LETTRE XX
ROUCHER A SA FEMME
Ce 7 frimaire an 2.
Tu ne peux voir ma cellule, et tu veux la connaître1. Je vais essayer de te la montrer. Sept pieds de large sur huit de longueur, encore ces sept pieds sont- ils échancrés du côté de la porte, ce qui rend impossible le placement d'un second lit. Ainsi me voilà seul et satisfait d'être seul. Je t'écris; il y a bien longtemps que je n'ai joui de mes pensées solitaires. Toujours interrompu quand je ne voulais pas parler, toujours interpellé quand je ne voulais pas répondre. Mon Dieu! que c'est une pénible chose que d'être à côté d'un galant homme qui ne veut passe taire ! Je guettais depuis plus de cinq semaines ,1a chambre que j'ai. Elle m'est échue, et je m'y trouve aussi bien qu'on peut se trouver en prison. Je craignais un peu de fraîcheur, car je suis au rez-de-chaussée; mais j'avais tort. Je n'aurai pas même besoin de mon roulant. Je suis pavé en pierres de dalles ; mes murs sont blancs comme la neige; nul insecte, nulle ordure, ma chambre ressemblée
1 C'était une neuvelie cellule à un seul lit, au rez-de-chaussée.
mon lit. J'y dormirai bien, proprement et sainement. Tu vois, j'entre dans tes pensées. Je te place dans mon étroit manoir et t'en montre toutes les richesses, les magnificences. Je t'ai demandé une chaise de paille; je t'en demande deux; j'ai place pour elles, et mon lit est trop haut aujourd'hui pour que j'en fasse, comme auparavant, un canapé aux visitants. Je t'ai dit que j'allais manger seul, mais je crains un peu cotte solitude de table, parce qu'alors on mange ou trop, ou trop peu. J'ai proposé, en conséquence, à M. Chabroud de faire table avec moi, et il Ta accepté volontiers.
Voilà ton envoi; bonjour, ma bonne amie! Je t'embrasse, i'embrasse mes chers enfants.