‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 63 sur 126 · FÊTE DE L'ÉTRE-SUPRÈME · texte numérisé non relu

FÊTE DE L'ÉTRE-SUPRÈME

Ce fut à peu près à cette époque que la Convention, croyant repousser victorieusement les reproches que l'Europe faisait à la France de n'avoir plus ni foi ni loi, rendit ce fameux décret : « Les Français reconnaissent l'Être-Suprème et l'immortalité de l'âme. » Ennemie déclarée du sacerdoce, elle omit d'énoncer les rapports qui existaient entre les hommes et la Divinité, entre elle et nous. Elle voulait un Dieu sans culte et sans prêtres !

La théophilanthropie, les déesses de la Raison livrées au ridicule, firent place à une doctrine dégagée de toutes cérémonies mystiques : la promulgation en eut lieu avec solennité dans toutes les communes de France. Les Tuileries servirent de temple aux Parisiens.

Robespierre, président delà Convention, fit établir un vaste escalier prenant de la fenêtre au milieu de la façade du palais et aboutissant aux parterres; les députés, en grand costume, en descendirent deux à deux apportant ainsi d'une manière presque aérienne le consolant spécifique de cette stérile croyance.

La foule accourue dans les jardins était immense; Robespierre, un bouquet à la main, prononça un discours analogue à la circonstance, et réduisit en cendres sur un bûcher dressé à cet effet un amas d'ornements sacerdotaux.

Il était enjoint aux habitants de Paris d'orner de verdure et de fleurs l'extérieur des maisons; toutes à l'envi eu furent parées. On dressa des tables au milieu, des rues en face de chaque logis; les citoyens prirent place indistinctement à ces banquets civiques, et y portèrent, en raison de leur fortune, chacun leur contigent I

Commander et contraindre étaient dans ces temps rigoureux deux actions simultanées. On pouvait présumer, vu notre position, que pareils soins nous seraient épargnés j

non-seulement Haly nous les prescrivit, mais il voulut même nous faire tresser ses guirlandes : il fut en partie obéi.

Cette maison d'arrêt du Plessis s'était peuplée de nombreux détenus qui différaient de conditions, de croyances et d'opinions. Le moindre murmure contre la loi du maximum y faisait enfermer ceux qui résistaient; il en résulta les scènes les plusétranges. Les patriotes opprimés, comme se désignaient entre eux les révolutionnaires prisonniers, dansèrent autour d'un arbre de la liberté qu'ils avaient planté dans la cour, et firent une partie du jour retentir dans les airs le fameux Ça ira, Madame Veto, la Carmagnole, et force cris de vive la nation! vive la liberté !

Les.cannibales se réjouissent aussi en immolant leurs proies ; néanmoins je n'ai jamais oui dire que celles-ci fussent chargées des apprêts du supplice. Joindre l'ironie à la férocité caractérisait cette époque. Un coup de poignard est moins pénible qu'un coup de ces langues injurieuses; supporter tout à la fois la cruauté et la dérision surpasse les bornes de la résignation humaine.

Dumas, président du tribunal révolutionnaire, l'emportait à cet égard sur ses collègues. C'est lui qui dit impudemment à mesdames de Noailles, toutes deux affligées de surdité : « Cette famille a conspiré sourdement; » et lorsque le jeune Corberon alléguait pour défense ses seize ans à peine révolus : « Greffier, sur l'arrêt portez-en dix-huit ! »

Les séances de ce terrible tribunal étaient, comme au 2 septembre , publiques et suivies. Les curieux, les égoïstes, les mauvais plaisants qui appelaient, à l'exemple de Barrère, la guillotine un lit mal t'ait , ou avec Hébert persiflaient sur l'instrument même du supplice, tous ces êtres légers et insensibles dont notre France abonde affluaient au palais , prêtant constamment main-forte aux attentats de la révolution.

Le tribunal révolutionnaire, composé d'un jury nommé par Fouquier-Tinvilie, d'un président, de deux juges et de l'accusateur publie, poursuivait impunément le cours de ses iniquités. Son activité semblait acquérir journellement une nouvelle foice. Deux cents accusés pouvaient comparaître dans

la même séance, être jugés, condamnés, et périr ensemble, le môme jour, à la même heure. Le passage de la vie à la mort ne durait qu'une seconde.

La rapidité, l'étendue, la ténacité delà persécution, soit à Paris, soit dans les départements, semblaient outre-passer les forces humaines. La capitale en était le point central. Là, jurés, juges, accusateurs, témoins, soldats, peut-être même les bourreaux, tous gens étrangers aux remords et à la pitié, succombaient de fatigue, quoiqu'en général les scélérats soient plus fortement organisés que les hommes de bien.

Haly nous disait un jour : « Je sors de chez Fouquier-Tinville; je l'ai trouvé étendu sur le tapis, pâle, anéantisses enfants le caressaient, essuyaient la sueur de son front. Il me répondit, lorsque je lui demandai ses ordres pour la liste du lendemain : — Laissez-moi, Haly, je n'y suffis pas! Quel métier...! Puis comme par instinct, il ajouta : Voyez mon secrétaire; il m'en faut soixante, n'importe lesquels; qu'il les assortisse. »

Dans ce nombre immense d'exécutions, les gouvernants, pourra-t-on le croire! mettaient une grande importance à ce que le choix des victimes attirât un plus grand concours de spectateurs. Il faut l'avouer à la honte de l'humanité, de la civilisation, de la charité chrétienne, la multitude, chez toutes les nations, se porte avec empressement vers ces sanglantes scènes; alors, plus que jamais elles furent recherchées, et contemplées avidement 1

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