LETTRE XXXII
ROUCHER A SA FfcLLE.
Ce 1er nivôse an 2, à dix henres du soir.
Je voulais ne t'écrire que demain, ma chère Minette, mais i est encore de bonne heure, et je puis ajouter quelques gouttei de baume à mon sommeil, en causant avec toi, avant de m'^ livrer; et puis je pense qu'il y a déjà longtemps que je n< t'ai donné directement de mes nouvelles. Ma dernière lettre à toi, est du 27, et je ne veux jamais laisser passer plus de cinc jours, sans augmenter ton portefeuille d'un nouveau témoignage de ma tendresse.
Ta maman s'attriste et se désole, ma chère fille ; tu ei pourtant à côté d'elle : comment se fait-il que tu ne parvienne! pas à modérer son chagrin? Je l'ai confiée à tes soins tendres et affectueux. Tu me dois raison de l'état de son âme. Ms Minette a tout ce qu'il faut, du moins pour en guérir le! blessures. Je sais bien que tu es toi-même blessée; je saii bien que tu aurais besoin, comme elle, de consolation, cai je ne suis pas avec toi. Mais la pensée que je t'aime autani ou plus que jamais père aima ses enfants, a sûrement pour toi quelque chose d'adoucissant. J'en juge d'après moi-même; ton attachement, ta tendresse, l'expression de tes regrets environnent d'adoucissements ma captivité. Je me dis que mon malheur a développé, dans ton âme, un germe que tu y re» tenais à demi caché; j'en parle à tous mes compagnons d'infortune qui veulent m'entendre ; les citoyens Robert, Chabroud, B¥*** m'écoutent avec intérêt ; ma voix se fait entendre à leur âme, et je jouis des émotions que je leur donne par les sentiments que je leur exprime.
Ëh bien! ma chère bonne et tendre Minette, c'est dans des entretiens semblables avec ton excellente mère, qu'il faut épancher ton âme et la confondre avec la sienne. C'est ce que tu fais, sans doute, avec ce ton de douceur, d'abandon aimable auquel ne résiste point le chagrin le plus sombre, la douleur la plus invétérée. Les soins d'une fille tendre vont
droit au cœur d'une tendre mère, et il n'est point de chagrin qu'ils ne puissent tempérer en elle.
Notre mésaventure d'hier vous a consternées Tune et l'autre ; et moi, quel penses-tu que je me sois trouvé, lorsque j'ai su que nous n'aurionspas la triste satisfaction de nous tendre les mains à travers ces noirs barreaux? Le cœur m'a défailli, mon imagination a renforcé le sentiment de ma triste situation. Mais j'ai pensé à toi, à ta maman, à notre Émile,car il est aussi le tien, ce pauvre enfant; et l'idée que je vous étais nécessaire à tous les trois , m'a rendu une partie de mon courage. Pour ce coup, je n'ai rien dû à ma résignation philosophique, je n'ai été que père, et ce titre qui m'est si cher, m'a, relevé de mon abattement. Je t'indique, ma bonne Minette, les cordiaux dont je fais usage; il faut en faire ton profit et pour toi et pour maman. ■
Viendras-tu demain avec elle? je le désire. Dans la supposition où il ne me serait pas permis de la voir, elle s'en retournerait seule avec sa douleur, et je ne la voudrais pas en aussi mauvaise compagnie. J'espère que cette réflexion vous sera venue aussi, et que vous aurez pensé à mettre en commun ou votre joie ou votre tristesse.
Un mot sur Élise. Est-elle bien radieuse, bien triomphante? Les dentelles, les bijoux, les parures enfin ont-elles produit tout leur effet? Son àme en est elle comblée? Tu m'initieras dans le secret de ses pensées; elles auront passé au moins devant toi, et tu n'es pas spectatrice pour les laisser passer devant toi, sans en saisir toutes les nuances. Il faut m'ouvrir une loge d'où je puisse aussi les voir jouer. Bonsoir! Le papier me manque.