LETTRE XXX
Ce 25 frimaire an 2, à neuf heures du soir.
Eh bien, mon ami! y a-t-il assez longtemps que nou ne nous sommes dit ni bonjour, ni bonsoir? Je ne dirai pa que ce genre de vie commence à me déplaire, car il m'< constamment déplu; mais j'avoue que j'ai besoin de remon ter, de temps en temps , les ressorts de mon âme pour la teni à ce point de hauteur où elle se possède et lutte avec avantag contre la tristesse où la mélancolie. Votre Sénèque m'est ic
d'un merveilleux secours. Que de leçons faites pour étayer, pendant le malheur, dans ses Traités de tranquillitate animi, de constantiâ sapientis, de brevitate vitœ ! C'est un bon cordial que vous m'avez envoyé là. PI us j'en examine l'action sur moi, et plus je touche, pour ainsi dire, au doigt les raisons que Montaigne avait de le préférer à Cicéron. Nous avons lu, l'été dernier, les vôtres, ma fille et moi, le Traité de Officiis, et il ne faut pas tergiverser pour l'avouer, à quelques paragraphes près, cet ouvrage est bien mince de choses; sa morale n'en est pas vigoureuse. Il m'a semblé même qu'en certains endroits le sage de Cicéron ne serait honnête homme, juste, que ce qu'il faut pour n'être pas pendu.
D'ailleurs, les temps où Sénèque a vécu ont quelque chose de plus attirant pour moi que ceux où vécut Cicéron ; et ces temps, on les retrouve, sans cesse, dans les ouvrages dont je vous parle. Ici, par exemple, j'entends tantôt d'une bouche, tantôt d'une autre, des faits, des anecdotes de tout genre. Oh ! si l'on avait tout ce qu'il faut pour recueillir cette multitude de petites causes qui ont produit de grands événements! quelle ample moisson pour l'histoire de France, et surtout de l'homme! Mais c'est ici qu'il faut dire avec Sénèque:
Multarum rerum scientia quœnec tutô narrantur, nec tutô audiuntur.
Parlons un peu, mon bon ami, de notre grand garçon. Son àme prend-elle de l'activité? Sent-il la nécessité de donner à son esprit une occupation réglée , qui lui donne ce- goût de l'ordre avec lequel on marche sûrement, et l'on va plus loin quelquefois que ceux qui s'avancent par boutades? Voilà trois mois que nous avons cessé de lire et de traduire ensemble Virgile. Mais s'il l'a voulu, il a pu aller, piano, piano, tout seul; et trois1 mois d'un travail constant font voir du pays. Embrassez-le tendrement pour moi.
Appelez aussi dans vos bras , en mon nom, votre grande
fille et son espiègle de sœur . Je vois là déjà quatre person-
■To.upées pour moi. Il en est une cinquième que je salue
d'une amitié respectueuse , et que je prie de vouloir bien se
réunir au quatuor. Puis donc que vous voilà tous, je vous embrasse tous.
J'entends ce que vous me dites; je surprends vos vœux, à fur et mesure que votre cœur les forme. Grand merci, mes amis! Il n'est pas temps de nous revoir encore, mais il est toujours l'heure de nous aimer.