‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 62 sur 126 · LA COUR D'ENTRÉE · texte numérisé non relu

LA COUR D'ENTRÉE

Les croisées de notre demeure donnaient sur la vaste cour d'entrée. Comment dépeindre l'effrayant aspect qu'elle offrait à toute heure, de jour et de nuit? comment retracer les scènes tragiques dont elle devenait sans cesse le théâtre? Aucune expression ne peut rendre les sentiments pénibles et divers qui tourmentaient les infortunés prisonniers, dont les regards se fixaient continuellement sur cette triste enceinte.

Nous étions subjuguées par cette impérieuse loi de salut qui, surmontant dans les âmes même les plus élevées, la pitié, l'affection, kt charité, fait prévaloir en premier lieu le soin de notre propre conservation; nous contemplions avec une sorte d'avidité les scènes terribles qui se passaient sous nos yeux : cette sensation ne tenait pas, du moins dans mon cœur, à l'endurcissement ou à l'égoïsme. Je l'atteste, la moindre injustice faite au prochain m'a toujours paru comme personnelle. Jamaisl'abus delà force n'a trouvé en moi d'appui ni d'excuse. Mais au Plessis, la destinée offrait à tout instant une loterie fatale où chacun redoutait d'obtenir un lot.

Lorsque le roulement de la voiture du tribunal révolutionnaire se faisait entendre au loin sur le pavé de la rue Saint- Jacques, nous montions sur des malles, sur des chaises, et, le corps penché sur la barre de fer des croisées, le regard dirigé sur la cour, nous attendions avec anxiété la sinistre issue des événements. Le portier, dès qu'il apercevait le carrosse, ouvrait, avec la célérité de l'éclair, les triples serrures des grilles qui à l'instant roulaient brusquement sur leurs gonds. Un coupé fond blanc, portant sur ses portières un énorme bonnet rouge, et traîné ventre à terre par deux chevaux dépareillés, s'arrêtait en face du greffe. Le cocher, poudré à blanc, vêtu d'une carmagnole bleue, le bonnet de laine rouge sur la tète, et, ceint d'une large écharpe de

même couleur, sautait à bas de son siège, ouvrait la voiture, l'huissier du tribunal, accompagné de deux gendarmes, descendait, se portait précipitamment au greffe. A peine en avaitil atteint le seuil, que le greffier de la prison, l'infatigable d'Enghein, recevait la liste, et, aidé de son substitut, cherchait avec un égal empressement les victimes désignées.

Ces ministres de la mort iront-ils à droite, à gauche, au bâtiment des hommes ou à celui des femmes? à quel étage? dans quelle chambre? quel individu atteindront-ils? sera-ce moi ? une amie ? une famille entière ? tout arrêt capital tombe ici sur un innocent ! Échapper au péril présent ne donnait aucune garantie, aucun espoir raisonnable de n'être pas atteint prochainement. Quelle suite de pénibles instants ! quelle continuité de crainte, de désespoir ! quel avenir désastreux, et lorsqu'un jour, composé de quatre-vingt-six mille quatre cent quarante secondes, s'écoule ainsi, que des mois entiers se forment de semblables jours, que des années renferment douze pareils mois, on peut s'étonner que les forces, soit morales, soit physiques, puissent soutenir de telles souffrances et y survivre:

Ces observations formaient constamment la série de questions que les détenus s'adressaient entre eux. Les fenêtres étaient en pareilles circonstances et dans toute leur capacité, garnies de prisonniers stimulés par le même motif, épiant avec une terreur égale la marche précipitée des greffiers. Le temps qu'ils employaient à chercher leur proie, celui qu'ils passaient dans l'intérieur des bâtiments, chose inouïe! paraissait toujours long. Il semblait, tout allait si vite dans ces temps de persécution et d'alarmes, que la mort ne frappait point encore assez promptement. Hélas ! la plupart des infortunés réclamés par le tribunal se montraient résignés à leur sort. Quelques-uns même, satisfaits de toucher enfin au terme de leurs maux, accéléraient le pas. Deux ou trois accusés montaient dans la voiture avec l'huissier; le surplus des prévenus était lié sous nos yeux, et avec une teile violence, que des hommes courageux poussaient involontairement d'affreux gémissements ; les gendarmes escortaient ces enlèvements.

Les courts intervalles qui avaient lieu entre ces funestes appels étaient employés, soit à conduire des agonisants du Plessis à l'hospice, soit à réintégrer au Plessis les convalescents qui venaient reprendre un rang actif sur les fatales listes de Fouquier-Tinviïle. Les partants et les arrivants n'offraient aucune autre différence que celle qui existe entre l'homme qui meurt et celui qui va mourir. Également décolorés, ils épiouvaient un semblable mal-être.

La funeste curiosité qui nous aiguillonnait se trouvait encore vivement excitée par l'arrivée continuelle de nouveaux prévenus, conduits Un à un, ou en plus grand nombre; ils étaient incarcérés par ordre, soit du comité révolutionnaire, soit du tribunal ou du comité de sûreté générale, voire même par le bon plaisir des postes de la garde nationale : toute force avait alors droit de capture. Des convois de quatre-vingts, de cent cinquante prisonniers étaient amenés chaque matin de la Conciergerie, prison qui servait d'entrepôt à Fouquier-Tinville. Les suspects, conduits là, de tous les départements, y passaient une nuit sur le pavé, payaient au poids de l'or le loyer d'un ht qu'ils n'occupaient pas. Quelques-uns dès le lendemain comparaissaient devant le tribunal, périssaient, ou étaient dans les vingt-quatre heures conduits au Plessis. Une vingtaine de gendarmes (les gens de cette arme se prêtent atout, ne répugnent à aucun acte violent), ces soldats à cœur d'airain posaient à terre les prisonniers enchaînés sur les tombereaux. Les malheureux provinciaux, chargés de bardes et de quelques aliments, se traînaient jusqu'au greffe, on les délivrait en compte à Haly, celui-ci les faisait enfermer de suite dans les salles basses, nommées en style de prison souricières; il séparait les hommes des femmes, et laissait les uns et les autres un jour ou deux sans feu, sans lumière, quelquefois sans eau, sans nourriture. Leur séjour dans ces chambres obscures et humides dépendait, quant à la durée, du caprice ou du loisir d'Haly; mais communément trois ou quatre fois par semaine, vers minuit, le concierge, accompagné ou précédé de dix à douze geôliers , s'acheminait vers ces réduits, qui, jonchés de paille infecte, étaient de vrais

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cloaques ; lui, s' arrêtant à l'entrée, appelait tour à tour chaque détenu, les livrait un à un aux guichetiers. Ceux-ci les terrassaient, pour ainsi dire, car ces infortunés devaient à l'instant livrer argent, billets, effets précieux, ou se les voii arracher violemment, indécemment, à moins que l'idée propice d'en livrer une partie pour sauver l'autre ne s'offrît à eux. Il fallait, pour la mettre à exécution, subtilité, promptitude, hardiesse. Les provinciaux s'en avisaient rarement; ils croyaient les guichetiers incorruptibles, tandis que ceux-cij sans oser le suggérer, connivaient d'autant plus volontiers, qu'obligés de déposer au greffe les captures faites ostensiblement, ils n'y trouvaient aucun profit. Aussi traitaient-ils avec une rudesse extrême les malheureux qui se laissaient dépouiller; ils les méprisaient, les injuriaient. On peut toujours présumer qu'eu tout temps la corruption trouvera facilemcnl accès chez de tels hommes.

Les rapiotages achevés, les captifs, conduits dans les divers bâtiments, trouvaient un lit pour se reposer et des camarades compatissants qui les assistaient ou les consolaient.

Les femmes se promenaient chaque jour une ou deux heures dans cette cour exécrable, se tenaient constammenl à l'opposite des corps de logis des prisonniers; elles pouvaient même s'y asseoir sur un amas de pierres et le concierge leur disait journellement : « Ceci ressemble au Palais- Royal; je vous permets, mes belles, d'envoyer chercher des glaces. »

Les fenêtres de son vaste logement, ornées des plus belles fleurs, étaient perpétuellement encombrées de curieux, tantôl Fouquier-Tinville, tantôt les Samsons. Je suis convaincue que tous ces indignes personnages, soit en se rendant à la place de la Révolution, soit en revenant, venaient chez Haly ou pour prendre un avant-goût des exécutions dont ils seraient témoins, ou pour en prolonger le souvenir.

Parmi les assidus se trouvaient force concierges, greffiers, huissiers, recors ; et lorsque, après un somptueux repas, Haly voulait leur donner fête complète, il les menait dans nos réduits; nous étions pour eux une véritable ménagerie. La vue

d'une duchesse, d'une marquise, d'une comtesse, d'un prêtre, d'une religieuse, les réjouissait comme s'ils eussent regardé un animal rare. C'étaient leurs pièces capitales! Il s'éleva en notre présence une dispute assez bizarre. « Sur mon honneur, disait Haly, le Plessis est la plus vaste, la meilleure prison de l'univers! elle est distribuée à souhait; chaque détenu a gratuitement l'usage de deux bons matelas de coton , draps, couvertures, provenant des maisons royales. J'ai du logement pour sept ou huit mille prisonniers, et du linge de corps en proportion. — Très-bien, reprit Richard de la Conciergerie; mais chez moi les voleurs sont à gauche, les sus* pects à droite, sans communication entre eux, tandis qu'ici les détenus sont pêle-mêle. — C'est qu'au Plessis, répliqua vivement Haly, je n'ai en garde que des suspects, des conspirateurs, des royalistes, des gens comme il faut, ressortissant plus tôt ou plus tard du seul tribunal révolutionnaire. » Les concierges ne répliquèrent pas.

Un soir, la jeune madame Haly appela indistinctement les prisonnières, et d'un air riant leur dit : « Vos vêtements sont usés; Fouquier-Tinville ordonne que vous les renouveliez; » puis, accompagnée d'une trentaine de pauvres détenues qui s'étaient rendues à cette sommation, elle entra dans une des salles du greffe où se trouvaient amoncelés des habillements d'hommes et de femmes. Le nécessité la plus urgente incita quelques prisonnières à s'approprier plusieurs de ces dépouilles ; elles les choisirent à leur gré ; mais la salle était obscure, et à leur sortie, le jour venant éclairer ces dons exécrables, elles aperçurent le sang dont ils étaient imprégnés : alors, les rejetant au loin, elles s'éloignèrent en tremblant.

Cette liorrible distribution achevée, l'insensible petite créature revint gaîment vers nous : « Pourquoi donc, nous dit-elle, ne prenez-vous pas votre part? ces vêtements sont meilleurs que les vôtres. »

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