JE VOYAGE
La conspiration d'Hébert venait d'éclater, nous en eûmes connaissance par un crieur de journaux; il passait à dessein près du château, les soldats le maltraitèrent, le chassèrent rudement. Nous crûmes dès lors notre sort attaché à celui de ce journaliste grossier, connu sous le nom du Père Duchesne. Ceux qui ont séjourné en prison savent qu'un mot, un geste, un coup d'œil sont recueillis, commentés, amplifiés par les infortunes qui croient y lire leur arrêt!
Cet événement occupait aussi fort sérieusement nos persécuteurs; comme aux jours du danger de la patrie, le commissaire avait endossé l'uniforme de garde national , et, dans son effroi, Martin laissa même échapper quelques mots qui renversèrent cruellement nos espérances insensées. Il entra un matin au petit château au moment où madame du P** disait b ses petits enfants : « Il est pris ! il est pris ! — Oui, pris et guillotiné, reprit vivement Martin; n'est-ce pas Hébert?— Non, répondit-elle , nous parlions d'un insecte.»
Cependant cette prétendue conspiration, comme celles du même genre qui l'avaient précédée , fut une de ces carmagnoles qu'inventait Barrère, afin de donner au comité de salut public un prétexte d'exercer les actes arbitraires les plus révoltants.
Après quelques jours passés dans l'effroi et les alarmes, tout reprit au château son allure accoutumée. Perdrix, de concert avec l'agent du comité de sûreté générale, dressa de nouvelles listes pour transférer à Paris un grand nombre d'entre nous.
Je fus appelée chez le commissaire : il était assis dans son antre grillé; Martin lisait, deux soldats faisaient faction. Après une assez longue attente, l'agent dit à Perdrix en lui rendant des papiers : « Ce sont des bêtises. — Il ne faut rieu négliger, reprit le dernier, et mettant ses lunettes, il iut
à haute voix : Marie, blanchisseuse, dépose que la femme ici présente lui a dit : « Si les Parisiens avaient une soupe à l'eau pour toute nourriture ils ne seraient pas contents. — Eh bien! me dit-il, qu'avez-vous à répondre? — Rien, » répliquai-je. Il interpella Martin en ces termes : « C'est un fait très-grave, majeur; il compromet la république, prouve le
mécontentement, cherche à l'exciter, c'est une tendance »
Un des soldats l'interrompit avec fureur : « Les prisonniers, dit-il en jurant, croient que notre armée veut les massacrer; nous ne l'avons jamais demandé, tu le sais, si nos supérieurs
donnaient l'ordre — La force armée, répliqua Martin,
doit, suivant la loi, être essentiellement obéissante... — Oui, ajouta le soldat, la dépouille nous reviendrait de droit;
on nous la promet tous les jours — Assez, assez, » dit
l'agent, et par un geste animé il imposa silence; ensuite, après avoir estropié mon nom, si facile à prononcer, il ajouta : « tu partiras demain pour Paris. — Pourrai-je emmener mon fils? lui demandai-je. — Non, reprit Perdrix, je le ferai conduire chez son grand-père ou à l'hôpital. » Je tombai évanouie, et quelques heures après cette scène, recouvrant l'usage de mes sens, j'appris de ma bonne Thérèse que, m'ayant trouvée sur le pavé de la cour, un détenu et elle me transportèrent dans ma chambre ; le soldat de l'armée révolutionnaire m'avait jetée contre la muraille; j'étais baignée de sang!
Néanmoins, en reprenant la vie, je sentis la nécessité de m'occuper de suite du sort d'Amédée; voulant à tout prix le soustraire à l'affreuse menace de l'hôpital, je retrouvai pour ainsi dire des forces nouvelles, je disposai toutes choses pour notre séparation immédiate. Je le confiai à Julienne Morand , jeune et brave fille que je tenais à mes gages dans la petite ville de Chantilly ; elle nous avait soignés avec zèle pendant plusieurs mois. Elle me promit de le conduire au village de Thiers, chez ses parents. J'engageai Amédéeà prendre le costume, les habitudes de cette bonne famille qui allait le recueillir; il me quitta, et de ma fenêtre je le vis suivant à pas lents sa conductrice, regardant douloureusement
le château d'où je lui envoyais raille et mille bénédictions.
Je coupai mes long cheveux, je les jetai au feu. « Que faitesvous donc? dit M**. — Vous le voyez, je les dérobe au bourreau. »
Nous rendant au réfectoire, nous trouvâmes placardée à la porte une liste de cinquante-six prisonnières qui devaient, moi comprise, se tenir prêtes à partir le lendemain pour Paris.
J'aime à changer de place, non pas précisément dans l'espoir d'être mieux, mais pour le seul plaisir d'être autrement. Dans le cours de ma vie je ne suis pas restée six mois stationnaire dans le même lieu; je ne désirais certainement pas, dans les circonstances où je me trouvais, retourner à Paris; cependant il fallait partir.
Ce fut à l'occasion de ce départ que Perdrix et Martin proposèrent aux jeunes prisonnières et aux femmes d'émigrés d'épouser des soldats, mettant à ce prix leur mise en liberté. Toutes refusèrent sans hésiter. Ils avaient tant à cœur ces sortes d'unions qu'une fille de mauvaise vie étant accouchée publiquement dans la prison, elle devint dès lors l'objet de leurs soins; elle épousa son amant, sortit en triomphe du château. Martin lui disait : « Tu es bien heureuse, tu as choisi pour mari un bon patriote, tes compagnes en recevront un forcément! »
La veille de mon départ, vers le soir, on amena dans la cour de la prison un tombereau chargé d'armes. Elles avaient été réunies après le licenciement d'une section de l'armée révolutionnaire. Chose étrange ! les soldats de ces corps , gens sans aveu, sans frein, sans ressources, accoutumés depuis quelques mois à un pillage lucratif et quotidien, déposèrent paisiblement leur uniforme, leur équipement , et sans mot dire, reçurent de Martin l'ordre de se dissoudre, de s'éloigner séparément. Tous obéirent, et reprirent probablement leurs anciennes allures; car, sous un tel régime, des talents du genre des leurs trouvaient facilement emploi et impunité l !
1 Tous les détachements de l'armée rérolntionnaire prenaient ie nom d'ax«
Cependant, d'anciens militaires, nos compagnons d'infortune, craignant que les jeunes prisonniers, exaspérés des rigueurs de leur captivité, ne fussent enfin tentés d'employer ces armes pour mettre violemment un terme aux maux dont nous étions accablés, demandèrent à un membre du district de Senlis , alors de service au château , de faire éloigner le tombereau; ce qui eut lieu.
Le lendemain au point du jour, trois mauvaises charrettes arrivèrent dans la cour de notre prison; la garde nationale les escortait; la ville les avait fournies. Martin fit monter sur la plus élevée, comme en triomphe, toutes les jeunes pesonnes du convoi. La duchesse de Duras, femme sans égale par son noble caractère, ses vertus, sa dignité, s'y plaça, sans que Martin osât s'y opposer. Les malheureuses mères, auxquelles on enlevait ainsi leurs filles, fondaient en larmes; c'étaient des cris, des gémissements tels que l'on dut en entendre au massacre des innocents. Tous les détenus se pressaient auprès des voitures, nous prodiguaient les soins les plus recherchés. Le commandant du détachement s'en indigna, les fit consigner. Que craignait-il ? Hélas ! à cette funeste époque, lorsque les armées françaises portaient au loin l'épouvante et la destruction, d'autres Français, dans l'intérieur, se laissaient timidement enchaîner, opprimer, égorger comme de vils esclaves. La postérité pourra-t-elle croire qu'il ait existé, en même temps, dans une même nation, tant de bravoure et tant d'inertie!
Martin, ayant achevé l'appel nominal des partants, nous fit jeter, pour ainsi dire, dans les autres voitures destinées aux femmes, tandis que lui-même, accompagné de son scribe, montait dans une antique berline dorée , attelée de quatre chevaux de luxe, équipage somptueux enlevé, à cet effet, au château de Liancourt. 11 nous précédait, vingt hommes de la garde nationale de Chantilly nous escortaient; nous
mée, marchant sons nn môme chef, dans nn but déterminé , et sous la direction 6Uprême du comité de sûreté générale.
traversâmes ainsi la ville , où nous recueillîmes autant d'injures que l'on y comptait d'habitants.
Amédée , placé sur le seuil d'une porte, m'attendait : il s'élança vers moi; un soldat l'en éloigna à coups de baïonnette. Je voilai ma tète avec mon manteau ; mon corps et mes facultés s'engourdirent. Un brouillard, formé par mes larmes, isola de moi tous les objets. Dans cet état d'anxiété qui rend impassibles, les cahots multipliés de cette charrette , traînée péniblement sur un pavé raboteux et faisant retomber continuellement nos malles sur nos corps meurtris, ne m'affectaient nullement: mes compagnes en gémissaient. Placées à la hâte dans la même voiture, ne nous connaissant que de nom, nous partagions une semblable infortune; le vent, la pluie, nous tourmentèrent pendant toute la route, qui duradix-huitheures.
Martin nous compta de nouveau à Vauderlan , nous poussa , et nous fit entrer dans une misérable auberge , où l'on nous servit de la soupe grasse , des légumes , de la viande fraîche , du pain blanc : il arriva que les prisonnières , privées depuis plus de six mois de bonne nourriture, mangèrent pour la plupart avec avidité; car en toute circonstance l'appétit et le désir maîtrisent l'homme!
Le repas était à peine terminé , lorsque le commandant de l'escorte nous exhiba Je décompte des frais de conduite, se montant à 3,000 francs; les assignats dans la dépense courante étaient encore au pair. Plusieurs d'entre nous qui, à défaut des non-payantes, devaient solder le tout, se récrièrent vivement. Le commandant jura qu'il ne lui en revenait pas un denier pour sa part ; que les gardes nationaux s'acquittaient de cette corvée par patriotisme : ma quote part fut de 600 francs, nous fûmes taxées ad libitum !
Un des cousins de ma bonne Thérèse avait voulu nous escorter, espérant, grâce à son uniforme, être en état de nous rendre quelque service; il me le dit lorsque j'entrais à l'auberge. « Non, non, lui répondis-je, je ne vous compromettrai pas; puissent mes parents ignorer où vous me conduisez; puissent-ils, pour leur repos, oublier que j'ai existé! »
Martin prenait l'avance à chaque village que nous travcr-
sions; son secrétaire mettait pied à terre, ameutait les habitants, venait à leur tète nous insulter, nous couvrir de boue, nous jeter des pierres : c'était, suivant eux, remplir un vrai devoir civique !
Nous entrâmes à Paris vers dix heures du soir, nous arrêtâmes à la maison d'arrêt de Saint-Lazare. Le concierge , tant nous étions en piteux état, refusa de nous y recevoir. Les passants disaient en nous voyant : « Ce sont de pauvres paysannes; » d'autres, moins compatissants, s'amoncelaient autour des charrettes, nous donnant en jurant le nom d'aristocrates : ces sortes de scènes étaient alors fort recherchées par les oisifs de la capitale. Ce mode de persécution contre les nobles et les gens distingués prévalait tellement que, les jours d'exécution, la place était encombrée; car, cette multitude avide de se repaître de ces atroces sensations, épiait curieusement comment tant d'illustres personnages, figurant ci-devantavec succès sur la brillante scène du monde , supportaient ce triste passage de l'existence au trépas, une mort violente saturée d'amertume !
Le crime fait la honte et non pas l'échafaud, mais tout le sang d'un honnête homme se fige en y pensant !
Sans avoir donné aucune instruction sur notre destination, Martin nous avait quittées à la barrière. Ce fut alors que , repoussées de Saint-Lazare , l'impitoyable commandant de notre escorte nous conduisit successivement à Sainte- Pélagie, aux Madelonnettes, à la Conciergerie, enfin au guichet extérieur de toutes les geôles de Paris; nous y fûmes constamment injuriées et refusées. Ici la maison regorgeait de prisonniers; là des femmes n'étaient point admissibles; ailleurs nous n'étions pas annoncées Ces cupides concierges ne nous estimaient pas assez riches pour payer des geôliers et des bourreaux. Lorsque le commandant eut enfin deviné ou présumé la vraie cause des refus obstinés qu'il essuyait, il s'efforça de les désabuser, et, en dépit de notre chétive apparence, il répondit de nous sur sa tète : « Ce sont, leur disait-il , des nobles , des duchesses , des comtesses , toutes fort riches. » On ne le croyait point.
Enfin, ce méchant homme, voulant à toute force se débarrasser de nous, leur disait en jurant : « Si le salut de la nation n'en dépendait pas, je les laisserais s'enfuir ». Il demandait à tous les concierges qui nous éconduisaient de vouloir bien, au nom du repos public, lui indiquer un lieu sûr où il pût nous déposer!
Tel était l'excès de nos souffrances qu'un cachot nous paraissait un asile sortablc ; on y mourrait peut-être de suite et moins douloureusement. Le commandant parlait déjà de nous reconduire à Chantilly : « Il ne prétendait pas risquer sa tète pour de semblables pécores! » Les charretiers s'y refusaient; mais, en dernier lieu, à la prison de la Force, où nous fûmes présentées, le concierge le Beau, ayant indiqué le Plcssis comme nue maison d'arrêt nouvellement ouverte , nous y allâmes.
Parvenues au haut de la rue Saint- Jacques , un soldat de notre escorte frappa violemment à la porte extérieure de cette maison; le portier répondit que la demeure n'était pas encore habitable : « Ouvrez, ouvrez, criait le commandant, ce sont des dames de haut parage, une aubaine infiniment meilleure qu'elle ne le paraît! »
À ces mots de dames, d'aubaine, à la menace que firent les gardes nationaux et les charretiers de nous abandonner au hasard dans la rue, faisant ainsi retomber sur le portier tous les dangers dont notre évasion menaçait la république, la porte tourna bruyamment sur ses gonds; nous entrâmes dans une vaste cour, encombrée de pierres et de charpentes. La nuit était profonde, l'enceinte obscure; les conducte-irs accrochèrent plusieurs fois, faillirent nous verser, nous- mirent à terre, ainsi que nos effets, nous accablèrent d'injures, nous demandèrent pour boire, plaignirent leurs chevaux, nous envoyèrent mille fois au diable, et se battirent avec le portier pour sortir.
Le parent de Thérèse dit au commandant : « Ce lieu-ci ressemble plus à un coupe-gorge qu'aune prison. — Tant pis pour elles, » répondit le commandant. Il nous quitta. Cependant à droite, à peu de distance de nous, une porte
bâtarde s'ouvre avec fracas ; un nègre bien vêtu descend lestement, s'avance , nous éclaire , nous aide à monter un escalier extérieur roide , sans rampe, à moitié achevé, et nous fait asseoir dans un vestibule nouvellement peint. Notre épuisement était tel que nous discernions à peine les objets; mille pensées diverses, sinistres, sans liaison, sans vraisemblance, se succédaient rapidement dans nos esprits; nous étions en proie aux plus affreux pressentiments!
Le nègre nous quitta; nous entendîmes des jurements exécrables; le silence, la consternation régnèrent parmi nous. Puis, un grand bruit de clefs, de verroux, nous frappa, et précéda l'ouverture d'une porte masquée , d'où nous vîmes s'élancer trois hommes en carmagnole *, portant chacun un flambeau à la main. Ils nous les passèrent près de la figure, entremêlant de blasphèmes lespropos indécents qu'ils tenaient entre eux, Deux soldats de notre escorte, le cousin de Thérèse et un de ses amis, leur ayant donné la liste de nos noms, s'éloignaient à regret; mais nous voyant si pâles, si effrayées, Cléret dit aux guichetiers : « Nous ne les remettrons qu'au directeur de la prison, nous répondons d'elles. »
Les geôliers s'écrièrent grossièrement : « Restez , si vous voulez; ne sont-elles donc pas aussi bien avec nous qu'avec vous? Ah! le directeur, il se dérangera, n'est-ce pas, pour de semblables péronnelles? »
Ils ouvrirent alors une grande salle contiguë, nous y firent entrer deux à deux, demi-morles, harassées de fatigue, nous nous jetâmes dans les stalles adossées contre les murailles.
Heureusement pour nous toutes, je reconnus que le nègre était un certain Théodore ayant servi comme valet de chambre une créole de ma connaissance; je l'appelai par son nom, il y répondit avec empressement; je lui donnai quelque argent, lui demandant à vorx basse : « Dans quelle maison sommesnous? » Il mit son doigt sur sa bouche, m'engagea seulement à cacher mon argent, mon portefeuille : «Ils voleront tout, » ajouta-t-il. Voler, pensai-je, massacrer ensuite!
1 Sorte de vêtement, dit patriotique et alors à la mode.
Pendant assez longtemps nous essuyâmes les mauvais propos de ces hommes ivses, grossiers, avides; mais ils se tinrent constamment loin de nous; Cléret et son camarade étaient en faction à l'entrée de la salle.
Vers deux heures du matin, le concierge, en robe de chambre dépiqué blanc, un madras artistcment arrangé sur la tête, arriva dans la salle , nous regarda fort attentivement l'une après l'autre, nous passant une lanterne sous le nez, et disant d'un air patelin : « Allons, soyez tranquilles, mes belles; >ous achèverez la nuit ici, on m'a trompé, je le vois; vous paraissez, pour la plupart, des femmes bien nées, je m'y connais! »
Il nous quitta; les geôliers nous apportèrent en jurant deux seaux; l'un, rempli d'eau, s'épancha presque entièrement sur le carreau, et le guichetier nous dit dédaigneusement : « Buvez, puisque vous avez soif; on ne refuse ici de l'eau à qui que ce soit. Mais ces maudites femmes, ça ne boit que de l'eau; ces bons lurons d'hier, c'étaient aussi des prisonniers buvant des liqueurs, nous en donnant; il n'y a rien à faire aujourd'hui, car ces duchesses, ces comtesses, comme notre Haly les nomme, elles font pitié! »
Ils fermèrent la porte, nous laissèrent dans l'obscurité; les fenêtres n'étaient pas vitrées; le vent était froid et impétueux, nous avions passé trois nuits sans dormir; nos vêtements, trempés par la pluie, contribuaient encore à rendre notre malaise plus insupportable. Nous nous occupâmes néanmoins de dérober à l'œil de nos cupides gardiens les effets précieux que nous possédions; et, lorsque le jour vint à poindre, l'aspect hideux des objets qui frappèrent nos regards nous prouva que nous étions renfermées dans la prison la plus vaste et la plus rigoureuse.
Dès six heures du matin; les geôliers nous demandèrent la bien venue ; nous les priâmes en vain de nous apporter un journal; ils répondirent : « Tout cela ne vous regarde plus. »
Les deux gardes nationaux de Chantilly prirent congé de nous; je les remerciai de leurs bons offices. Oui, certainement par leur noble caractère , ils étaient fort au-dessus d'une ré-
compense pécuniaire : ils la refusèrent. Une conduite comme la leur n'a pas la cupidité pour mobile.
Immédiatement après leur départ, deux guichetiers s'établirent à poste fixe dans la salle que nous occupions, ce fut seulement à midi que nous en obtînmes des aliments à notre choix; nous leur payâmes largement du vin et des liqueurs, cette générosité les rendit forttraitables.
Un jeune homme de très- mauvaise mine vint à son tour nous surveiller; les deux chiens énormes qui l'accompagnaient nous effrayèrent : « Mettez ces animaux dehors, lui dit mademoiselle de Pons. — Je les mène partout avec moi, repritil brusquement, pour mettre à la raison les agitateurs. Hier nous avons guillotiné Camille Desmoulins, Danton et sa clique. Il faut que la nation se défasse de tous les aristocrates. »
Ainsi dans l'état civilisé , il existe des êtres dont le métier est de verser le sang humain !
Nous apprîmes parle garçon bourreau, qui resta près de deux heures avec nous, que ce Danton , génie infernal, créateur du gouvernement révolutionnaire, et Camille Desmoulins, que les prisonniers de notre sorte regardaient comme leur avocat, avaient, par le plus étrange hasard, succombé en même temps. Robespierre et Collot d'Herbois triomphaient !
Le nègre reparut m'apportant en secret d'anciens journaux, où je lus sur les événements qui avaient eu lieu des détails que j'ignorais.
Martin arriva vers deux heures, nous regarda d'un air sombre, tandis que le commandant de notre escorte, qui était présent , rayonnait de joie de nous voir enfin si étroitement claquemurées : « Nous sommes donc dans la prison spéciale du tribunal révolutionnaire? dit à Martin une jeune fille de notre convoi. — Pourquoi pas? » lui répondit-il brusquement. Et, m'arrachant de dessus les épaules un grand manteau de drap qui me couvrait, il s'éloigna précipitamment en disant qu'il allait rendre compte au comité de sûreté générale. Nous ne le revîmes plus.
Grandpré, inspecteur des prisons, entra vers six heures
du soir dans la salle où nous étions, demanda avec humeur le concierge, et nous dit mielleusement « qu'il ignorait pourquoi l'on nous avait amenées au Plessis, prison exclusivement réservée au tribunal révolutionnaire, où l'on ne pouvait même être renfermé que par un ordre exprès de Fouquier- Tinville, accusateur public. Si vous êtes, ajouta-t-il gaîment, prévenues de vols ou d'autres légers délits, je vous ferai conduire de suite àBicêtre ou au Luxembourg?
«Au Luxembourg! au Luxembourg î » s'écrièrent naïvement la plupart d'entre nous, s'imaginant qu'une prison, pour la (vie sauve, était alors préférable à telle autre : parmi les prisonniers il y avait, sous ce rapport, une foule de préjugés absurdes , tant la captivité altère et rétrécit les idées.
Le concierge Haly survint tout essoufflé. Grandpré le tança vertement, lui reprocha de s'absenter continuellement d'un poste d'où dépendait la sécurité de la république, lui demanda, de la manière la plus impérieuse, « de quel droit, par quelle autorisation il nous avait reçues? » Haly balbutia une sorte d'excuse , disant « qu'un nommé Martin de Chantilly lui en avait intimé l'ordre. — Quel est ce Martin ? reprit sèchement Grandpré; à quel titre s'ingère-t-il de prononcer sur la destination de ces femmes? Je n'ai même jamais ouï prononcer ce nom, ni dans le comité de sûreté générale, ni même au tribunal révolutionnaire. — Je ne le connais pas non plus, » dit timidement Haly.
Touché de l'état d'anxiété dans lequel il nous trouvait, et choqué que nous fussions placées , sans sa permission , sous la main de Fouquier-Tinville , cet inspecteur, à peine âgé de trente ans, d'une figure distinguée, paraissant spirituel, bien élevé, s'énonçant avec douceur et facilité, nous assura qu'il se rendrait de suite au comité de sûreté générale , toujours en permanence, et qu'il en obtiendrait notre transfèrement.
Mais Haly sortant tout-à-coup de sa profonde rêverie , s'és'écria : « Ces femmes-là, m'a-t-on dit, ont été amenées de Chantilly au Plessis, comme ayant excité des troubles; ce ne sont pas des voleuses ainsi que tu le crois, Grandpré, ce sont
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(le grandes dames de l'ancien régime, des duchesses, des nobles , des agitatrices ! »
La tète de Méduse ne produisit jamais un effet aussi terrible, aussi subit, que ce mot agitatrices, répété par Grandpré, répété par nous toutes 1 Nous restâmes anéanties, sans mouvement, sans couleur, sans pulsation, et l'inspecteur oubliant à l'instant la promesse qu'il avait faite, tout ce qu'il avait dit d'obligeant à ces jeunes personnes lorsqu'il les croyait de vulgaires criminelles, s'éloigna de nous avec horreur, ordonnant au concierge de régulariser l'écrou, et de nous faire préparer des chambres et des lits.
A onze heures du soir, le lendemain de notre arrivée, un geôlier nous annonça qu'Haly nous attendait dans le vestibule; le nègre me prit par le bras m'entraîna précipitamment, ainsi qu'une jeune fille d'émigré qui par hasard se trouvait près de moi, et nous conduisit toutes deux versHaly, en me disant tout bas : « Ne répondez pas aux questions qu'il vous fera. Soyez généreuse pour moi et mes camarades; je réponds de tout. »
Nous trouvâmes le concierge debout, s'appuyant négligemment sur la table; un jeune garde national, faisant l'office de greffier, inscrivait nos noms sur un registre.
Haly nous lut à haute voix le document remis par Martin; il consistait en une simple nomenclature écrite au crayon sur un carré de papier, et se terminait par ce mot : agitatrices. Il nous requit ensuite de lui livrer notre argent, nos diamants, nos ciseaux, nos couteaux, aiguilles, épingles, ajoutant d'un ton emphatique que, sous peine de mort nous ne devions garder ni miroir ni aucun objet métallique.
Le nègre s'était emparé de mon nécessaire, de mes effets, et, sans me laisser même le temps d'écouter Haly , il nous fit monter rapidement l'escalier, d'où j'entendis le concierge qui disait: « Mes belles , vous n'abuserez pas de ma confiance; je vous laisse la jouissance des objets de toilette qui vous sont utiles. )>
' Les geôliers, impatients de voir terminer un interrogatoire qui, par suite de notre franchise, pouvait amener un dépouii-
lement complet, et les priver ainsi des profits journaliers qu'ils espéraient nous extorquer, s'empressèrent de nous conduire dans les chambres qui nous étaient destinées.
Il fallait, pour y atteindre, monter six étages séparés les uns des autres par des guichets que surveillaient nuit et jour des gardiens et d'énormes chiens; tous, chiens et hommes, également disposés à happer le prisonnier qui tenterait de s'évader. Ces fermetures multipliées étaient si basses, si étroites qu'on devait presque ramper en les franchissant.
Parvenues rapidement sous les toits, le gardien préposé à la surveillance de cet étage nous reçut avec rudesse , me poussa au hasard avec ma jeune compagne dans le réduit sombre le plus proche , et nous enferma sans lumière, sans eau, sans nourriture. Nons y restâmes assez longtemps, n'imaginant même pas qu'il y eût moyen d'alléger ce nouveau surcroît de misère. Mademoiselle Gaverolles, ma compagne, était à moitié morte; la fatigue, l'effroi, l'inanition l'accablaient sans mesure; elle se trouvait, par suite de l'émigration de ses parents, dénuée, à seize ans, de ressources et d'espérance. Je pris d'elle un soin maternel dont elle me témoigna constamment sa gratitude.
Le nègre vint à passer dans le corridor; il enfermait à côté de nous deux femmes de notre connaissance. Je l'appelai : il ouvrit aussitôt lesverroux, nous apporta une lampe allumée, promit de nous monter de l'eau et des aliments.
Le gardien de notre étage , ancien cocher du duc de Nivernais, accourut en jurant, et réclama vingt sols pour l'huile. Tiens, ami, lui dit Théodore, en lui mettant une pièce de cinq francs dans la main; ne te fâche pas, ces dames sont « très-généreuses, apporte-leur ce qu'elles demanderont; ne les tourmente pas, ce sont des parentes de ton vieux maître. — Que ne le disais-tu plus tôt? » répondit le cocher.
J'étais à peine étendue , tout habillée , sur mon lit lorsqu'un geôlier ouvrit inopinément ma porte, « Lève-toi, me dit-il, une de tes camarades te demande. » Il ajouta eu grognant : « Tous les caprices de trente femmes, ce maudit noir... demain elles n'auront plus d'argent. »
Je le suivis : je trouvai dans un galetas la pauvre comtesse de Gamache-Rohan , néeChoiseuî, seule, baignée de larmes, tristement assise, manquant de courage et de force pour apprêter son lit. Depuis vingt-quatre heures elle était à jeun , ne connaissant particulièrement aucune de nous; elle m'avait fait appeler parce que, me dit-elle, ma physionomie lui avait inspiré l'idée que je répondrais à sa confiance. Une imagination ardente , des manières absolues et bizarres l'isolaient habituellement de toute relation; elle adorait ses filles, le chagrin d'en être séparée la rendait insensée. Je lui reprochai doucement son inertie qui la privait des objets les plus nécessaires ; elle me répondit romanesquement : « Puis-je par de tels soins gâter mon malheur, m'en distraire un instant ? « Une cruche remplie se trouvant à côté d'elle, je la vis puiser dans le creux de sa main quelques gouttes d'eau dont elle étanchait sa soif. J'arrangeai son lit, je lui donnai un verre, des draps, des aliments, et lorsqu'elle fut couchée, le guichetier me ramena dans ma chambre et m'y verrouilla.