‹ Mémoires sur les Comités de salut public, de sureté générale et sur les prisonsChapitre 80 sur 126 · LETTRE XXXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXI

ROUCHER A SA FILLE

Ce 27 frimaire an 2, à neuf heures du soir.

Tu étais, ma chère Minette, dans le secret du mariage d'Élise, depui-s longtemps, et tu as gardé letacet; voilà qui est digne d'éloge. Le secret d'autrui est un bien qui ne nous appartient pas, nous devons nous en taire par le même principe qui nous oblig-e à respecter la propriété d'autrui. Cette fidélité à l'un des devoirs sociaux les plus sacrés, est une vertu rare à ton âge et même à ion sexe , dit-on.

Tous êtes fille, Eudoxe, et vous avez parlé.

C'est un vers que Corneille n'aurait pas placé dans son Héraclius, s'il n'eût jamais connu que des Minette. Te souvientil de cet endroit où Télémaque, dans l'ouvrage de Fénelon, raconte comment Mentor l'instruisait à la discrétion sur tout ce qu'il voyait et entendait dans le palais de son père absent, au milieu des poursuivants de sa mère? Le jeune homme convient que cette habitude de silence lui valut, de très-bonne heure, l'honneur de n'être craint d'aucun des grands personnages qu'il fréquentait. Tel sera toujours l'effet nécessaire de la prudence et de ladiscrétion. Reçois pour ta récompense, ma chère fille, les félicitations etles embrassements de ton père. Je connais ton cœur, et je suis assuré que tu mets aux uns et aux autres leur véritable prix.

Tu lis madame de Sévigné, je m'en applaudis; mais tu la

OU COBBESPONDANCE DE BOUCHEB. 353

lis pour la connaître et non pour l'imiter; je te loue de cette excellente vue, et surtout de la raison pleine de goût et de finesse que tu nous donnes. Elle est trop naturelle pour servir de modèle. On ne peut ni mieux s'exprimer ni penser plus juste; il faut être soi, c'est là le premier mérite. Notre air sur notre visage sied bien ; l'air d'autrui y est toujours déplacé. J'imagine, ma chère Minette, un caractère d'esprit, une manière devoir, et un genre de style qui seraient bien piquants, et qui réuniraient l'originalité et le bon goût à la fois; ce serait un écrivain qui se composerait naturellement de Labruyère, de Sterne et de'Sévigné. Ces trois génies qui d'abord paraissent très-éloignés les uns des autres, ne le sont' pas néanmoins au point que la nature, aidée de l'étude, n'en puisse faire un heureux mélange. Je crois de plus que si |ce prodige existe, ce sera une femme qui en enrichira l'histoire de l'esprit humain. Aussi pour t'en faire approcher, un jour, le plus possible, je t'exhorte à feuilleter sans cesse les Caractères, le Voyage sentimental, et les Lettres de madame de Sévigné. Je crois, mon aimable et tendre fille, que tu te trouveras bien de ce conseil; je te le donne, d'autant plus volontiers, que ces trois ouvrages ont déjà mordu sur ton esprit, et même d'une manière très-sensible. Tu peux m'en croire, la paternité ne m'aveugle pas. Je t'indique la route où tu peux entrer en sûreté. Ah! si, à ton âge , j'eusse trouvé un guide , comme je m'offre à être le tien, je serais arrivé bien plus vite et me fusse avancé bien plus avant !

Maintenant, venons à maman , elle paraît sur le point de perdre courage. Dis-lui qu'elle n'ajoute pas ce mal à nos maux; dis-lui : papa ne veut pas que dans son absence on broie du noir; il est ennemi de cette couleur; il en trouve assez sur les murs de Sainte-Pélagie, et quand son imagination le porte au milieu des siens, il a besoin d'y trouver le courage à côté de la résignation. Je ne puis , ma chère fille, étayer, tout le jour, l'âme de ta maman. Mais toi le supplément-né de ton père , remplis donc ma place, parle en mon nom. Je t'embrasse et pour ta maman et pour ton frère et pour toi. Sois ma dispensatrice de tendresses.

Page 1