‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 61 sur 126 · CHANGEMENT DE CACHOT · texte numérisé non relu

CHANGEMENT DE CACHOT

Une après-dînée , à l'heure où nous nous promenions dans la cour, survinrent inopinément Fouquier-Tinville, Hermann, président du tribunal révolutionnaire, et l'inspecteur des prisons, Grandpré; ils nous observèrent avec attention, et en examinant les bâtiments, ils s'aperçurent que nos fenêtres étaient murées presque en entier, « Je n'entends pas, dit l'accusateur public, que ces aristocrates étouffent ici; ils seraient, parbleu, trop contents; il faut aérer leurs chambres, . y brûler du genièvre; ils crèveraient comme àla Conciergerie : car leurs opinions et leurs personnes propagent subitement la contagion. »

La mort des prisonniers remplissait à la vérité les vues de ces hommes féroces, mais si elle était naturelle, ils perdaient le plaisir de la donner. Fouquier-Tinville, en particulier, éprouvait une telle satisfaction à voir périr des femmes, que la jeunesse, la beauté, stimulaient presque constamment ses arrêts de mort. La condamnation à peine prononcée, il se précipitait à une fenêtre du Palais-de-Justice, d'où il pouvait les voir monter dans le fatal tombereau. Son rire, à cet aspect, paraissait infernal ; il les insultait par des discours déshonnétes, par des gestes menaçants. Ce mortel dénaturé était époux et père. Les tigres ont aussi une famille, ils la nourrissent de débris palpitants.

Le local que nous occupions depuis notre arrivée au Plessis devenait impraticable. Notre nombre s'étant prodigieusement accru, la chaleur extrême, le manque d'espace et d'air, multipliaient les maladies, les rendaient contagieuses; Haly craignait d'en être atteint.

H décida donc que nous serions provisoirement transférées dans \ti bâtiment en face, nommé Police correctionnelle. Provisoirement était le mot suprême dans les prisons; jamais expression, ne fut plus souvent employée, jamais dénomination

ne se trouva si exacte. Les geôliers nous la répétaient du matin au soir. C'était provisoirement que nous mangions, buvions, marchions, dormions, vivions. C'était aussi provisoirement qu'ils nous laissaient des jours entiers dans le dénûment absolu des objets de première nécessité. A peine avions-nous acheté une cruche d'eau, qu'il fallait la partager avec les détenues pauvres qui en manquaient. Comment dans une prison refuser un verre d'eau?

Ceux qui n'ont point éprouvé, dans le cours de la vie , ces cruelles privations, en concevront difficilement la rigueur : dix pieds earrés pour se mouvoir; être contraint, pour respirer, d'appuyer ses lèvres desséchées sur des barreaux de fer qui tout àla fois interceptaient la libre circulation de l'air et le bienfait de la lumière; tenir sans cesse à la main un mouchoir tiempé de vinaigre afin d'échapper aux dangereuses exhalaisons qui s'élevaient des cachots infects où les vivants, les mourants, les morts restaient souvent oubliés. Chaque jour, à diverses reprises, nous brûlions des herbes dont l'épaisse vapeur nous portait à la tête et excitait les larmes. Ces pénibles soins prolongaient à la vérité notre existence. Quelle existence ! ils absorbaient une partie de notre temps , mais ils activaient à un degré inexprimable les tristes sensations qui nous dominaient.

Le déménagement fut effectué avec une promptitude inconcevable; une demi-heure nous avait été assignée pour y procéder.' Il se fit sous d'horribles auspices , car durant son cours on enleva sous nos yeux l'intéressante mademoiselle de Blair. Elle reçut son acte d'accusation avec un calme, une dignité admirable, et distribua aux jeunes filles qui l'entouraient l'argent, les bijoux qu'elle possédait. La lettre de comparution devant le tribunal ne désignait pas laquelle des deux de Blair était appelée; la seconde se trouvait détenue à Saint- Lazare. Nous en fîmes la remarque comme moyen de défense. « Je réclame, dit la jeune victime, le droit d'aînesse; les délits royalistes reprochés à ma famille retomberont en entier sur ma tète, je sauverai ainsi un frère bien aimé. » Elle accueillit avec sensibilité nos regrets et nos hommages. Pieuse

et résignée, on la vit subir avec courage son jugement et sa condamnation.

Les administrateurs venaient chaque semaine inspecter la prison et enlevaient aux prisonniers argent, billets, bijoux; à la vérité, au moyen d'une assez légère rétribution, nos geôliers s'en chargeaient pendantla visite, et, il faut l'avouer, nous les rendaient exactement après le départ de nos spoliateurs. Ne voulant pas néanmoins renouveler trop souvent cette épreuve, je couvris de laine cent pièces d'or, et, au moyen du plâtre qui abondait dans nos chambres, j'imaginai follement de maçonner ces deux pelotons contre l'embrasure extérieure de ma croisée. J'avais soin d'y entretenir de l'humidité. Cependant mon trésor avait tellement adhéré à la muraille, qu'à l'aide même d'un couteau il me devint impossible de j'en détacher. L'heure donnée s'écoulait ; les gardiens, comme de nouveaux Barbe-Bleue, nous sommaient sans cesse de descendre. J'éprouvais une anxiété extrême. La jeune G. me prêta obligeamment un compas de toilette ; il se rompit deux fois, mais à force de persévérance et d'efforts nous parvînmes à notre but. J'enlevai en hâte cet or, seule ressource qui me restât.

A peine échappée à cette contrariété, je retombai dans un danger plus réel. Il s'agissait immédiatement de la vie.

J'avais entrepris, dans ma prison, la traduction de Y Essai sur VEistoire, par Bolingbroke, et de plus un journal en chiffres de mon séjour à Chantilly et au Plessis. Afin d'accélérer mon déménagement, qui se trouvait fort en retard, j'avais vite roulé pêle-mêle dans un couvre-pied, linge, plumes, papiers, livres. Les gardiens, en jetant du haut en bas nos effets dans la cour (car c'est ainsi qu'ils traitaient et brisaient nos misérables effets), aperçurent mes livres, mes papiers, les apportèrent soigneusement dans ma nouvelle demeure. L'un d'eux, ce fut le cocher, ferma la porte avec rudesse, s'appuya contre, et me parla ainsi : « Nous ne voulons pas te dénoncer, car ce soir tu n'existerais plus ; mais pourquoi diable écris-tu, iis-tu? les patriotes n'ont pas besoin d'être savants : Vive la nation ! c'est assez pour eux. »

Sans tenter aucune explication je leur donnai 200 francs ; ils me remercièrent, sourirent et me quittèrent. Je n'ai jamais eu lieu de les soupçonner de m'avoir trahie; la conscience d'un geôlier est un étrange ingrédient !

Je fus donc installée dans un même local avec madame d'Hécourt , femme suivant mon cœur. L'habitation dans ce corps de logis, uniquement réservé aux femmes, était meilleure ; les étages ne se trouvaient pas séparés par des guichets, mais les fenêtres des salles basses donnant sur la cour furent revêtues d'abat-jour garnis de grillages; ils interceptaient le soleil et l'air courant, en sorte que les mauvais effets produits par l'humidité n'étaient Das neutralisés. Les détenues qui les habitaient s'en plaignirent : Haly leur permit d'y entretenir du feu de cheminée.

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