LE PRINTEMPS
Le printemps de l'année 1 794 fut hâtif, sec et brillant. De ma fenêtre, donnant sur la forêt de Chantilly, j'en contemplais le développement successif; et pour jouir encore mieux du charme de cette belle saison, je passais la plus grande partie de la soirée sur les terrasses du château. Lorsque les prisonniers s'y portaient en foule, ils étaient contraints de suivre un ordre processionnel ; mais de cette promenade on planait sur une vaste étendue, sur des sites enchanteurs : nous la préférions à toute autre. Quelquefois, m'y trouvant seule, j'oubliais qu'une prison était ma demeure, un échafaud mon avenir. Je considérais avec un charme inexprimable ce beau parc dans lequel erraient à leur gré une multitude d'êtres libres.
Les jardins de Chantilly, ces délicieux bosquets, ces fabriques élégantes ne présentaient encore aucune dégradation extérieure, en sorte que la disposition des plate-formes me laissait apercevoir successivement les berceaux fleuris de l'île d'Amour; le voluptueux pavillon de Vénus; puis le hameau soigneusement entretenu par ses anciens gardiens; le grand canal alimenté par des eaux limpides; les acacias, les tilleuls, les arbustes fleuris exhalaient leurs doux parfums; les zéphyrs du soir nous les apportaient complaisamment, nous les respirions avec ivresse; le chant des oiseaux, leurs occupations, leur voltigcment nous distrayaient : les objets inoffensifs adoucissent les rigueurs de la captivité, et procurent aux prisonniers une satisfaction indicihle.
Ces innocentes jouissances allégeaient nos douleurs; elles furent précaires : à peine les avions-nous savourées que, tout à coup, nous vîmes détruire ce brillant séjour chanté par Delille, ces jardins enchanteurs,
De héros en héros, d'âge en âge embellis.
Le parterre abandonné produisait çà et là quelques plantes rares qui croissaient à la vérité sans être ni cultivées ni cueillies; leurs tiges délaissées commençaient à se parer de fleurs, lorsque de vils animaux, lâchés à dessein, les dévorèrent sous nos yeux. La futaie, dont les tiges séculaires excitaient l'étonnement, tomba sous les coups redouLlés de la cognée dévastatrice. Les routes, déjà solitaires, devinrent impraticables, dos feuillages flétris souillèrent le cristal des eaux, et les firent déborder. Les oiseaux effrayés s'envolèrent rapidement, abandonnant à jamais l'asile ombragé où ils étaient nés. Les fleurs printanières furent étouffées, les arbrisseaux mutilés; enfin ce bouleversement que je considérais avec affliction, cette dévastation sur laquelle, comme malgré moi, j'arrêtais mes regards attristés, m'inspiraient un mélange d'attendrissement et d'indignation que je ne saurais exprimer.
Le lierre étroitement enlacé à l'arbre qui le supportait périssait avec lui : « C'est ainsi , me disais-je , que succombent, que succomberont un grand nombre d'entre nous, des parents, des amis, des époux unis jusqu'au trépas! nos enfants, nos neveux, s'ils sont épargnés, languiront-ils donc honteusement comme les rejetons de ces lierres; ramperontils désormais sur ce sol inhospitalier qui semble s'entr'ouvrir sous nos pas? »
La vaste pelouse était alors morne et solitaire. « Chantilly ! Chantilly ! pensaisje souvent, ta splendeur passée s'est-elle donc évanouie sans retour? Tes murailles en ruine servent de prison, ton château, ton majestueux château « est journellement insulté par lc9 nombreuses milices qui défilent à tes pieds; hélas! par ces mêmes soldats qui naguère passaient avec orgueil devant ton prince et s'inclinaient respectueusement à la vue de cette demeure où se trouvaient réunis les talents, la loyauté, les vertus et la valeur? »
Chantilly, séjour délicieux dont j'avais admiré si souvent les sites ravissants, la limpidité des eaux, leur étendue, leur rapidité; où j'avais suivi avec curiosité , intérêt, constance, les roses que je jetais à plaisir dans les ondes! Je les y voyais
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surnager, tourbillonner, résister d'abord à l'impétuosité du courant, puis, entraînées, s'éloignant, disparaissant à jamais; là tout était féerie, et c'était dans ce lieu rempli d'illustres, de gracieux souvenirs, que j'étais souffrante, prisonnière, menacée d'une mort violente et prochaine. Une statue décollée s'offrait journellement à mes regards et présageait mon sort; enfin dans l'enceinte de ce palais, qui renfermait, il y a peu d'années, tous les délices de la vie, j'éprouvais des calamités sans nombre.
J'ai quelquefois aperçu au loin des êtres sensibles parcourant le parc, un branchage ou un mouchoir flottant à la main, indiquant ainsi à quelques prisonniers que du moins tout souvenir, tout intérêt n'étaient pas éteints. Ces incidents, fort rares à la vérité, me furent toujours étrangers.