‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 59 sur 126 · LE CORRIDOR DES GRACES · texte numérisé non relu

LE CORRIDOR DES GRACES

Nos réduits nouvellement blanchis, les fenêtres à demi murées, les vitrages couverts de plâtre ainsi que les planchers, les couchettes , les chaises grossières , les matelas de coton provenant des maisons royales; enfin l'ensemble et les détails donnaient à cette prison l'aspect le plus bizarre. Le ci-devant collège du Plessis, réuni à celui de Louis-le-Grand, formait, sous le nom du premier, la plus vaste prison de l'Europe.

Pendant les trois premières semaines nous n'eûmes nulle communication avec les prisonnières qui habitaient l'étage inférieur; aucun guichet ne nous en séparait, mais la plupart d'entre nous se flattant encore d'être d'un moment à l'autre transférées au Luxembourg ou ailleurs, savaient un gré infini à Grandpré de nous tenir éloignées des prévenues de conspiration, et même quelques-unes nous parlaient avec effroi, éloignement, de ce genre de prisonniers. Cette idée absurde soutint assez longtemps le courage de notre petite troupe , dont le plus grand nombre rédigeait, signait, envoyait journellement des pétitions, soit à Fouquicr-Tinville, soit au comité de sûreté générale. J'en redoutais le résultat; mais heureusement les geôliers auxquels ces dames les confiaient en furent si ennuyés qu'ils les brûlaient, même en notre présence, et l'un d'eux m'ayant souvent vue chez la duchesse deNarbonne, son ancienne maîtresse, me dit confidentiellement : « Si vous continuez à pétitionner, vous ne passerez pas la semaine, car l'accusateur public, Haly et nous, en sommes fatigués. »

En effet, déclinant sans cesse la juridiction du tribunal révolutionnaire , nous devions irriter Fouquier-Tinville, qui débarrassait promptement, et lui et les concierges et les gardiens, de tout prisonnier devenu importun.

Nous cessâmes donc cette écrivaillerie , et bien nous en

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prit,* d'ailleurs, les communications clandestines au dehors étaient plus faciles qu'à Chantilly. Les geôliers se prêtaient volontiers à porter des lettres, à faire de petits achats; s'arrangeaient de telle sorte avec leurs, camarades des autres maisons d'arrêts, que plusieurs d'entre nous, ayant leurs maris ou leurs frères, soit au Luxembourg, soit aux Madelonnettes, en recevaient journellement des nouvelles.

Peu à peu nous perdîmes la faculté de nous faire apporter à manger du dehors. Le maximum rendait les vivres chers, rares et mauvais. Les gardiens s'ennuyaient de ces allées et venues continuelles; et bien que chaque cruche d'eau qu'ils nous apportaient leur fût très-largement payée, ils refusaient assez souvent de nous en monter.

Les aliments que nous pouvions obtenir du traiteur de la maison étaient à peine suffisants pour les payantes; nous devions encore les partager avec huit femmes pauvres, venues avec nous de Chantilly. Comment pourrait-on refuser un morceau de viande, un verre d'eau à une compagne d'infortune...., en prison !

Jp. me nourrissais avec une soupe à l'eau et du chocolat que je préparais moi-même.

Cependant, malgré notre bonne volonté et les privations personnelles que nous nous imposions, nos ressources pécuniaires diminuaient journellement. Les huit femmes indigentes furent réduites à demander au concierge la pitance allouée gratuitement aux prisonniers; elle consistait, pour vingt-quatre heures, en une demi-livre de pain noir, et une dégoûtante galimafrée, que des marmitons crasseux versaient dans nos écuelles de bois; Haly ajouta pour chacun de nous un gobelet et un couvert de la même matière. Cette quantité d'aliments était véritablement insuffisante; les prisonniers indigents habitant le rez-de-chaussée se jetaient avidement sur les débris de vivres que les geôliers descendaient de nos chambres, et ceux-ci les leur abandonnaient par pitié.

Haly avait donné aux nombreux corridors de la prison les dénominations les plus bizarres : ceux qu'habitaient les femmes se nommaient corridors des Grâces , corridors des Par-

ques; ceux des hommes portaient les noms de Brutus, de Scévola, etc.

Ce corridor des Grâces, qui servait de dégagement à nos réduits, avait trente-cinq pieds de long sur trois et demi de large; logées deux à deux dans chaque cellule, nos lits se touchaient; l'espace vacant était si borné que, pour placer une chaise , il fallait tenir la porte ouverte. Cependant, durant six semaines, il fut notre seule promenade ; nous le parcourions successivement à heure fixe, pendant un certain laps de temps; et, malgré les soins multipliés que nous prenions, soit en y jetant du vinaigre, soit en y brûlant du genièvre, il devint bientôt infect et putride. Les maçons travaillaient sans cesse dans nos chambres; ils muraient ou démuraient nos fenêtres, renversaient par malice ou maladrcse du plâtre sur nos meubles, et nous assourdissaient par d'atroces chansons.

Lorsque je les entendais hurler, je me disais : La cruauté et la démoralisation deviennent donc extrêmes en France, puisqu'elles sont parvenues à étouffer toute pitié, dans les êtres où l'ambition, le luxe, l'intrigue sont pour ainsi dire ignorés; mais alors la multitude était convaincue qu'il fallait, à tout prix, par tous les moyens possibles, conquérir la liberté , l'égalité ; et sans examiner si les voies qui pouvaient les lui procurer étaient licites ou non , elle suivait aveuglément la direction que les terroristes lui imprimaient. Elle était sans prévoyance et sans humanité. Les hommes influents pouvaient tout entreprendre avec la certitude du succès; car depuis la condamnalion inique et violente de Camille Desmoulins, aucun écrivain n'avait élevé la voix en faveur de la justice outragée. La cessation d'un tel régime, pensai-je, ne naîtra jamais d'un noble mouvement d'indignation nationale !

Grandpré, bien qu'il inspectât tous les jours la plus grande partie des bâtiments de la prison, n'était pas encore monté à nutre étage. 11 y vint un jour, et parut surpris de nous voir gardées si étroitement; les geôliers alléguèrent de mauvaises raisons; il les tança, leur enjoignit expressément de noua

laisser communiquer, si nous le voulions,.avec les prisonnières du corridor des Parques. Espérant y trouver quelques femmes de notre connaissance, nous profitâmes aussitôt de cette permission. Hélas! ces pauvres prisonnières, nées dans les dernières classes, étaient couvertes de haillons, et ramassées au hasard dans les départements, elles parlaient divers patois, se querellaient perpétuellement, sans pouvoir mutuellement se comprendre ou s'accorder. Toutesattendaient avec résignation l'acte qui devait les mettre en jugement; car, quoique le régime de la Terreur fût en pleine activité pour les hautes classes, il n'avait point encore atteint, à l'égard des autres, le degré d'audace et d'injustice auquel il parvint quelques mois plus tard.

Fouquter-Tinville n'osait pas encore livrer publiquement à ses sicaires , ensuite aux bourreaux, les individus pauvres, isolés, inconnus, ne pouvant certainement être ni complices ni promoteurs du privilège. L'accusateur public demandait seulement aux proconsuls en mission l'arrestation des prêtres, des nobles, des riches, des gens à talents ; mais dans ces temps d'horrible mémoire tout Français était complice ou victime; heureusement, pour l'honneur de la nation, il se trouva des citoyens de tous rangs qui aimèrent mieux souffrir que proscrire. La persécution s'étendit sur eux : elle fut atroce, sans terme et sans choix.

L'enceinte que Grandpré nous avait désignée pour promenade était couverte le matin d'une foule de prisonniers de tout âge, de toute profession, de soldats de toute arme. Vers six heures du soir, ils étaient consignés et verrouillés dans leurs chambres. Les gardiens nous sommaient alors de descendre dans la cour; nous franchissions péniblement, pour nous y rendre, cinq étages séparés par des guichets; nous traversions les corridors de Drutus, de Scévola. Les prisonniers qui, à prix d'argent, obtenaient des gardiens de ne pas être renfermés, se pressaient sur notre passage, nous saluaient respectueusement, demandaient en vain nos noms à leurs guichetiers, qui ne répondaient jamais à de semblables questions.

tlette partie de la cour servant de promenade avait à peu près deux cents pieds de long sur cinquante de large; exposée une partie du jour à l'ardeur du soleil, elle était, de plus, toujours couverte de plâtre, de poussière et d'immondices. Nous y passions deux heures exposées à la vue d'hommes à moitié vêtus, et pour la plupart d'une saleté extrême; ces prisonniers nous adressaient quelquefois la parole à travers les barreaux. Cet aspect douloureux, ces êtres humains qui, dans cette horrible situation, ressemblaient à des animaux, cet état complet d'abaissement si contraire à la dignité de notre espèce, m'effrayaient tellement que j'en détournais constamment les yeux. Les prisons, la mendicité, les supplices sont les côtés hideux de la civilisation !

Des maladies contagieuses s'étant manifestées à la Conciergerie, Fouquier-Tinville ordonna que les prisonniers seraient transférés soit à Bicètre, soit au Plessis. Il nous en arrivait à chaque heure; en sorte que les réduits vacants à notre étage furent tous occupés. Nous distinguâmes parmi ces nouvellesvenues mesdames de Bussy et de Grimaldi. La générosité, la franchise, les belles qualités de la plus âgée nous la rendirent chère. Madame de Grimaldi était si inquiète, si alarmée sur sa position, qu'elle se livrait peu à la société.

Madame de Bussy avait été jetée, pour ainsi dire, de prison en prison; elle nous donna les détails les plus curieux sur les diverses geôles; elle nous raconta, avec effroi, avec indignation, les excès, les crimes inouïs commis dans la Vendée; les femmes, les enfants, les vieillards, immolés par le vainqueur. Ces contrées malheureuses, si impitoyablement dévastées, sont cependant les seules, dans ces temps funestes, qui aient constamment maintenu l'honneur français, résistant courageusement au système terroriste, et conservant ainsi dans toute leur énergie les sentiments qui honorent l'humanité.

Nous pûmes nous convaincre par ces tristes récits, que la destruction d'une multitude de Français entrait dans les projets des comités du gouvernement; qu'ils y marchaient parle fer, ison et l'échafaud. Leurs attentats envers la famille royale >«uil)laient assurer que tout était permis à qui avait frappé si VI. 15

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haut. Qu'étions-nous? Comment nous flatter d'échapper à leurs coups!

Madame de Bussy nous fit connaître aussi les particularités qui accompagnaient les jugements à mort du tribunal ; nous l'écoutions avec avidité, avec émotion. Nous savions que l'échafaud nous attendait, mais comment mourrait-on? Les femmes, à la Conciergerie, d'où venait notre amie, habitaient un corps de logis tout à fait distinct de celui des prisonniers; ils pouvaient tous se parler à travers la grille qui séparait les deux cours.

Madame de Bussy avait vu dans cette prison la duchesse de Choiseul et celle de Grammont; cette dernière, appelée au tribunal, ne descendait pas; la duchesse de Choiseul, sa bellesœur, cherchait à la hâter : « Qu'ils attendent, répondit madame de Grammont, ils iront toujours trop vite. »

Une madame de Chary parut au tribunal dans tout l'éclat de la jeunesse, de la beauté, rehaussé encore par la parure la plus élégante; elle disait : « Ils n'oseront jamais faire tomber une aussi jolie tête. » Ils la condamnèrent à l'unanimité, et le féroce Fouquier-Tinville se plaça sur le balcon en face même du tombereau qui la conduisit au supplice.

Madame Roland paraissait si calme en sortant du tribunal, que les prisonnières, la croyant acquittée, l'en félicitèrent : « Je suis condamnée, leur dit-elle; je m'y attendais. »

Elle passa la nuit qui précéda son exécution à écrire à ses amis; prit avec dignité et douceur congé de ses compagnes d'infortune, et, arrivée en face de la gigantesque statue de la Liberté, au pied de laquelle le supplice avait lieu : «0 liberté! s ecria-t-elle , que de forfaits se commettent en ton nom. » Ce courage admirable ne se démentit pas. Des êtres dénaturés purent seuls trancher les jours d'une femme si favorablement organisée.

C'était dans ce redoutable séjour, dans cette prison de la Conciergerie, que madame de Bussy se trouvait à l'époque même de la mise en jugement de Danton et de Camille Desmoulins. L'accusateur public, dans le cours des débats, dfe manda compte à Danton des 50 millions qui lui avaient et

confiés pour soutenir l'esprit public. Danton convint les avoir reçus, mais il ne voulut pas en nommer le donateur; au reste les deux conventionnels se défendirent si éloquemment tjue l'auditoire était disposé à les délivrer, lorsque le président Dumas fit intervenir à temps un décret de la Convention qui les mit hors la loi. Les huissiers, les gendarmes les enlevèrent du banc des accusés, les ramenèrent dans l'intérieur de la Conciergerie, où ils passèrent la nuit en orgie, noyant ainsi dans le vin leurs remords et leurs craintes, si toutefois pareilles gens connaissent le repentir.

Les charrettes qui conduisaient les condamnés au supplice pouvaient être facilement aperçues par les prisonniers de la ( .< mriergerie. Madame de Bussy y vit jeter l'ex-capucin Chabot, promoteur du iO août. Il parlait encore pour sa défense, lorsque l'exécuteur public lui coupa les cheveux et l'entraîna violemment à la mort. La sonnette du tribunal retentissait sans cesse à la Conciergerie, et formait un contraste effrayant avec le silence et la stupeur qui y régnaient habituellement. Les logements sales, humides, fétides, de ce séjour mortuaire étaient payés d'avance 15 fr. par mois; et pour un lit que les prisonniers, jugés de suite ou transférés, occupaient à peine quelques heures.

La reine de France, Marie-Antoinette, y subit pendant trois mois, les traitements les plus inhumains : gardée à vue dans une chambre basse et malsaine, elle obtint, mais avec peine, d'être servie par une femme. Le choix tomba sur la fille de Le Beau, concierge de la Force. A quinze ans 1 chargée d'un tel emploi ! Cette jeune personne, devenue depuis la femme d'Haly, se faisait remarquer par la finesse de ses traits, la délicatesse de sa complexion. Que les physionomies sonttrompeuses ! Jamais, je le crois, âme aussi insensible ne fut revêtue d'une enveloppe plus gracieuse. Elle avait aussi, conjointement avec son père, surveillé M. le duc d'Orléans, qui, nous disait-elle, avait conservé jusqu'au dernier moment une présence d'esprit, une dignité extraordinaires.

Madame Halv racontait que l'infortunée reine de France, aussi longtemps qu'il lui fut permis de be servir d'aiguilles et

de ciseaux, raccommodait elle-même les grossiers vêtements dont elle était couverte; et, lorsque tout moyen de lire et de travailler lui fut enlevé, elle arrachait les fils d'une tapisserie en lambeaux qui recouvrait la muraille de son cachot, et les tressait artistement sous diverses formes. Elle prépara avec soin la robe blanche et la coiffure qu'elle portait en allant au supplice. 0 honte éternelle pour la France ! l'épouse d'un roi périr sur l'échafaud 1 Sa bonté, sa piété, sa résignation durant sa captivité, furent telles que la femme d'Haly, qui assurément sous ce rapport est au moins digne de foi, nous assura que son père en avait été étonné.

Par suite, les prisonniers mis en jugement ne rentrèrent plus dans l'intérieur de la Conciergerie; conduits par des gendarmes dans la salle dite des accusés où se trouvaient les défenseurs officieux, ils étaient de là emmenés sur les gradins des délinquants, en face des jurés. Ils entendaient Fouquier- Tinville lire leur acte d'accusation; un bref interrogatoire avait lieu, des témoins apostés déposaient à charge, quelques débats s'effectuaient pour la forme, les jurés se retiraient pour délibérer, puis allaient aux voix. Le président, assisté de deux juges, ayant posé les questions, proclamait la solution, appliquait la loi, le greffier rédigeait la sentence et la lisait à haute voix; les gendarmes, lorsque la peine de mort devait être encourue, ramenaient les victimes dans une salle dite des condamnés, où les bourreaux, leur ayant coupé les cheveux, s'éloignaient jusqu'au lendemain. Les infortunés destinés au supplice restaient quelquefois plus de vingt-quatre heures dans ce funeste lieu. Un jour! plus d'un jour dans uue agonie morale qui rend le trépas si pénible ! Lorsqu'un d'entre eux demandait à manger, on servait un splendide repas, dont tous pouvaient désigner à leur gré les mets, les vins, fussent-ils des plus exquis. Mais, à leur sortie de table, retombant immédiatement au pouvoir des exécuteurs, ceux-ci leur liaient les mains derrière le dos, déchiraient ou coupaient le col des chemises, attachaient aux patients l'habit sur les épaules; et, ces cruels préliminaires achevés, les soldats d'escorte contraignaient ces infortunés à descendre rapide-

ment le grand escalier du Palais de justice. La multitude agglomérée les injuriait, les voyait avec joie placés dans les

tombereaux et partir pour jamais Les rues que ce convoi

funeste traversait étaient toujours encombrées de spectateurs, gens oisifs ou malveillants, qui tous à l'envi insultaient au malheur, et se portaient spontanément sur la place de la Révolution. Là, des garçons bourreaux bien vêtus, coiffés avec recherche, sautaient lestement des charrettes, faisaient mettre, par les gendarmes, les hommes à terre, prenaient les femmes dans leurs bras, les descendaient, les aidaient à monter à l'échafaud; et, lorsque l'exécution, qui ne durait pas une minute par patient, était achevée , les innombrables assistants remplissaient l'air des cris mille et mille fois répétés : Vive la nation !

Les valets de bourreau portant pêle-mêle au cimetière de la Madeleine les cadavres mutilés, s'asseyaient sur les grands paniers pour les clore, et dérobaient ainsi aux regards les sanglants résultats de ces indignes boucheries. On versait de l'eau à torrents sur la place où elles avaient eu lieu, espérant aussi en faire disparaître les traces; mais la terre saturée de sang, ne pouvant plus en absorber, on fut obligé par la suite de transférer au faubourg Saint-Antoine l'exécrable théâtre de ces scènes infernales.

Quelques mois après son arrivée parmi nous, la respectable madame de Bussy nous fut enlevée. « Il faut à ce tribunal, nous disait-elle, des victimes et non des coupables; ce sont des tigres, non des magistrats; lorsqu'un hasard quelconque met un individu en contact avec ces hommes redoutables , cet infortuné doit périr 1 » Elle nous dit adieu avec résignation et affection, donna son argent, ses effets précieux, aux jeunes filles d'émigrés venues de Chantilly avec nous, et se déroba à nos soins empressés « qui , ajouta-t-elle, affaiblissent mon courage, au moment suprême où je dois en donner la dernière et la plus forte preuve. »

Les guichetiers pillèrent sa chambre, se partagèrent ce qu'elle contenait, et poussèrent l'audace jusqu'à nous proposer d'acheter ses vêtements. Leurs yeux, miroir de leuràme,

ne révélaient jamais aucune sensation honorable. Voir perpétuellement commettre les attentats les plus inouïs, les seconder, en profiter, étaient devenus pour eux des habitudes féroces auxquelles ils se livraient machinalement.

Le 1er messidor, un gardien vint d'un air empressé, dans la cour où j'étais, me sommer de comparaître de suite au greffe. L'heure, la manière dont il s'énonçait, la pâleur mortelle qui se répandit sur le visage des femmes qui m'entouraient, me firent présumer que mon heure dernière était arrivée. Je leur serrai la main; je suivis le greffier, il me présenta un papier. Je m'assieds près d'une table; j'ouvre cette lettre remise avec tant d'apparat, j'y vois, à ma très-grande surprise, la modique réclamation d'un fournisseur. Le nègre Théodore, constamment de garde au guichet où je me trouvais alors, dit au greffier : « Tu sais, citoyen, que les prisonniers ne possèdent ni or ni argent. Ton cousin , qui revendique une créance, est maintenant en compte ouvert avec la nation; que veuxtu de mieux? » Le greffier s'éloigna honteusement : c'était un piège odieux !

Mon prompt retour causa une vive satisfaction parmi mes compagnes; notre commun malheur nous rendait, pour ainsi dire , solidaires. L'arrêt prononcé contre une femme venue de Chantilly semblait les atteindre toutes. « C'est un essai, leur dis-je; ce moment, je vous le jure, n'est pas aussi pénible que nous l'imaginons. »

Peu de jours après cet incident, nous apprîmes la condamnation de Madame Elisabeth, et nous aperçûmes, parmi un grand nombre de prisonniers arrivant de la Conciergerie , l'abbé de la Trémoille, beau, jeune, généreux. Il fut, en traversant la cour, entouré des pauvres prisonnières qu'il avait assistées à la Conciergerie. Son transfèrement au Plessis était l'effet du ressentiment qu'avait conçu Richard en voyant l'abbé de la Trémoille exprimer respectueusement sa douleur à l'aspect de l'infortunée princesse jugée, condamnée, allant au supplice ! Le prince de Talmont et l'abbé de la Trémoille étaient jumeaux; ce fut leur extrême ressemblance qui motiva l'arrestation de l'abbé, car on n'en voulait qu'au prince. Le

premier ne désavoua pas la méprise; néanmoins cet héroïque dévoùment fut infructueux. Moissonnés tous deux dans la force de l'âge, tous deux dignes d'un sort prospère , l'un par son brillant courage, l'autre par la noblesse et douceur de son caractère, ils périrent violemment : conformité aussi frappante dans leur destinée, que celle de leur naissance et de leurs traits.

Le désespoir, l'ennui, les mauvais traitements, inspiraient aux prisonniers, et particulièrement aux jeunes gens, un tel dégoût de la vie que plusieurs se suicidèrent. L'un d'eux l'ayant en vain tenté plusieurs fois, choisit l'instant où, seul dans sa chambre, il pouvait, sans nuire à ses camarades, crier vive te roi ! Cette exclamation inaccoutumée attira les geôliers : le jeune prisonnier redoubla le vivat proscrit, lançant à la tète des survenants des barres de bois arrachées de son lit. Les gendarmes accoururent sans être requis. Il les maltraita, s'empara même d'un de leurs sabres; et prêt à s'en frapper, les soldats l'assaillirent, le terrassèrent, le conduisirent surle-champ au tribunal. Le gardien assigné comme accusateur et témoin, déposa seul, et au moment d'être supplicié, le jeune homme donna sa montre à son délateur en disant : « Tu m'as rendu le plus grand service.»

L'état-rnajor du régiment ci-devant Berry, accusé d'avoir favorisé la trahison de Dumourie/, périt sur l'échafaud; ces officiera furent les seuls détenus auxquels nos gardiens témoignassent quelque intérêt : « Tais-toi, dit l'un d'eux à une prisonnière qui chantait : Berry est condamné. »

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