‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 74 sur 126 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

ROUCHER A SA FILLE

Ce 9 frimaire an 2 , à neuf heures du soir.

J'ai donc eu le plaisir de te voir ce matin, ma chère fille; j'ai été assez content de ton air de santé. As-tu senti mes embrassements qui passaient à travers ces vilains barreaux, et qui sont allés te chercher? Ma tendre Minette, oh ! j'ai bien senti les tiens. Mais que vous vous êtes retirées vite ! Je voulais vous voir encore, vous dire ce que vous savez, mais ce que l'on se fait un bonheur d'entendre et de répéter. J'ai trouvé à ta maman un air un peu défait. Minette, je te la recommande; je la livre à tes soins. Tu es là pour me remplacer, et je suis bien sur que tu remplis religieusement ce devoir. Toutes les lettres que j'ai reçues m'ont rendu un compte si satisfaisant, si doux, qu'en pensant à toi, je ne t'appelle plus que mon Antigone. Mes yeux s'humectent de larmes à ce nom, et je ne céderais pour rien le charme que j'y trouve attaché. Aimable enfant, qui me fais aimerl'injusticequim'emprisonne, puisqu'elle m'a valu un développement rapide de vertus et de de qualités en toi, fortifie-toi de jour en jour, par l'exercice,

dans l'habitude des perfections. Tu seras une femme dont les personnes d'esprit aimeront l'esprit; mais ce qui vaut cent fois mieux encore, les âmes honnêtes, bonnes et sensibles se trouveront bien de commercer avec la tienne; parce que ces âmes là aiment leurs semblables. Avoue qu'il y a à cette existence morale desjouissances dontaucune autre n'approche. Tu sens aujourd'hui la vérité de ces beaux vers du bonhomme, dans la fable de Philémon et de Baucis.

Ni l'or ni la grandeur ne naus rendent heureux, Ces deux divinités n'accordent à nos Tceux, etc.

C'est en nous qu'est la source des plus pures délices, c'est dans le témoignage que nous rend la conscience que nous ne sommes ni au dessus, ni au-dessous des événements, et que notre âme n'a pas été prise par eux au dépouvu. Ce bel Aster à tète radieuse, est donc bien conservé? Je ne puis assez te dire combien je souhaite qu'il soit l'une de nos plantes les mieux colorées. Emile m'a demandé avant de partir : n'astu pas dans ton porte-feuille , la Femme personnelle de ma soeur *? — Non, mon fils. — Elle l'a cherchée partout et ne Tapas trouvée. — Mon fils, ta sœur la trouvera là où elle l'avait trouvée, et l'en tirera en meilleur état. Je ne pouvais mieux répondre, et je suis bien sûr que je n'ai pas menti. Mentir àun enfant! oh Dieu! c'est un crime; ma chère fille l'écartera de moi.

Bonsoir ma chère, bonne et tendre fille! bonsoir! tu vas te coucher sans doute ; voilà dix heures. Pense à moi en t'endormant et en t'éveillant, ce ne sera que me répondre.

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