‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 60 sur 126 · OPINIONS, CROYANCES · texte numérisé non relu

OPINIONS, CROYANCES

Le galetas qui précédait celui que j'habitais nous servait de lieu de réunion ; il fut tout à coup encombré par six pauvres femmes amenées de la Conciergerie. Elles parlaient divers patois, et parmi elles une fermière berrichonne, fort âgée, avait une terreur extrême de la mort. Comme je m'en étonnais : « Les jours qui sont passés, me dit-elle, sont nuls pour vous comme pour moi; l'avenir, à votre égard et au mien, est fort incertain; le présent seul nous appartient à toutes deux, j'en jouis comme vous. » La plus jeune, née en Lorraine , accoucha peu d'heures après son arrivée au Plessis. L'enfant mort-né resta quarante-huit heures sur le lit de douleur de sa mère; aucun officier de santé ne la visita. Mesdames de Duras et de la Fayette la soignèrent, et, déployant en cette circonstance cette charité et ce courage actif qui les caractérisaient, elles obtinrent, de madame Haly le transférement de la malade à l'hospice, où elle mourut en arrivant.

Les nombreux mois que j'ai passés en prison ont plus avancé mon étude favorite, la connaissance du cœur humain, que ne l'aurait pu faire la plus longue vie, car, dans cette demeure, je voyais moralement les individus comme la nature les créa, ou tels que les distinctions sociales les avaient modifiés. Vices, vertus, bons ou mauvais penchants, préjugés, mœurs, coutumes, croyances, opinions, s'y montraient sans contrainte, sans restriction. J'habitais familièrement avec les femmes les plus distinguées; je logeais porte à porte avec cinq crieuses des rues, et, soit que j'entrasse dans mon réduit, soit que j'en sortisse, elles m'arrêtaient, me débitaient leurs grossières apostrophes; et pour leur échapper si je leur donnais quelque argent, elles achetaient à l'instant même du cognac, et devenaient d'autant plus bruyantes. Ces créatures déhontées, que produit seul ce Paris si renommé par l'élégance de ses

mœurs, offrant dans toute leur personne les traces de la dégradation la plus hideuse, celles-là cependant portaient le royalisme à l'excès. Grand Dieu, où allait-il se nicher? Leurs chansons, leurs toasts étaient constamment entremêlés des cris de Vive le Roi !

Ces sonores exclamations désolaient les geôliers; et, sans réussir à leur imposer silence, ils menaçaient ou frappaient journellement ces ivrognesses. Cette manière libre, exaltée, téméraire de révéler ses sentiments au risque de périr sur l'heure, préférant ainsi la mort à la contrainte, indique une sorte de grandeur d'àme, une indépendance sauvage, qui contrastaient étrangement avec la bassesse, la grossièreté, les habitudes obscènes de mes voisines. Cette énergie qui m'étonnait, qui me plaisait, était, hélas 1 le résultat journalier d'un excès de boisson joint à la coutume vulgaire de manifester sans retenue toutes leurs sensations. Je leur représentais quelquefois les dangers qu'elles couraient : « Eh bien! ma fille, nous serons guillotinées; on ne meurt qu'une fois. »

Les guichetiers, ennuyés de ces vociférations, les dénoncèrent; jugées et condamnées, elles montèrent sur l'échafaud, criant à tue-tête : Vive le Roi!

Ladénonciation de Vadier contre Dom Gerle causa un étrange vacarme au Plessis. Nous entendîmes pendant la nuit des geôliers qui traînaient dans notre corridor de malheureuses prisonnières ; ils les forcèrent à se coucher sur des couvertures jetées sur le carreau ; ces femmes avaient été horriblement maltraitées. Les verroux ouverts, le matin suivant, nous cherchâmes avec empressement ces nouvelles arrivées, espérant leur porter secours. Nous les trouvâmes tranquillement assises dans la chambre des gardiens, et groupées autour d'une vieille fille, sèche, pâle, silencieuse, meurtrie de la tête aux pieds; les geôliers l'avaient traînée de la cour jusqu'à notre sixième étage, sans que la moindre pitié ni la résignation de leur victime les eût émus. Un tremblement involontaire et de nombreuses plaies attestaient ses souffrances; elle ne se plaignait pas, elle encourageait ses compagnes en leur serrant affectueusement la main; celles-ci la regardaient

avec attendrissement et respect. Nous leur offrîmes, suivant notre usage, un repas frugal qu'elles acceptèrent d'autant plus volontiers que depuis trente heures elles étaient à jeun.

Elles nous répondaient par oui ou par non , et nous témoignaient en toute rencontre la plus parfaite indifférence. Cependant une grosse paysanne de leur troupe, moins bien stylée, ou plus communicative, s'exprima en notre présence avec une telle vivacité, une irrévérence si choquante, sur le culte, sur les couvents, sur les prêtres, que nous nous en étonnâmes. « Elle ne croit pas à ces momeries, dit la paysanne en nous désignant la vieille fille; mais elle connaît le passé, le présent et l'avenir. » Toutes, et même une jeune et jolie personne, fraîche comme la rose, dont elle portait le nom, paraissaient haïr également et les révolutionnaires et les royalistes; les opinions politiques et religieuses de ces femmes étaient d'une nature particulière, et constamment enveloppées de formes mystérieuses.

Haly traita cette Catherine Théos, si connue alors sous le nom de \&Mèrede Dim,a,\ec plus d'égards que n'en montrèrent les geôliers. 11 plaça ces sectaires dans le bâtiment dit de la Police; elles y vécurent isolées, mais à leur gré, pratiquant en commun une sorte de culte, parlant comme des sibylles, en termes concis, ambigus et prophétiques. En prairial, une d'elles me dit : « Dans deux mois, nous ne serons pas ici! — Je le crois, répondisje. Fouquier-Tinville abrégera notre captivité. » Elle me prit la main, ajoutant : « Lui, son tribunal, les jurés, les juges n'existeront plus! Tout changera en France! — Le trône sera donc rétabli? — Non. — Les étrangers s'empareront du royaume? — Ni l'un ni l'autre. »

Lorsque ce mot roi venait à être prononcé, on apercevait dans leurs traits une sorte de contraction. Le culte catholique romain excitait en elles la même répugnance; cependant, trois fois par jour ces femmes priaient en commun; et prophétiser était une manie tellement inhérente en Catherine Théos, que, d'un ton sentencieux et exalté, elle débitait journellement à Haly, au cuisinier, au marchand de vin, et même aux guichetiers, ses innombrables prédictions. Ils la maltrai-

taient, se moquaient d'elle ; sa patience, à toute épreuve, ne pouvait être vaincue, ni sa fureur prophétique restreinte. « Je ne périrai pas sur un échafaud, comme vous l'espérez sans doute; un événement qui jettera l'épouvante dans Paris annoncera ma mort! » Et ceux-ci riaient. «Voilà une belle péronnelle, répliquèrent-ils, pour faire tant de bruit en disparaissant! »

Le chartreux Dom Gerle et un grand nombre de ses affidés, hommes et femmes, furent arrêtés et amenés de suite au Plessis. Vadier, membre du Comité de sûreté générale, les dénonça à la Convention comme une société fanatique et liberticide, présidée par un moine et une vieille folle se faisant appeler : La W.re de Dieu, tous deux travaillant de concert à renverser la république. Le nombre et le fanatisme de ces soi-disant illuminés m'étonnèrent. Une de ces femmes-là, ci-devant servante, me dit un jour : « Si Catherine Théos m'ordonnait de vous tuer on de me tuer, j'obéirais à l'instant. » Je souriais. Elle s'empara vivement a un couteau oublié sur ma table et me poursuivit. Je fus heureusement plus leste qu'elle.

Ces sectaires, démocrates à l'excès, étaient ennemis jurés de Robespierre. Ils haïssaient les rois, les prêtres, les nobles, et se disaient républicains et chrétiens purs.

La crédulité, hélas! est une faiblesse inhérente à la presque totalité des humains. Le sauvage ne s'égare point, il est vrai, dans les obscurs dédales de la métaphysique; les objets pour lui sont matériels et absolus; néanmoins, il a ses fétiches, ses jongleurs. L'homme civilisé troque son indépendance primitive contre les prétendus avantages de la civilisation, et devient alors subordonné d'absolu qu'il était; abandonnant les rapports des sens, qui trompent rarement, il adopte ceux du raisonnement qui égarent sans cesse; il est alors dupe ou suppôt, victime ou apôtre du charlatanisme : c'est ainsi que kl doctrines les plus absurdes, les plus révoltantes sont perpétuées de siècle en siècle : l'âge mûr les transmet à la génération qui s'élève ; celle-ci les lègue à la postérité. !

Ne vuus tourmentez pas dans l'espoir d'extirper les funestes

produits de l'imposture, de l'erreur, du fanatisme; ne vous flattez point, impuissants philosophes, de porter le flambeau de la raison dans le vaste champ de l'ignorance et de la routine : l'erreur renaît sous mille formes diverses; la terre abonde en médiocrités, en perversités de toute espèce. La religion, la morale, la conscience nous donneraient sans aucun doute la connaissance des vertus dont la pratique nous est nécessaire, si toutes trois nous servaient uniquement de guides.

Au reste, les erreurs en tout genre n'interrompent pas cet ordre sublime imprimé par le Créateur, puisqu'en ce bas monde il ne les réprime même point : les actions seules, non les pensées, sont du ressort des lois !

Mais il est bizarre, me disais-je, que dans ce siècle de lumières, de perfectibilité, qu'en France où, depuis 1789, les secrets politiques et religieux ont été divulgués, la plupart des églises pillées et démolies, des milliers de prêtres bannis ou même égorgés, on rencontre à côté du culte des théophilanthropes, sous les yeux des zélés promoteurs de la déesse Raison, les croyances les plus absurdes, les sottises les plus grossières!

Le vulgaire a cessé de croire à la suprématie du christianisme; il oublie sans cesse qu'il existe un Dieu, un jugement, une vie future. Il se rit de la vertu, de la persévérance, de la miséricorde; mais il a recours aux sorciers, veut connaître l'avenir; il sacrifie son pain quotidien à une mégère, à un sycophante pour qu'ils lui révèlent, au moyen de cartes ou autres ingrédients, la destinée qui l'attend, la conduite qu'il doit tenir. Cette manie de tirer les cartes, manie fatale des esprits faibles, était, au Plessis, l'occupation journalière de la plupart des prisonnières, la seule qui les intéressât. On ne voyait que cartes en main; la comtesse de *** en devint folle.

Une vieille porteuse d'eau, native d'Orléans, profitant, comme de raison, de la sottise publique, usurpa dans ce genre une sorte de réputation dont elle jouissait, chose rare, sans brigues et sans envieuses, mais non sans orgueil ; le sien était sans bornes. Un babil intarissable l'avait aussi accré-

ditée au Plessis ; une sorte d'éloquence populaire, une assurance imperturbable , l'habitude de son métier la faisaient rechercher.

Un jour, je la trouvai seule dans le corridor obscur servant de promenade aux prisonnières qui n'aimaient pas plus que moi à descendre dans la cour; la devineresse y tenait ses assises; une planche appuyée sur deux chaises lui servait de tréteau. Survint inopinément une jeune dame, belle, altière, femme d'un accusateur public en Lorraine : « Voyons, dit-elle à l'Orléanaise, situ es aussi habile que moi : point d'amour, de mariage, d'argent : les ci-devant rois seront des accusateurs publics; les reines, de bonnes républicaines; le neuf de pique l'échafaud! Tire les cartes pour toi; je les expliquerai, » ajouta-t-elle, jetant sur la table une pièce de 5 francs.

Cette jactance terrifia la vieille prophétesse ; elle hésita , puis trembla. « Fouquier-Tinville, » disait-elle tout bas. Il fallut passer outre, la chance fut affreuse : la belle provinciale la commentait malicieusement. Le fameux à quoi vous ne vous attendez pas découvrit le neuf et l'as de pique. « Eh bien! que dis-tu de cette accolade? Tu pâlis, dit en riant la femme de l'accusateur public. Ce soir au tribunal , demain guillotinée. »

La malheureuse Orléanaise pleurait amèrement; j'étais révoltée de la méchanceté de la jeune Lorraine. Je cherchais à consoler la porteuse d'eau ; elle aurait dû, elle aurait pu mieux que personne apprécier l'extravagance d'un tel jeu. Mais sa tristesse, sa préoccupation, ses craintes parvinrent à leur comble ; et l'événement ayant confirmé subitement la prédiction, l'art divinatoire acquit au Plessis un immense crédit,

Qu'importe, diront ces mortels dédaigneux qui planent si complaisamment sur les misères humaines; qu'importe que des êtres faibles, puérils, inconsidérés, trouvent un passetemps dans une occupation absurde ? Il importe beaucoup : ce que vous appelez délassement était un travail moral, pénible, perfide; c'est une plaie qui, oarmi toutes les nations, frappe sans pitié les Ames faibles.

Graves observateurs, censeurs impitoyables des extravagances humaines, mettez en évidence les contradictions dont fourmille l'esprit de l'homme. Nous autres femmes, pour la plupart élevées sans soin, nous prenons le temps comme il vient et le monde comme il est.

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