l'embrasure de chaque croisée, donnaient à ces banquets l'aspect fraternel de Caïn et d'Abel. Un soir, tant en dehors que dans l'intérieur des galeries, nous trouvâmes la troupe sabre nu.
Les détenus ne touchaient à aucun mets; nous avions constamment les yeux fixés sur Martin ce soir-là, il se montra seul; nous présumions à chaque instant qu'en se retirant, il allait donner aux soldats l'ordre de nous massacrer! Tout à coup, un ancien militaire assis près de moi dit à l'agent : « Si vous avez contre nous un projet funeste, exécutez-le. » Martin se retira précipitamment; les soldats désarmèrent, et depuis ils n'entrèrent même plus dans le réfectoire. La plupart d'entre eux, grands vauriens, refusèrent néanmoins de commettre un semblable attentat.
Les dénonciations, les vengeances particulières exercées par le digne Perdrix opérèrent à la vérité plus lentement, aussi sûrement et sans l'exposer à aucun péril.
Saint-Souplet, écuyer du roi Louis XVI, fut enlevé de Chantilly, conduit à Paris, mené à la Conciergerie, de là au tribunal révolutionnaire où il périt avec son père, vieillard de quatre-vingts ans. Le courage, le dévoûment qui animèrent les Saint-Souplet, méritaient un autre sort.
Gouï, ex-constituant, fut emmené de Chantilly à Paris par
l'armée révolutionnaire; elle se conduisit envers lui d'une manière atroce, le rançonna, le jeta dans un cachot fétide. Il avait vécu fort retiré pendant son séjour parmi nous, écrivant toute la journée, faisant des plans politiques, car ces constituants ne sauraient demeurer en repos. Jamais aucun d'eux ne se dira : « Nous avons fait une mauvaise besogne, nous avons gâté d'heureuses circonstances. »
Sur toute l'étendue de la France les agents du gouvernement incarcéraient pendant le cours de leur mission, et à l'envi les uns des autres, les individus qui les offusquaient. En sorte qu'à chaque heure du jour et delà nuit de nouvelles victimes augmentaient notre nombre. On enfermait dans cette prison des voleurs, même des fabricateurs de faux assignats, des bandits, des escrocs, peut-être des meurtriers. L'infâme calcul de la Convention, en emprisonnant pèle-mèle les criminels et les suspects, avait pour but d'accoutumer la nation à confondre sous la dénomination d'aristocrates les êtres que la société doit atout prix rejeter de son sein.
L'hiver se passa ainsi; des jours amers et douloureux s'accumulèrent sans nous amener la mort.