‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 64 sur 126 · LES ROSES · texte numérisé non relu

LES ROSES

Un jour, en entrant dans ma chambre, j'aperçus un bouquet de roses posé avec soin sur ma table. Je m'assieds en face, charmée à la fois de leur aspect et de leur parfum. Leur vue excite dans mon cœur des souvenirs doux et pénibles. Ces roses enchantaient mes regards, j'aime tant lc-s fleurs! elles me transportaient en imagination hors -de l'affreuse enceinte où elles et moi nous étions condamnées à languir. « Dieu , me disais-je, me devait, en me donnant la vie, ce qui est nécessaire à ma conservation; mais les fleurs, ces brillantes superfluités, sont de sa part un don exquis, une preuve incontestable que son but en nous créant fut de nous rendre heureux. La bonté du Très-Haut éclate visiblement à mes yeux dans ces charmantes créations: les majestueux effets qui attestent sa puissance, l'ordre suprême qui régit l'univers, me commandent l'admiration, l'obéissance, le respect; mais, en regardant les fleurs, je me sens animée d'un sentiment pieux, mes paupières s'humectent de douces larmes ; l'attendrissement, la reconnaissance, l'espoir d'une vie plus heureuse me pénètrent. »

Telles furent mes premières sensations en contemplant ces roses charmantes; puis par suite de cette misanthropie qui, depuis 1789 , s'est emparée de moi , je les aurais voulues sauvages, épineuses, couvertes de rosée; enfin toutes semblables à celles qui croissent à leur gré dans les lieux incultes.

En me livrant à mes rêveries, je me rappelai avec délices qu'un été, voyageant en Suisse , errant à l'aventure sur le sommet des Alpes, n'apercevant aucun sentier, je me disais avec transport : nul pied n'a foulé ces plantes balsamiques produites spontanément par cette terre vierge, forte, indépendante. Quelle variété, quel brillant coloris, quel parfum! Le bloc d'ardoise sur lequel je m'étais reposée dans cette incursion devenait aussi par la vivacité de mes souvenirs présent à ma pensée. Du glacier en face de moi, tombaient

avec fracas d'énormes amas de neige; ils roulaient, se brisaient, se précipitaient dans un torrent. L'atmosphère de cet heureux séjour n'est jamais chargée ni de miasmes humains ni des humides vapeurs qui s'élèvent des vallées. Le son vibre au loin dans cet air pur, léger et transparent !

Ce désert qui peu d'années auparavant m'avait rendue à mon essence primitive et m'avait fait oublier dans la solitude les maux sans nombre qu'enfantent et propagent les sociétés humaines; ce tableau séduisant se retraça pour ainsi dire à mes yeux, car en ce genre un cachot peut produire par la pensée des effets surprenants. Elle a tant de force, une telle magie! J'avais désiré en 179#, comme je le souhaitais maintenant, passer ma vie dans un lieu si conforme à mon goût; ma main avait serré avec force les formes aiguës de ces roches sur lesquelles, afin de n'y laisser aucun vestige, je ne traçai point mon nom.

Je me voyais dans les Alpes, séparée de fait, comme je l'étais de volonté, de tout rapport social. Je planais sur les passions, sur les préjugés qui du berceau jusqu'au tombeau asservissent les humains, comme de cette sommité je dominais en réalité les nuées qui obscurcissent ou troublent les vallées ; alors, presque en extase, sans souvenir, sans regret, sans avenir, absorbée tout entière dans le présent, j'étais heureuse !

Hélas 1 pour mon malheur, un soi-disant ami me trouvant dans ce lieu inhabité, s'écria : « Voulez vous donc mourir ici? — Non , lui repondis-je, j'y vivrais avec délices ! »

Mais il avait déjà, par sa seule présence, détruit tout le charme que j'y goûtais; cet asile était accessible. Un homme totalement étranger aux sentiments exquis dont j'étais animée ne voyait que folie dans mon ravissement. Il me croyait épuisée de fatigue et de faim, je n'éprouvais ni appétit ni lassitude; je redescendis péniblement, je quittai avec un regret indicible le roc qui m'avait abritée. Ceux qui ont traversé les Alpes, les hautes montagnes, savent combien l'air pur et salubre que l'on y respire diffère de celui des vallées. Là, un bien-être moral et physique, ici chagrins, mala-

dïes, contrainte continuelle. Je disais mentalement en quittant ce lieu enchanteur : je te regretterai plus d'une fois, séjour heureux ! et en effet je me suis rappelé maintes et maintes fois, et surtout auPlessis, les Alpes, la roche, et le pressentiment.

Ayant épuisé dans ma mémoire tous les détails de ce précieux épisode, je me retrouvai en prison... mes regards tombèrent de nouveau sur ces roses cultivées. D'où venaientelles? qui pouvait les avoir si complaisararaent apportées dans ce lugubre lieu? indiquent-elles un souvenir, un espoir, ou un adieu? Existc-t-il encore en France un individu qui pense à moi? En est-il un seul, dans ces temps de carnage, de souffrance, de persécution, qui croie qu'un tel don me parvenant dans mon cachot sera d'un prix inestimable pour mon cœur? Qui que ce soit ne pouvait avoir pour moi une attention si délicate; je me comptais, comme probablement je l'étais déjà aux yeux de mes amis, de mes parents, au nombre de ces êtres proscrits pour lesquels il n'existe plus ni espoir ni salut. C'est donc le hasard qui vous b placées près de moi, brillantes fleurs; vous avez, en me procurant une douce rêverie, suspendu un moment mes souffrances; une autre plus heureuse vous attend peut-être?

Le gardien chargé de la surveillance de notre corridor les avait apportées; dès lors, cruellement déçue de mes idées romantiques, je ressentis une douleur amère. Je récompensai le geôlier, j'éloignai les fleurs : la main qui les présentait les avait profanées. Les voyant ainsi rebutées , il les reprit, et mon amie survenant, il osa les ?.ui offrir. A peine les eutelle aperçues, qu'une vive et douloureuse sensation la saisit, ses traits s'obscurcirent, et rejetant, avec une sorte d'épouvante cet hommage vénal : « La nature , dit-elle , produit des roses, suit son cours annuel , et des milliers d'innocents périssent sur l'échafaud, languissent en prison. »

Cette exclamation surpassait l'intelligence d'un tel homme ; ce temps que nous maudissions, il le regardait comme l'âge d'or; je le vis avec une vive satisfaction emporter ces fleurs dont je ne pouvais plus supporter la vue.

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AGONÏE.

Je me sentais mourir ; mon sang altéré par le chagrin se calcinait dans mes veines : les sources de ma vie s'épuisaient ournellement; cette destruction lente, successive, sansdouleur aiguë , et mettant enfin un terme à la plus affreuse situation, n'était pas dépourvue d'un certain bien-être. J'entrevoyais avec satisfaction ma prochaine délivrance; je passais la plus grande partie de la journée dans un engourdissement qui enchaînait mes faeultés, et lorsqu'il gagnait ma tête, je végétais des heures entières dans une inertie absolue : je ne sentais ni ne souffrais.

Tel était, dans mon cachot, l'état complet d'insensibilité qui me menaçait, lorsque je fus rappelée à la plénitude de la vie par un événement déchirant et tout à fait imprévu.

Le bruit d'un grand nombre de chariots tournant dans la cour était à la vérité parvenu jusqu'à moi, mais totalement désintéressée de tout incident qui pouvait survenir, que m'importait de les connaître? Madame d'Hécourt s'écria avec une sorte d'effroi : « La cour est remplie de nouveaux arrivants : de femmes, de jeunes gens élégamment vêtus, d'où viennent ils? » Le sort, le triste sort de ces infortunés oppressa encore mon cœur !

Mon amie me quitta, recueillit quelques informations, revint près de moi, et me dit : « Ces prisonniers sont des nobles enlevés à Neuilly. — A Neuilly!» repris-je en tressaillant, et je ne sais pourquoi, je croyais ne connaître qui que ce soit à INeuilly. « Il faut, ajouta- t-elle, que vous quittiez cette chambre; l'air y est malsain, brûlant, concentré — On ne meurt cependant pas de mal-être, répliquai-je, allons jusqu'au palier voisin. » Elle m'y entraîna ; ma tète défaillante s'appuyait contre les barreaux de la fenêtre lorsqu'une prisonnière me désignant une femme , me serra la main avec affection. « Cest votre sœur, dit-elle, qui entre au greffe; la

jeune fille qui l'accompagne, est Aglaé de Baye, votre cousine. » Mes regards se dirigeaient en vain vers ces deux femmes, je ne les reconnaissais pas. « Ma sœur, repris-je, serait parmi ces prisonniers ? elle, constamment étrangère de fait et de volonté à tout débat politique ! »

Étant restée, depuis notre séparation à Chantilly, sans nulle communication avec ma famille, j'ignorais le lieu où ma sœur habitait ; mais rassurée par les opinions bien. connues du général Barbantane, son mari, je la croyais à l'abri de toute malencontre; mes incertitudes cessèrent lorsqu'un billet ainsi eonçu me fut remis : « Votre sœur est ici, je lui a parlé; préparez-lui un lit, elle est fort souffrante. »

A cette lecture, la langueur qui depuis plusieurs mois minait mes jours se changea tout à coup en une fièvre ardente; je repris mon activité habituelle, je retrouvai du courage et des forces; j'éprouvai, dans' toute son étendue, que les souffrances personnelles sont faibles et supportables en les comparant à celles que nous font ressentir les dangers , les chagrins des êtres qui nous sont chers. Mes mouvements étaient convulsifs, je courus précipitamment vers un pan de muraille d'où, par un effort dont je ne me serais pas crue capable, je parvins à établir entre moi et ma sœur, enfermée dans une salle basse, une communication véritablement périlleuse; je lui descendis un mouchoir lié à un long ruban, elle y déposa son portefeuille et quelque argent en me disant : « Je suis heureuse de me trouver près de toi. »

Un gardien nous surprit'; nous payâmes chèrement son silence : ma sœur, n'étant pas encore écrouée, il y avait peine de mort pour toute communication entre les anciens prisonniers et les arrivants.

En rentrant précipitamment dans ma chambre, je trouvai mon incomparable amie se disposant à la quitter; j'essayai vainement de décliner cette généreuse résolution, car dans l'enfer que nous habitions, c'était donner le seul bien qu'on •LU. fclle s'établit dans un galetas en face qui lui répugnait d'autant plus qu'il avait été successivement occupé par trois femmes qui avaient péri sur 1 echafaud ; sa tendre

affection pour moi et son noble caractère le lui firent néanmoins habiter avec sa fille, ange de neuf ans, dont la gentillesse et la douceur avaient tant de fois adouci nos peines. J'en aurais agi de même , j'en ai la conviction , mais cette preuve d'amitié excita vivement ma reconnaissance et m'attacha pour la vie à celle qui me la donna.

Le soleil commençait à baisser ; six mortelles heures s'écoulèrent dans l'attente d'une réunion funeste et néanmoins ardemment désirée.

Le guichetier qui devait s'enquérir de la cause de ce retard me rapporta, tout effraye, que le concierge ne permettait plus à qui que ce soit d'approcher des salles basses. Une vive altercation avait eu lieu entre Haly et uq gendarme de l'escorte : il s'agissait d'un riche bracelet confié au soldat ; les gardes de la prison voulurent le lui enlever; il se battit avec eux, et sortit vainqueur de cette lutte.

Haly ne donna aucune suite à ce démêlé ; il s'en vengea sur les arrivants en les faisant étroitement surveiller. « Ces Drisonniers-là, ajouta mon envoyé, sont dans de mauvais draps; ils ont jeté dans le Champ-de-Mars 1 des libelles contre-révolutionnaires; ils seront placés dans le bâtiment du tribunal pour y comparaître demain ou après-demain. » Au moment même où ce récit me glaçait d'effroi, mon amie m'amenait ma sœur.

Je me jetai au coude cette sœur chérie, et, pour la première fois, en la tenant dans mes bras j'éprouvai un sentiment pénible : la revoir en de telles circonstances, la retrouver dans un cachot, sous le poids d'une accusation de conspiration , malheur indicible, et sans aucun doute celui sur lequel j'avais le moins compté 1

L'arrivée inattendue de cent cinquante prévenus qu'il fallait installer dans un local presque encombré aurait paru difficile à tout autre qu'à notre* Haly ; son génie inventif en vint à bout : des greniers sans portes, sans fenêtres, devinrent

1 Mille jeunes gens réunis de tous les départements étaient élevés militai* rement dans cette enceinte.

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la demeure de vingt femmes distinguées. Elles les auraient habités avec des créatures atteintes de maladies contagieuses, avec des êtres dont les habitudes et les mœurs dissolues sont la honte de leur sexe et de l'humanité, si, à notre réclamation, Haly n'eût fait à la hâte former en planches une espèce de retranchement dans lequel ces filles publiques étaient pour ainsi dire gardées à vue.

Ainsi donc, par le plus étrange assemblage, la même aire supporta des religieuses et d'infâmes prostituées; cet odieux mélange qui, à la vérité, mettait fort en évidence les vertus des premières, ne put jamais adoucir la rudesse et la grossièreté des secondes ; elles passaient à boire et à blasphémer le temps que les pieuses filles employaient en prières.

Les événements, dès le lendemain, devinrent encore plus menaçants; des greffiers de toute espèce parurent tout à coup parmi nous. Ils firent l'appel nominal des détenus arrivés la veille, en prirent les noms, prénoms, titres et âge; et si quelque jeune fille de quatorze ou quinze ans leur répondait, ils souriaient d'une façon infernale : « Grandes et belles comme vous êtes, leur disaient-ils, nous écrirons dix-huit ou dixneuf ans. » Cette insinuation me frappa d'autant plus que la loi en exigeait dix-huit pour comparaître devant le tribunal révolutionnaire. Les scribes qui plaisantaient si cruellement ne les avaient pas atteints.

Ma sœur se trouvait si souffrante que je n'osais pas l'interroger sur les motifs de son arrestation. J'appris par ma cousine que la loi du 22 prairial enjoignant aux nobles de quitter Paris sous peine de mort, ma sœur et son mari s'étaient alors réfugiés à Neuilly, où les exilés vivaient assez paisiblement, sauf l'obligation de se présenter tous les soirs à la mairie pour signer leur nom dans les registres. Remplissant donc, comme de coutume , cette humiliante corvée, cent cinquante d'entre eux furent arrêtés et conduits dans l'église paroissiale. Us passèrent la nuit sur le pavé , éprouvant, comme de coutume, les mauvais traitements des autorités et les insultes grossières de la multitude. Enfin, après avoir été contraints de stationner plus de trois heures sur la place dite de la Révolu-

tion, le commandant du Champ-de-Mars, cfre£de l'escorte, ne les quitta qu'après s'être positivement assuré que le résultat de ses délations serait fatal à ces prévenus.

Trois jours s'étaient donc écoulés sans qu'il eût été permis à ces infortunés de goûter le moindre repos; et le sommeil commençait à peine à calmer leurs souffrances et leurs alarmes, lorsque, la quatrième nuit qui suivit leur arrestation', nous fûmes stupéfiées par un vacarme épouvantable qui se propagea dans la vaste étendue de la prison. Je jm'approchai de ia croisée pour en connaître la cause, et, à la lueur de vingt flambeaux, j'aperçus les huissiers du tribunal, les nôtres, Haly, les guichetiers, précipitant sur le pavé de nombreux prisonniers, que trois vastes tombereaux amenaient de la Conciergerie et excédés de fatigue, de besoins, de crainte; ils s'étendirent sur la terre comme de vils troupeaux; jje vis les chiens préposés à leur garde rôder autour de ces arrivants, tandis que les geôliers, par un raffinement de cruauté, passaient continuellement des torches enflammées sur ces pauvres captifs, qui, éblouis par la clarté, couverts de flammèches, suffoqués parla fumée, ne pouvaient, dans leur triste situation, jouir d'un instant de tranquillité. Ce manège dura quelques heures durant lesquelles les voitures funéraires, au lieu de sortir du Plessis , stationnèrent au fond de la cour en attendant un nouveau chargement.

Minuit sonnait lorsque Haly, une foule de greffiers, de geôliers, d'énormes chiens, entrèrent bruyamment dans l'intérieur des bâtiments ; parcourant à la hâte les longs corridors, les divers étages, pénétrant dans chaque chambre , visitant les galetas, les plus sombres cachots, et criant à tue-tête : « Les prisonniers de Neuilly, au greffe ! »

Cette foudroyante sommation éveilla ma sœur, me remplit d'épouvante. « Où nous menez-vous donc'? » s'écria ma cousine; une voix repondit : « Au Luxembourg. » Cette assertion ne me lit aucune illusion, cependant je la répétai, ma sœur l'adopta et me dit avec attendrissement : « Demande à Haly qu'il me garde ici, je ne veux plus te quitter. » fc Je ne répondis pas. Sa funeste toilette achevée, épuisée de

latigue ainsi qu'Aglaé, elles se jetèrent toutes deux sur leurs lits, ma sœur s'endormit et je me mis à genoux. Ma tète soutenue par mon bras portait sur le bord de sa couchette, je pressais fortement ma poitrine pour comprimer les violents battements de mon cœur. Dans cette agonie, toujours renaissante, mon heure suprême me semblait arrivée; mes pulsations accélérées m'en faisaient ressentir toutes les angoisses. La rapidité de mes pensées, de mes réflexions ne peut se décrire. Les unes et les autres ne se présentaient plus comme auparavant, seules, languissantes, arides; elles se pressaient en foule quoique distinctes, suivies, complètes. La vivacité de mes sensations détachait mon âme de son enveloppe terrestre. La vie sur laquelle je planais s'offrait à moi comme un enchaînement de souffrances... Je me rappelais ma méditation sur la mort... j'aurais trouvé, je le sentais, le courage nécessaire pour monter avec dignité à l'échafaud... mais prévoir, calculer qu'un tel sort atteindrait dans peu ma sœur égarait mes esprits... La lune projetait sa clarté dans notre cachot; sa lumière frappait en entier sur le visage de cette tendre sœur; ce séjour ténébreux, tous les objets qui m'entouraient, augmentaient encore ma douleur. Je contemplais cette tête charmante offrant, même dans ces pénibles instants, les grâces de la jeunesse et de la beauté; puis tout à coup je me la représentais avec terreur, abattue violemment, puis des torrents de sang coulaient entre ma sœur et moi... entre moi et ma sœur. Ah 1 si la pensée de lui survivre était jamais entrée dans mon cœur, ces images funestes qui , durant cinq heures consécutives, frappèrent mon imagination exaltée m'eussent privée en peu de temps de la raison ou de la vie.

Aucun espoir ne luisait pour moi ; nul événement consolant ne me semblait présumable, ne me paraissait possible... Cent cinquante victimes, la plupart à la fleur de l'âge, seront immolées...! Grand Dieu! les bourreaux désuniront nos bras enlacés, me repousseront loin de ma sœur! je serai le jouet de leur férocité, le but de leurs insultes. L'idée seule d'être exposée à cette épreuve échauffait mon sang prêt à se

glacer... ces méchants pouvaient ressentir quelque satisfac* tion à me séparer vivante d'un objet si cher.

La quitter, me la laisser enlever, ne pas partager son supplice, me paraissait un tort impardonnable... elle avait, à Chantilly, partagé volontairement ma prison. Ne pas savoir mourir avec une telle amie! La colombe sans fiel, sans défense, emploie ses faibles ailes pour voler au secours de sa compagne... un même coup en atteint deux! Je m'arrêtai à cette consolante résolution. Je crus en la formant remplir un devoir sacré d'amitié.

1 Les moyens de lier de suite mon sort à celui de ma sœur étaient à ma disposition : un mot, une exclamation, la manifestation d'une opinion royaliste suffisaient pour constater un délit que la mort la plus prompte pouvait seule expier. Il était certain que ma sœur la trouverait moins pénible si son cœur, au moment de la subir, pouvait battre sur le mien.

Telle était la série d'idées qui tourmentait mon âme oppressée. Ma cousine l'interrompit tout à coup par d'effrayantes exclamations. Elle s'écriait avec effroi : « Ils vont nous conduire à l'échafaud. Pourquoi ne nous ont-ils pas massacrées avant-hier ? » Eile retomba douloureusement sur son lit. Ma sœur, pour la calmer, lui dit avec une résignation touchante: « Ils abrègent nos souffrances, recueillons nos forces, espérons en Dieu. »

Plusieurs heures se passèrent ainsi, elles me parurent un siècle. Ma sœur se leva; je craignais les informations qu'elle voulait prendre, néanmoins je n'osai pas la retenir. Les prisonnières venues de Neuilly croyaient fermement à un translerement au Luxembourg. Cet espoir était pour ma sœur une diversion, une distraction; car il faut quelquefois, si la réflexion affaiblit le courage, donner tête baissée dans l'abîme. Je la suivis de loin; les dames venues de Neuilly,ese flattant d'une translation prochaine, jouissaient d'une telle sécurité qu'elles s'étaient endormies sur les marches du grand escalier, à côté d'un amas de vêtements qu'elles croyaient leur être nécessaires. Toutes, à leur réveil, parlaient du Luxembourg. Je respectai cette ineptie ; la croyant même utile à ma sœur,

je la laissai avec ces prisonnières, tout à la fois si malheureuses et si crédules.

Je remontai dans ma chambre, où entrèrent deux religieuses du convoi de Neuilly. Je ne les avais pas encore rencontrées ; elles logeaient dans les combles; je les reconnus à l'instant comme ayant été maîtresses des pensionnaires à Saint-Thomas et à Sainte-Marie, deux couvents où j'ai passé successivement ma première jeunesse : « Ayant appris, me dirent-elles, que j'étais prisonnière au Plessis, elles venaient, amicalement, me demander à déjeunner. » Leur présence, en me rappelant un âge heureux, contrastait singulièrement avec les pensées qui occupaient mes derniers moments. Je les accueillis cependant avec affection, espérant que leur léger repas, et les apprctsqu'il exigeait, en trompant les rigueurs de l'attente, entretiendraient mes forces morales. La Bance leur apporta du café; ces saintes filles mangèrent avec appétit; leur calme différait du mien, il était réel; elles s'applaudissaient d'être transférées au Luxembourg, en parlaient comme d'une amélioration. Manquant totalement de jugement, de prévision, de connaissance du monde, elles étaient, comme je les avais jugées depuis longtemps, des femmes simples et insipides, de pieux enfants dénués d'esprit.

En les observant attentivement, je me convainquis néanmoins que, dans ces grandes catastrophes, qui ne peuvent être évitées, l'absence de tout moyen intellectuel laissait aux êtres irréfléchis plus de force physique que n'en conservent ceux qui, connaissant l'étendue du mal, en prévoient les résultats. Elles priaient encore avec espoir, voyaient les événements qui les concernaient sans y rien comprendre, et devaient enfin mourir comme les moutons, sans prévoir et sans se plaindre.

Lorsqu'elles m'eurent quittée, je parcourusrapidëment notre bâtiment, mais en vain : je ne rencontrai ni le concierge ni les geôliers; ce n'étaient assurément pas les premières victimes qu'ils avaient livrées ! Mais il est certain que par leur nombre, leur âge, leur choix, elles inspiraient un tel intérêt que tous les détenus prirent part à cet événement, et pro- VI. 17

diguèrent à ces infortunées les soins les plus attentifs. Parmi ces prisonnières se trouvait madame Ilippolyte de Choiseul, femme d'un esprit et d'un caractère remarquables. Ma cousine, franchissant vingt fois en un quart d'heure tous les étages de la prison, recueillait de côté et d'autre les moindres détails. Hélas! comment en pareilles circonstances songer à la contrarier ? Je lui voyais un pied dans la tombe : mes appréhensions ne se réalisèrent que trop tôt, car elle apprit d'avance le sort qui l'attendait. Pâle, effrayée , elle nous aborde en s'écriant: « Ils vont nous conduire à la Conciergerie ; l'huissier du tribunal l'a dit. »

Je la pris par le bras, et pressant ma sœur contre mon sein, je m'écriai : « Nous périrons toutes trois ensemble. »

La voix d'Ilaly retentissait dans le corridor, je courus vers lui. « Nous sommes prêtes , » lui dis-je. Son air ouvert et riant me frappa; un doute consolateur s'éleva dans mon âme. « Les tombereaux partent, répondit-il, une erreur de liste a causé tout ce mouvement; rassurez-vous , rassurez vos amies, vous avez gagné du temps. »

J'annonçai, à l'instant même, à ma sœur et à ma cousine ce changement imprévu. Elles ne voulaient pas le croire, tant il paraissait miraculeux. « Conduisez-nous, conduiseznous, disaient-elles; nous mourrons courageusement, je vous l'atteste. — Vous ne me quitterez pas, » répondis-je en les embrassant. L'heureuse nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair ; et fit naître dans ce funeste lieu quelques lueurs de satisfaction inconnues jusqu'alors !

Deux jours après nous apprîmes avec douleur que les mêmes voitures avaient transféré du Luxembourg à la Conciergerie, de là a l'échafaud, cent cinquante prisonniers dont la fortune, l'âge, l'éducation, les talents, semblaient leur promettre une toute autre destinée.

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